Le 17 septembre 2026, 3 semaines après le dépôt à l’Assemblée nationale d’une proposition de résolution demandant l’arrêt de tout soutien au régime de Faure Gnassingbé, un cabinet de conseil parisien adresse aux députés et aux sénateurs français un document de la présidence du Conseil du Togo. Le sujet n’est pas la réforme constitutionnelle que vise la résolution. Le document présente, selon la déclaration du cabinet, « les activités diplomatiques du Togo sur le continent africain ».
L’envoi figure, avec 7 autres, au répertoire de l’influence étrangère de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Le cabinet, COM’PUBLICS, y déclare une relation contractuelle avec la présidence du Conseil du Togo, inscrite comme puissance étrangère. Lu dans l’ordre, ce registre raconte moins une défense de la réforme togolaise qu’un déplacement du sujet.
La Constitution n’est l’objet déclaré des envois qu’à l’automne 2025. Depuis décembre, la présidence togolaise parle aux parlementaires français de diplomatie africaine et de partenariat européen, pendant que le débat français, lui, se concentre sur la Constitution.
Un seul canal, 8 envois, 3 sujets
Toutes les actions déclarées sont de même nature : des « échanges de courriers, courriels ou messages », adressés à l’ensemble des 577 députés et des 348 sénateurs. Il ne s’agit pas de rendez-vous, mais de diffusions. Le 3 octobre 2025, les députés reçoivent un document pour « informer les pouvoirs publics de la mise en place d’une nouvelle Constitution au Togo » ; les sénateurs le reçoivent le 2 décembre. Le même 2 décembre, à Lomé, le président du Conseil prononce devant le Parlement réuni en Congrès son discours sur l’état de la Nation, consacré à une « République renouvelée », où il affirme que, « dans une République parlementaire, l’opposition est une voix nécessaire ».
Ensuite, la Constitution disparaît des objets déclarés. Les envois du 2 décembre 2025, des 26 et 30 janvier, du 9 juin et du 17 septembre 2026 présentent les activités diplomatiques du Togo en Afrique. Ceux du 17 décembre 2025, du 20 février et du 1er juillet 2026 portent sur le partenariat stratégique entre le Togo et l’Union européenne. À partir de juin 2026, la liste des destinataires s’élargit : s’y ajoutent un collaborateur du président de la République et plusieurs membres de cabinets ministériels, dont celui du ministre des Affaires étrangères.
Le registre donne aussi les moyens. Pour le dernier trimestre 2025, COM’PUBLICS déclare l’équivalent d’un emploi à temps plein et un chiffre d’affaires lié à ce mandant compris entre 10 000 et 25 000 euros. Il ne dit pas ce que contenaient les plaquettes, ni si un destinataire les a lues ou y a répondu.
Pendant ce temps, le débat français porte sur la Constitution
La réforme adoptée en mars 2024 a supprimé l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel direct et confié le pouvoir à un président du Conseil issu de la majorité parlementaire, fonction qu’occupe Faure Gnassingbé. Le 25 juin 2026, un arrêt de la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, rendu en janvier, a été rendu public : il qualifie la réforme de changement anticonstitutionnel de gouvernement, selon France 24. Le gouvernement togolais a répondu, le 26 juillet, que la Cour n’avait « aucune compétence de contrôle de constitutionnalité du droit interne ».
Le 27 août, 18 députés déposent la proposition de résolution n° 3111, « affirmant la solidarité de la France avec le peuple togolais et invitant à l’arrêt de tout soutien au régime de Faure Gnassingbé ». Le texte qualifie la réforme de 2024, en reprenant l’expression de la société civile, de « coup de force constitutionnel ». Il invite le gouvernement à tirer les conséquences de l’arrêt de la Cour régionale et rappelle l’arrestation, le 27 juillet, de 2 réalisateurs français qui tournaient dans le nord du pays pour France Télévisions. Ils ont été remis en liberté provisoire le 1er septembre et autorisés à quitter le territoire, selon le Quai d’Orsay.
Ce que la proximité des dates permet de dire
Le rapprochement est tentant : une résolution le 27 août, un envoi aux parlementaires le 17 septembre. Il ne prouve rien. L’envoi du 17 septembre s’inscrit dans une série trimestrielle commencée 11 mois plus tôt, il reprend un sujet déjà traité en décembre, en janvier et en juin, et rien dans le registre ne le relie à la résolution. Y voir une réponse serait attribuer une intention que les documents ne montrent pas.
Ce que le registre montre est d’une autre nature, et il est vérifiable. Sur 8 envois déclarés en un an, 2 portent sur la Constitution, tous les 2 à l’automne 2025, avant la publication de l’arrêt de la Cour régionale en juin et le dépôt de la résolution en août. Les 6 autres déplacent la conversation vers un terrain où le Togo se présente en partenaire : médiateur régional, interlocuteur de l’Union européenne. C’est un choix de cadre plus qu’un choix d’argument. Une institution contestée sur sa légitimité peut chercher à répondre sur ce terrain. Elle peut aussi chercher à être perçue ailleurs, là où sa contribution est moins discutée. Le registre ne dit pas laquelle des 2 stratégies est délibérée, mais il montre laquelle est déclarée.
Nous avions lu en octobre les fiches d’un cabinet agissant pour le Qatar et celles de Syngenta : des rencontres nominatives, avec des objets décrits en une phrase ou en un mot. Le cas togolais montre un autre usage du même dispositif. Il ne s’agit plus d’obtenir un rendez-vous, mais d’occuper la boîte de réception de 925 parlementaires avec une documentation institutionnelle, déclarée comme l’exige la loi.
Ce qui reste à établir
Le contenu des plaquettes n’est pas public. C’est la pièce qui permettrait de vérifier si la question institutionnelle y est abordée sous un autre titre. Les prochaines déclarations, celles du quatrième trimestre 2026, diront si la Constitution revient dans les objets déclarés. Si la proposition de résolution n° 3111 est inscrite à l’ordre du jour et que les envois déclarés continuent de porter sur la diplomatie et l’Union européenne, l’écart entre le sujet du débat français et le sujet de la communication togolaise deviendra lui-même un fait politique.
Pour toute organisation qui défend une position contestée auprès de décideurs étrangers, le cas offre une leçon de méthode : le choix du sujet est déjà un message, et dans un registre public, il devient lisible par tous. Parler de ce qui rassure plutôt que de ce qui est contesté peut être une stratégie efficace. Elle cesse de l’être lorsque le décalage est documenté et que d’autres le mettent en regard.
Les activités décrites sont des activités légales, déclarées comme la loi l’exige. Le registre établit des envois, leurs destinataires et leur objet déclaré ; il n’établit ni leur contenu, ni leur effet, ni leur lien avec la proposition de résolution. Les données ont été consultées sur le site de la HATVP le 17 octobre 2026.




