Le 16 octobre 2026, l’Insee a publié un chiffre que la veille économique a résumé en 3 caractères : « +16 % ». Il décrit une vague d’immatriculations sans précédent depuis que l’institut mesure les créations, en 2000. Il ne dit rien de la question qui décidera du sort de ces entreprises dans les mois qui viennent : combien d’entre elles ont déjà un client, et combien savent où le trouver.
Cette question n’a pas de réponse statistique récente. Ce qui est mesuré permet pourtant d’en dessiner les contours avec précision, et d’en tirer une méthode pour les 90 premiers jours commerciaux d’une entreprise nouvelle.
Ce que l’Insee a mesuré le 16 octobre
Selon les Informations rapides n° 249, le nombre cumulé d’entreprises créées de juillet à septembre 2026 dépasse de 45 500 celui de la même période de 2025, soit +16,0 %. Le chiffre est calculé en données brutes, sur 3 mois, en glissement annuel. En données corrigées des variations saisonnières et des jours ouvrables, septembre progresse de 1,1 % sur un mois, après +7,2 % en août. À 119 300 créations, le mois atteint malgré tout le plus haut niveau de la série.
La hausse ne se répartit pas également. Sur le trimestre, les entreprises individuelles classiques augmentent de 23,2 %, les immatriculations de micro-entrepreneurs de 18,6 %, les sociétés de 6,2 %. Sur les 9 premiers mois de 2026, les micro-entrepreneurs représentent 653 316 des 971 803 créations, soit 67 %, et les sociétés 24 %, selon notre calcul sur les tableaux de l’Insee.
Côté secteurs, l’institut attribue la plus forte contribution aux activités de soutien aux entreprises (+12 400 créations sur un an, dont +4 400 dans le nettoyage courant des bâtiments), puis au commerce (+10 700) et à l’information et la communication (+10 000, soit +55 %). Chez les entrepreneurs individuels classiques, la vente à domicile ajoute 3 500 créations.
Ce qu’aucune statistique récente ne mesure
L’Insee compte une création au moment où une unité légale nouvelle apparaît dans ses répertoires. Le premier devis signé, la première facture encaissée n’entrent pas dans ce décompte. Une création d’entreprise se compte à l’immatriculation, et rien dans ce chiffre ne dit si un client a déjà payé.
Nous avons cherché une mesure directe de la difficulté à trouver des clients. L’enquête Sine de l’Insee sur les créateurs de 2022, publiée en juillet 2024, retient comme principaux obstacles les formalités administratives (30 %) et le fait de devoir les accomplir seul (32 %) ; elle ne chiffre pas la recherche de clientèle. La dernière mesure trouvée remonte aux créateurs de 2010, hors auto-entrepreneurs : 21 % disaient avoir eu du mal à « établir un contact avec la clientèle », selon l’Insee, dans une étude de 2012 relayée par Bpifrance Création. Plus récente, l’enquête d’Initiative France menée fin 2025 auprès de 1 747 entrepreneurs qu’elle accompagne place « Attirer et fidéliser les clients » au 3e rang des difficultés, citée par 27 % d’entre eux. Cet échantillon n’est pas représentatif de l’ensemble des créateurs.
La réponse honnête à la question de la veille est donc qu’on ne sait pas combien de créateurs savent trouver leurs clients. On sait en revanche mesurer combien n’en trouvent pas.
Entre l’immatriculation et le premier client, l’écart mesuré
L’Insee a suivi pendant 5 ans les micro-entrepreneurs immatriculés au premier semestre 2018. Selon l’Insee Première n° 2069 de septembre 2025, 70 % ont « démarré », c’est-à-dire déclaré au moins un chiffre d’affaires non nul dans les 8 trimestres suivant leur immatriculation. Les 30 % restants n’ont rien facturé en 2 ans. À 5 ans, 28 % des immatriculés sont encore actifs sous ce régime.
L’Urssaf mesure le même écart sur le stock. Selon son Stat’UR n° 419 du 24 juillet 2026, 3,031 millions de comptes d’auto-entrepreneurs existaient fin 2025, et 1,66 million, soit 55 %, ont déclaré un chiffre d’affaires positif au quatrième trimestre. Au deuxième trimestre 2025, la proportion était de 49,8 %. Fin 2025, près d’un compte d’auto-entrepreneur sur 2 n’avait déclaré aucun chiffre d’affaires sur le trimestre.
Les secteurs qui portent la vague de 2026 ne sont pas les plus faciles. Dans la cohorte de 2018, le conseil pour les affaires et la gestion n’avait démarré qu’à 64 % et ne comptait que 17 % d’actifs à 5 ans ; le commerce, 62 % et 22 % ; l’information et la communication, 72 % et 27 %. Les services administratifs et de soutien, où se range le nettoyage, faisaient mieux : 74 % et 33 %. Ces chiffres décrivent une autre génération et ne prédisent rien pour celle de 2026 ; ils indiquent où l’accès au premier client a été le plus rare.
Côté entreprises classiques, 69 % des sociétés et entreprises individuelles créées en 2018 restaient actives à 5 ans, selon l’Insee Première n° 2070. Et la Banque de France recense 70 766 défaillances sur 12 mois à fin août 2026, en hausse de 4,8 % sur un an, toutes entreprises confondues.
Le mécanisme : le client qui précède l’entreprise
Les enquêtes Sine ne mesurent pas la prospection. Elles isolent en revanche ce qui accompagne la survie, toutes choses égales par ailleurs. Pour la génération 2014, une création « facilitée par des relations avec des clients ou fournisseurs » augmentait les chances d’être active à 3 ans (rapport de cotes de 1,2, Insee Première n° 1751). Pour les micro-entrepreneurs de 2018, exercer son métier d’origine porte la proportion d’actifs à 5 ans à 33 %, contre 23 % pour les autres. Recevoir un appui en conseil ou en information l’augmente de 7 points, sans que l’Insee établisse de lien de cause à effet : les créateurs qui se font conseiller sont peut-être aussi les mieux préparés.
Ces corrélations dessinent une même logique. Le créateur qui connaît déjà son métier connaît aussi ses acheteurs, leurs circuits de décision et leurs prix. Celui qui change de métier en créant doit reconstruire tout cela en même temps qu’il apprend à gérer son entreprise. La survie mesurée par l’Insee suit l’accès au marché dont le créateur dispose avant l’immatriculation, bien plus que la date de son immatriculation.
Qui décide quoi dans les 90 premiers jours
Le créateur tranche seul 3 choses qu’il ne peut déléguer : qui il sert, ce qu’il vend à un prix écrit, et par quel canal il entre en contact. Le cadre légal en écarte déjà certains. Depuis le 11 août 2026, le démarchage téléphonique des particuliers exige leur consentement préalable, comme le rappelle notre analyse de la sanction d’AS MEDIA : un fichier acheté n’est plus un raccourci. En BtoB, la CNIL admet qu’on reconstitue l’adresse professionnelle d’un prospect, à condition de démontrer au cas par cas qu’il pouvait s’y attendre, comme nous l’avons détaillé à propos des adresses devinées.
Le premier gros client, enfin, n’est pas qu’une victoire : il fixe un délai de paiement que l’entreprise nouvelle finance sur sa trésorerie. Signer un grand compte revient à lui faire crédit, et notre analyse des délais de paiement chiffre ce que cela coûte à une PME. Les réseaux d’accompagnement, les banques et les plateformes de mise en relation influencent ces choix sans les trancher.
Ce qui se lira le 18 novembre, puis en janvier
L’Insee publiera les créations d’octobre le 18 novembre 2026 à 8 h 45. Ce chiffre dira si la vague se prolonge. Il ne dira pas si elle facture. La mesure utile viendra de l’Urssaf : sa publication sur les auto-entrepreneurs à fin juin 2025 est parue le 29 janvier 2026, et l’édition sur fin juin 2026, dont la date n’est pas annoncée, devrait suivre le même calendrier. Si les immatriculations de 2026 trouvent leurs clients, la part des comptes économiquement actifs au deuxième trimestre 2026 restera au moins au niveau de 49,8 % mesuré un an plus tôt ; si elle recule, une partie de la vague aura été une vague d’inscriptions sans chiffre d’affaires.
ELMARQ accompagne les entreprises qui veulent structurer leur acquisition et leur développement commercial avant que leur trésorerie ne décide à leur place.
Les chiffres de créations proviennent des Informations rapides n° 249 de l’Insee du 16 octobre 2026 ; les parts par type d’entreprise sont calculées par ELMARQ sur ses tableaux. Les taux de démarrage et de pérennité proviennent des enquêtes Sine 2014 et 2018 (Insee Première n° 1751, 2069, 2070), les comptes d’auto-entrepreneurs des Stat’UR n° 413 et 419 de l’Urssaf, les défaillances de la Banque de France (données à fin août 2026). Aucune source récente et représentative ne mesure la difficulté des créateurs à trouver des clients. Le plan de 90 jours est une méthode de travail.




