Qui décide de l’image légitime d’une sportive ?
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Qui décide de l’image légitime d’une sportive ?

Une plateforme de paris a choisi une actrice pour incarner l’univers du sport. Des sportives ont répondu en publiant leurs propres images d’entraînement. La sexualisation est le moyen ; le recrutement d’un public jeune vers un produit de pari est l’enjeu.

Marc Lugand-Sacy21.09.20265 min de lecture1 086 mots
§ En brefRéponse directe

ELMARQ analyse la controverse née d'une campagne pour une plateforme de paris sportifs montrant une actrice dans des poses très dénudées empruntant l'imagerie du sport. Des sportives de natation, athlétisme, gymnastique, water-polo et rugby ont répondu, non par une demande de retrait mais en publiant leurs propres images d'entraînement, la sprinteuse Amy Hunt formulant la riposte la plus reprise. La députée australienne Zali Steggall, ancienne olympienne d'hiver, a lié la sexualisation à l'objectif d'attirer de jeunes hommes vers le jeu d'argent : la sexualisation est le moyen créatif, le recrutement vers un produit de pari est l'enjeu. Il n'existe pas de consensus entre sportives. Le sujet n'est pas de savoir si la campagne est sexiste mais qui s'estime fondé à définir la représentation d'un groupe : une marque qui emprunte l'univers du sport sans employer de sportives crée un adversaire structurellement plus légitime qu'elle.

§ À retenir4 points clés
  1. 01

    Une plateforme de paris sportifs a choisi une actrice pour incarner sa campagne, dans une série de poses très dénudées empruntant l’imagerie du sport : nue sur un panneau de basket, torse nu tenant 2 ballons.

  2. 02

    Confondre les 2 transformerait l’affaire en chronique sur les mœurs publicitaires, alors qu’il s’agit de la mise en cause d’un mécanisme d’acquisition dans un secteur réglementé.

  3. 03

    Celle-ci ne s’éteint pas de la même manière, pour 3 raisons.

  4. 04

    Des sportives de premier plan ont répondu publiquement, non pas en demandant le retrait de la campagne, mais en publiant leurs propres images d’entraînement et de compétition.

En milieu de matinee sur une piste d'athletisme couverte inondee de lumiere, une athlete en plein effort sort des blocs de depart, muscles tendus et sueur visible, tandis qu'une entraineuse chronometre au bord du couloir, gradins vides derriere
© ELMARQ · Illustration éditoriale

Une plateforme de paris sportifs a choisi une actrice pour incarner sa campagne, dans une série de poses très dénudées empruntant l’imagerie du sport : nue sur un panneau de basket, torse nu tenant 2 ballons. Des sportives de premier plan ont répondu publiquement, non pas en demandant le retrait de la campagne, mais en publiant leurs propres images d’entraînement et de compétition. La sprinteuse britannique Amy Hunt a résumé la riposte en s’adressant directement à l’actrice : voilà à quoi ressemblent les femmes dans le sport. Muscles. Travail. Sueur, sang, larmes.

Ce que la controverse n’est pas

Elle n’est pas un procès en moralité adressé à une actrice, et la présenter ainsi serait passer à côté. Elle n’est pas non plus un front uni : des sportives de plusieurs disciplines ont pris la parole, en natation, en athlétisme, en gymnastique, en water-polo et en rugby, mais d’autres voix, rapportées sans que nous ayons pu les vérifier à la source, défendent la liberté de chacune de disposer de son image. Il existe donc un débat interne, et le traiter comme un consensus serait une facilité.

Une dimension est par ailleurs largement passée sous le radar, alors qu’elle est la plus lourde. La députée australienne Zali Steggall, elle-même ancienne olympienne d’hiver, n’a pas seulement dénoncé une sexualisation : elle a lié explicitement cette sexualisation à un objectif, attirer de jeunes hommes vers le jeu d’argent, en visant une industrie qu’elle décrit comme déjà agressive dans son ciblage des jeunes hommes par le sport. Elle a qualifié la campagne de toxique, estimé qu’elle réduisait les sportives à un ressort comique sexualisé, et témoigné avoir elle-même subi, jeune athlète, des pressions pour des campagnes sexualisées qui l’avaient dévalorisée comme athlète. D’autres parlementaires ont reproché aux sociétés de paris d’utiliser le sexe pour capter l’attention.

Ce déplacement est le cœur du dossier, et il faut le formuler précisément. La sexualisation n’est pas l’enjeu, elle est le moyen : c’est le procédé créatif retenu pour capter une audience. L’enjeu est ce que ce procédé sert, le recrutement d’un public jeune et masculin vers un produit de pari. Confondre les 2 transformerait l’affaire en chronique sur les mœurs publicitaires, alors qu’il s’agit de la mise en cause d’un mécanisme d’acquisition dans un secteur réglementé.

La vraie question : qui détient le droit de représenter

Une marque qui emprunte l’univers d’un groupe sans employer les personnes de ce groupe fait un pari économique banal : le décor du sport coûte moins cher que le sport, et il attire une audience qui n’aurait pas regardé une athlète réelle. Ce que la riposte conteste n’est pas la nudité, c’est cet emprunt. Le message des sportives est en substance : vous utilisez notre univers sans utiliser nos corps réels, nos performances et nos codes. C’est la question de légitimité que nous suivions déjà en examinant qui décide de la parole des personnalités publiques, prise ici par l’autre bout : non plus qui a le droit d’exiger une parole, mais qui a le droit d’incarner un groupe.

C’est une bataille de légitimité symbolique, et sa forme est instructive. Elle ne passe pas par une demande d’interdiction, qui aurait offert à la marque le rôle du censuré, mais par la production d’un contre-récit à coût nul : des images d’entraînement, vraies, nombreuses, publiées par des personnes dont la légitimité sur le sujet ne peut pas être contestée. C’est la réponse la plus difficile à neutraliser pour une marque, parce qu’il n’y a rien à démentir et personne à attaquer.

Pourquoi cette configuration est dangereuse pour l’annonceur

Une polémique ordinaire s’éteint quand l’indignation retombe. Celle-ci ne s’éteint pas de la même manière, pour 3 raisons. La riposte est décentralisée, donc il n’existe aucun interlocuteur avec qui négocier une sortie. Elle est visuellement supérieure, parce qu’une athlète en effort produit une image plus forte qu’une pose de studio et que cette comparaison joue contre la campagne à chaque publication. Et elle est durable, car ces images restent et continuent d’être associées à la marque bien après le retrait éventuel de la campagne.

S’y ajoute le facteur sectoriel. Le jeu d’argent est un secteur dont la publicité est surveillée, discutée et régulièrement restreinte dans plusieurs pays. Une controverse qui attire l’attention d’une parlementaire sur le ciblage des jeunes hommes ne se termine pas à la fin du cycle médiatique : elle alimente un dossier réglementaire qui a sa propre temporalité, bien plus longue.

Ce qu’ELMARQ retient

4 enseignements pour un annonceur. D’abord, séparer le moyen de l’enjeu : une direction qui traite cette affaire comme une polémique sur la sexualisation répondra à côté, car la mise en cause porte sur l’acquisition d’un public jeune vers un produit de pari. Ensuite, emprunter l’univers d’un groupe professionnel sans l’associer crée un adversaire structurellement légitime : les personnes du secteur pourront toujours opposer à votre représentation la leur, et la leur sera toujours plus crédible. Il faut également distinguer le risque d’indignation, qui est bref, du risque réglementaire, qui est long : dans les secteurs surveillés, une polémique n’est pas un incident de communication mais une entrée de dossier. Enfin, la meilleure défense contre un contre-récit collectif n’existe pas au moment de la crise, elle existe au moment du brief créatif : une campagne qui aurait associé des athlètes réelles n’aurait pas produit cette riposte, parce qu’il n’y aurait eu personne pour revendiquer une représentation plus légitime.

§ Questions fréquentes

Ce qu'il faut comprendre

Que montre la campagne contestée ?

Une plateforme de paris sportifs a choisi une actrice pour incarner sa campagne, dans une série de poses très dénudées empruntant l'imagerie du sport, dont l'une où elle apparaît nue sur un panneau de basket et une autre torse nu tenant 2 ballons.

Comment les sportives ont-elles répondu ?

Non par une demande de retrait, mais par la publication de leurs propres images d'entraînement et de compétition. La sprinteuse britannique Amy Hunt a résumé la riposte en s'adressant à l'actrice : voilà à quoi ressemblent les femmes dans le sport, muscles, travail, sueur, sang, larmes. Des sportives de natation, gymnastique, water-polo et rugby ont également pris la parole.

Toutes les sportives sont-elles du même avis ?

Non. Des prises de position défendant la liberté de l'actrice de disposer de son image ont été relayées, sans que nous ayons pu les vérifier à la source. Il existe donc un débat interne, et décrire un front uni serait une facilité.

Quel est le risque le plus lourd pour l'annonceur ?

Le risque réglementaire, pas l'indignation. La députée australienne Zali Steggall, ancienne olympienne d'hiver, a lié la sexualisation à un objectif, attirer de jeunes hommes vers le jeu d'argent. La sexualisation est le moyen créatif, le recrutement vers un produit de pari est l'enjeu. Dans un secteur dont la publicité est déjà surveillée et régulièrement restreinte, une telle mise en cause n'appartient pas au cycle médiatique mais à un dossier réglementaire, dont la temporalité est bien plus longue.

§ Sources

Références citées

Références primaires de cette analyse. Les sources disposant d'une adresse publique sont liées directement, pour que chaque affirmation puisse être remontée à son émetteur.

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§ Citer cet article
Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). Qui décide de l’image légitime d’une sportive ?. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/qui-definit-l-image-legitime-sportives-contre-recit

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