Le 9 octobre 2025, jour de l’accord de cessez-le-feu à Gaza, un cabinet de conseil parisien rencontre Ofer Bronchtein pour évoquer « la situation du conflit à Gaza entre Israël et le Hamas, dans le contexte du rôle de médiateur du Qatar ». Le cabinet, ELN Group, connu sous le nom d’Edile Consulting, agit pour le compte de l’International Media Office du gouvernement qatarien, avec lequel il déclare une relation contractuelle. L’action figure au répertoire de l’influence étrangère tenu par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.
La fiche range l’interlocuteur dans la catégorie « un collaborateur du Président de la République ». Ofer Bronchtein est mort le 18 mai 2026. Le communiqué de l’Élysée publié à sa disparition indique qu’il a œuvré « à compter de 2020, à la demande du Président de la République », sans mentionner de fonction, et NPR le décrivait en novembre 2025 comme un conseiller officieux, non rémunéré. La catégorie qui figure au registre est celle que le déclarant a inscrite.
Un an après son ouverture, le répertoire montre qui rencontre qui, au nom de qui et sur quel sujet. Il ne dit rien de ce qui s’est dit, ni de ce que la rencontre a produit, et sa précision dépend entièrement de celui qui déclare.
Après un an, 12 inscrits, 6 puissances, aucune fiche lue en public
Créé par la loi du 25 juillet 2024 visant à prévenir les ingérences étrangères, le répertoire est ouvert depuis le 1er octobre 2025. Doivent s’y inscrire les personnes qui agissent pour le compte d’un mandant étranger hors Union européenne, puissance publique ou organisme qu’elle contrôle, auprès de responsables publics français. Au 11 octobre 2026, la liste publiée par la HATVP compte 12 inscrits : 8 cabinets de conseil et 4 sociétés commerciales. Les puissances déclarées sont la Norvège pour 3 d’entre eux, le Maroc et la Chine pour 2, le Qatar, l’Inde et le Togo pour 1, une catégorie « autre » pour 1, et 2 inscrits ne renseignent encore aucune puissance.
Le gouvernement indiquait en juillet, en réponse à une question écrite de la députée Constance Le Grip, que le répertoire comptait 10 inscrits au 8 juin 2026 et que la HATVP était en contact avec « plus d’une cinquantaine d’organismes ». Dans les recherches que nous avons menées, aucun article de presse ne nomme les inscrits ni ne lit le détail de leurs déclarations. Le dispositif est commenté, ses fiches ne le sont pas.
Nous avions rappelé, à propos d’ELNET et des propos du président de la HATVP devant les députés, ce qui fonde ce registre : la relation de mandat plutôt que la nationalité de l’argent, et la transparence sur des activités légales plutôt que la désignation d’ennemis. Les fiches publiées permettent désormais de vérifier ce que ce principe donne une fois appliqué.
Le Qatar par un cabinet parisien
Edile Consulting s’est inscrit le 5 février 2026. Son objectif déclaré tient en une phrase : « Faire connaître ou améliorer la connaissance et la compréhension des positions et actions du Qatar ». Sur 3 trimestres, du dernier de 2025 au deuxième de 2026, il déclare 13 actions, presque toutes des réunions, avec une même rubrique pour la plupart : « relation France-Qatar ».
Les interlocuteurs couvrent l’ensemble de l’échiquier institutionnel. Des sénateurs et des députés de plusieurs groupes, rencontrés à Paris entre octobre 2025 et juin 2026. La ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, le 11 janvier 2026, pour un « point sur la géopolitique ». Aurélien Lechevallier, déclaré comme directeur de cabinet dans le domaine des affaires étrangères, le 13 janvier, sur la relation France-Qatar. Le 6 décembre 2025, le cabinet déclare une participation à un événement, le Forum de Doha, avec une délégation composée du sénateur Éric Jeansannetas, des députés Romain Baubry et Yoann Gillet, de 2 élus locaux, d’Ofer Bronchtein et de l’ancienne ministre Sabrina Agresti-Roubache. Yoann Gillet était alors vice-président du groupe d’amitié France-Qatar de l’Assemblée, dont Romain Baubry est membre. Sabrina Agresti-Roubache, rencontrée aussi le 9 octobre 2025, est revenue au gouvernement par le décret du 26 février 2026 : la qualité inscrite au registre est celle du jour de l’action, et elle peut changer ensuite.
Le registre indique aussi les moyens. Pour le dernier trimestre 2025, le cabinet déclare l’équivalent de 0,3 emploi à temps plein, un chiffre d’affaires lié à ce mandant compris entre 10 000 et 25 000 euros, et moins de 10 000 euros consacrés aux actions de communication auprès des responsables publics. La fiche ne précise pas qui a financé le déplacement de la délégation à Doha, ni ce que chacun y a dit. Elle établit une rencontre et un sujet déclaré, pas une position prise par l’un des participants.
La Chine derrière une société suisse
Le second cas montre une autre mécanique. Syngenta France, inscrite le 1er juin 2026, déclare 2 mandants : Syngenta Crop Protection AG, établie en Suisse, et Syngenta Seeds NV, établie en Belgique, avec lesquelles elle a une relation capitalistique. Aucun des 2 n’est chinois par son siège. Le registre les qualifie pourtant de « personne morale dirigée ou contrôlée par une puissance étrangère » et désigne cette puissance : la Chine. Le groupe Syngenta est passé sous le contrôle de ChemChina en 2017, aujourd’hui rattaché au conglomérat public Sinochem.
C’est l’apport le plus net du dispositif. Une chaîne de contrôle qui passe par Bâle et par la Belgique remonte, dans le registre, jusqu’à l’État qui en est l’actionnaire ultime. La loi saisit le contrôle, pas l’adresse. Elle n’établit pas pour autant que cet actionnaire ait demandé une seule des démarches déclarées : contrôle capitalistique et instruction politique sont 2 faits distincts, et le registre ne prouve que le premier.
Syngenta déclare des contacts avec un conseiller du Premier ministre le 15 octobre 2025, avec 2 conseillers du cabinet du ministère de l’Agriculture le 28 janvier 2026, ainsi qu’avec des agents de l’administration centrale. Elle s’appuie aussi sur un cabinet, Euros Agency, inscrit le 15 janvier 2026, qui déclare la même réunion du 28 janvier avec pour objectif de « défendre l’intégration de mesures visant à favoriser l’innovation agricole en France et en Europe (dont biocontrôle) ».
Ce que les fiches ne permettent pas de lire
La comparaison des 2 dossiers fait apparaître une première limite : la précision varie d’un déclarant à l’autre. Edile décrit l’objet de chaque rencontre en une phrase. Syngenta inscrit souvent un mot, « agricole » ou « agriculture », parfois « Omnibus », sans préciser quel texte est visé. Un lecteur peut savoir qu’un conseiller ministériel a été rencontré. Il ne peut pas savoir sur quelle mesure.
Une deuxième limite tient aux recoupements. La réunion du 28 janvier apparaît chez Syngenta et chez Euros Agency, ce qui est logique puisque les 2 y participaient, mais additionner les actions des inscrits reviendrait à la compter 2 fois. Pour une même réunion du 12 février 2026, le même interlocuteur est classé par Euros Agency parmi les agents de l’administration centrale, avec le poste de coordonnateur interministériel pour l’outre-mer, et par Syngenta parmi les membres de cabinet ministériel, comme conseiller pour l’agriculture. Même la catégorie diffère. L’annuaire de l’administration présente aujourd’hui l’intéressé comme délégué interministériel à la souveraineté agricole des outre-mer. Le registre publie la qualité que chaque déclarant inscrit : 2 déclarations d’une même réunion peuvent ainsi décrire différemment le même interlocuteur, sans que le lecteur sache laquelle correspond à la fonction exercée ce jour-là. Enfin, la HATVP précise qu’une action relevant à la fois de l’influence étrangère et de la représentation d’intérêts « doit uniquement être déclarée sur le répertoire de l’influence étrangère », ce qui oblige à croiser les 2 registres avant tout décompte.
Une troisième limite tient au calendrier. Les déclarations sont trimestrielles, et celles du troisième trimestre 2026 peuvent être déposées jusqu’au 31 octobre. Une fiche vide à cette date n’est pas une fiche manquante. Plusieurs inscriptions sont intervenues plusieurs mois après les premières actions déclarées, sans qu’il soit possible de dire, depuis l’extérieur, si la date affichée correspond au dépôt ou au traitement par l’Autorité.
Ce que le registre ne contient pas du tout compte autant. Il ne dit rien de l’effet des rencontres, et aucune décision publique ne peut être rattachée à l’une d’elles sur la seule foi d’une proximité de dates. Nous l’écrivions déjà à propos des registres américains et de l’influence prêtée au Qatar : un registre établit des flux et des contacts déclarés, ni l’intention dirigée, ni l’effet.
Les prochaines échéances
Le 31 octobre 2026, les inscrits devront avoir déclaré leurs actions du troisième trimestre. La comparaison entre les 12 inscrits et la « cinquantaine d’organismes » avec lesquels la HATVP disait être en contact au printemps dira si le dispositif reste déclaratif dans les faits ou s’il s’étend. Si, à la fin de l’année 2026, le répertoire compte toujours une douzaine d’inscrits, l’écart avec les organismes identifiés par l’Autorité deviendra le sujet principal du dispositif.
Pour les organisations qui agissent pour un mandant étranger, la leçon est pratique. La précision de l’objet déclaré est un choix de réputation : « agricole » ne protège de rien et laisse chaque lecteur imaginer le reste, quand une phrase qui nomme le texte visé ferme la question. Pour les responsables publics rencontrés, le registre a une autre conséquence : leur nom y figure, avec la date et le sujet, que la rencontre ait été anodine ou non. Savoir pour qui agit son interlocuteur avant la réunion n’est plus une précaution, c’est la condition pour pouvoir en répondre.
Les activités décrites sont des activités légales, déclarées comme la loi l’exige. Un contact déclaré n’est ni une ingérence, ni une décision obtenue, et le contrôle capitalistique d’un mandant n’établit aucune instruction de la puissance qui le détient. Les fonctions des personnes citées sont celles indiquées par les déclarants, sauf mention contraire. Les données ont été consultées sur le site de la HATVP le 11 octobre 2026.




