Le 22 septembre 2026, le secrétaire à la guerre américain Pete Hegseth a signé un mémorandum intitulé « Countering Foreign Threats to 2026 Elections ». Rendu public le 28, il s’adresse au commandant du Cyber Command et aux directeurs de la NSA, de la DIA et de l’agence de renseignement géospatial. Il leur ordonne de mobiliser, selon ses termes, tout moyen, toute capacité et tout partenariat autorisés contre la « foreign malign influence » visant les élections du 3 novembre.
Le 29 septembre à Téhéran, le porte-parole des Gardiens de la révolution, le général de brigade Hossein Mohebbi, a tenu une conférence de presse intitulée « une lettre au peuple américain ». Il y a appelé les Américains à descendre dans la rue contre la politique de Donald Trump, qualifié le président américain de grand menteur, et demandé que l’administration américaine soit changée.
Un appareil de détection d’un côté, une opération d’influence de l’autre, la même semaine. Ils ne se rencontreront pourtant pas, et la raison tient en un mot.
L’émetteur a signé
Tout ce que nos institutions ont construit contre l’influence étrangère répond à un seul problème : découvrir qui parle. Registres de représentants d’intérêts, cellules d’attribution, détection de comptes coordonnés, analyse de provenance. L’objet commun de ces dispositifs est la dissimulation.
Ici, il n’y a rien à découvrir. L’orateur est le porte-parole officiel d’une force armée étrangère, en uniforme, à une conférence de presse annoncée, devant des agences internationales, dont un photographe de l’Associated Press. Le texte a été relayé par l’agence d’État iranienne. L’attribution, qui est d’ordinaire le travail le plus coûteux, est ici offerte par l’émetteur lui-même.
Le mémorandum n’a aucune prise sur cet objet, et ce n’est pas un défaut de rédaction. Ses instruments sont le renseignement, la collecte et la cyberdéfense. Il parle d’infrastructure électorale, de systèmes de vote, de menaces cyber. Une lettre publique ne touche aucune infrastructure.
Une catégorie mobilisatrice sans contenu
Nous avons lu le texte intégral du mémorandum, et 2 constats s’imposent.
Le premier tient à ce qu’il ne contient pas. Aucun acteur intérieur, aucun bureau de vote, aucun comptage, aucune certification. Le document est entièrement tourné vers l’extérieur, et il prend soin de préciser que l’action se mène dans le respect de la loi et des libertés fondamentales. Les craintes d’une armée dans les bureaux de vote ne trouvent aucun appui dans ce texte.
Le second est plus gênant. Le mémorandum ordonne de mobiliser tout l’appareil de renseignement de défense contre la « foreign malign influence », et il n’écrit nulle part ce que cette catégorie recouvre. Aucun critère, aucun seuil, aucune frontière avec le discours politique ordinaire d’un État étranger.
Nous avions relevé exactement la même lacune sur un autre continent, dans notre analyse du centre britannique contre les opérations informationnelles : son mandat tient en 3 verbes, détecter, attribuer, perturber, et le dernier n’a pas de définition publique, ce qui change le statut du précédent. Le mémorandum américain reproduit le même trou, un cran plus haut.
Le critère qui sépare vraiment l’influence de l’ingérence
La question posée partout est mal posée. Elle demande si l’Iran s’ingère dans les élections américaines, et elle attend une réponse par oui ou par non.
Or influence et ingérence ne se distinguent ni par la nationalité de celui qui parle, ni par son intention, ni par la cible qu’il vise. Un État étranger peut légitimement défendre sa position devant l’opinion d’un autre pays : c’est ce que fait toute diplomatie publique, et ce que font les alliés comme les adversaires.
Ce qui sépare les 2 est la connaissance qu’a le destinataire de l’identité de l’émetteur. Quand l’Américain qui lit ce texte sait qu’il vient des Gardiens de la révolution, il dispose de tout ce qu’il faut pour en faire ce qu’il veut. Quand il ne le sait pas, il est privé de l’élément qui lui permettrait de juger.
C’est le même critère que celui que la Haute Autorité française applique à son répertoire, et que nous décrivions dans notre analyse du cas ELNET : son président y définit l’outil comme un registre de transparence et non comme une liste d’infamie, et pose que le critère n’est pas la nationalité de l’argent mais la relation de mandat. Ce que l’on exige, c’est que le destinataire sache pour le compte de qui on lui parle.
Par ce critère, une lettre signée par une armée étrangère est la forme la moins problématique de l’influence étrangère. Non parce qu’elle serait anodine, mais parce qu’elle laisse au destinataire la totalité de son jugement.
Le point que les 2 dossiers manquent
Un élément de la conférence de presse n’a été relevé nulle part, et c’est le seul qui puisse faire bouger ce dossier.
Mohebbi a indiqué que l’Iran demandait aux Américains de lire la lettre au moins une fois, et s’est dit prêt à correspondre avec ceux qui souhaiteraient répondre, formuler des critiques ou demander des explications. Une adresse officielle doit être communiquée aux médias à cette fin.
Ce n’est plus une déclaration, c’est une proposition de relation. Une déclaration s’adresse à une audience et s’arrête là. Un canal de correspondance crée des interlocuteurs individuels, durables, et invisibles depuis l’extérieur.
Rien n’établit qu’un tel canal existera, ni ce qu’il produirait. Mais si un jour ce dossier bascule de l’influence assumée vers autre chose, c’est là que le basculement se lira, et non dans la conférence de presse.
Ce qui n’est pas établi, et qui compte
Rien n’établit qu’une opération clandestine accompagne cette déclaration. Aucun faux compte, aucune amplification artificielle, aucun relais rémunéré, aucun financement dissimulé n’est documenté à cette heure.
Rien n’établit que la date ait été choisie pour peser sur le scrutin. La proximité du vote rend l’hypothèse pertinente à examiner, elle ne la démontre pas. Notre doctrine d’attribution stricte interdit de déduire une intention d’un calendrier.
Rien n’établit non plus le moindre effet. Aucune mesure d’audience, aucune mesure d’opinion n’existe sur ce texte. Une opération peut être parfaitement documentée et parfaitement inefficace.
Et rien n’établit, du côté américain, qu’une menace précise ait déclenché le mémorandum.
Ce qu’un dirigeant doit en tirer
La leçon dépasse largement une élection américaine, et elle est inconfortable.
Les dispositifs de défense informationnelle, publics comme privés, sont presque tous calibrés sur la dissimulation. Ils cherchent le faux compte, la source masquée, le relais non déclaré. Ils sont efficaces contre cela, et c’est déjà beaucoup.
Ils n’ont rien à opposer à un adversaire qui parle en son nom. Et cet adversaire ne perd pas grand-chose en signant : il perd l’effet de surprise, il gagne la crédibilité que donne l’assomption, et il devient très difficile à contrer sans passer pour celui qui interdit la parole.
La question à poser à votre propre dispositif de veille n’est donc pas seulement : sais-je repérer ce qui se cache ? C’est aussi : que ferais-je d’une attaque entièrement assumée, dont l’auteur signe, que je ne peux ni démentir en tant que faux, ni attribuer puisqu’elle est attribuée, ni faire taire sans confirmer sa thèse ?


