Une vraie photo, 2 absents ajoutés : l’hypothèse devient une trace
§ Décryptage & InfluenceNouveau

Une vraie photo, 2 absents ajoutés : l’hypothèse devient une trace

Le substrat authentique fait tout le travail. Et il n’est pas nécessaire d’y croire : une image transmet un agencement, et un agencement ne se réfute pas.

Marc Lugand-Sacy27.09.2026 · MAJ 28.09.20268 min de lecture1 622 mots
§ En brefRéponse directe

Le 26 septembre 2026, Benjamin Netanyahu a diffusé une version modifiée par intelligence artificielle d'une photographie authentique réunissant 5 dirigeants de l'opposition israélienne, en y ajoutant 2 dirigeants de formations arabes absents de la réunion. Selon ELMARQ, le substrat authentique fait tout le travail : une image entièrement fabriquée se conteste en bloc, une photographie vraie dont la composition a été modifiée ne se conteste que par le détail. L'efficacité du procédé ne dépend pas de la croyance, puisqu'un spectateur averti conserve l'agencement qu'il a vu. Rien ne permet en revanche d'établir si la publication portait le marquage imposé depuis le 26 juillet 2026, ni donc de conclure à une infraction.

§ À retenir3 points clés
  1. 01

    Le substrat authentique est ce qui fait tout le travail.

  2. 02

    Une image ne transmet pas d’abord une affirmation, elle transmet un agencement.

  3. 03

    La règle n’a pas fait disparaître le procédé, elle lui a donné une forme licite.

Analyste devant un grand écran comparant côte à côte 2 versions d'une même photographie de réunion, des cadres de détection entourant 2 personnes ajoutées dans la version de droite, visages floutés, vignettes d'analyse en bas d'écran
© ELMARQ · Illustration éditoriale

Le 26 septembre 2026, 5 dirigeants de l’opposition israélienne se sont réunis au domicile de Yair Lapid et ont signé un document de coordination en vue des législatives du 27 octobre. Étaient présents Yair Lapid, Gadi Eisenkot, Naftali Bennett, Avigdor Lieberman et Yair Golan. Une photographie de la réunion a été publiée.

Benjamin Netanyahu a repris cette photographie et en a diffusé sur son compte une version modifiée par intelligence artificielle. Elle ajoute dans la pièce 2 dirigeants de formations arabes qui n’y étaient pas, Mansour Abbas et Ahmad Tibi. Le message qui l’accompagne soutient que seul un Likoud fort empêchera ses adversaires de gouverner avec les partis arabes.

La réunion est réelle. Les 5 hommes y étaient. Le document a été signé. Seule la composition est fausse.

Photographie originale de la réunion du 26 septembre 2026, 5 dirigeants de l'opposition israélienne assis autour d'une table basse dans un intérieur privé, en tee-shirts, polo et jeans
La photographie d’origine, publiée par les participants eux-mêmes. Les 5 dirigeants sont en tee-shirts, polo et jeans, autour d’une table basse où se trouvent des tasses et des biscuits. Source : compte X de Yair Golan.
Version modifiée par intelligence artificielle de la même photographie, 2 hommes en costume sombre ajoutés debout derrière le canapé, et un badge noir portant la mention AI en haut à gauche
La version diffusée par Benjamin Netanyahu. 2 hommes en costume sombre et chemise ont été ajoutés, debout derrière le canapé. En haut à gauche, le badge noir porte la mention « AI » et l’avertissement exigé par la réglementation israélienne. Source : compte X de Benjamin Netanyahu.

L’image ne prouve pas l’argument, elle le déplace dans le temps

L’argument politique de Benjamin Netanyahu est parfaitement énonçable sans image : selon lui, l’opposition ne pourra réunir une majorité qu’avec l’appoint des partis arabes. C’est une projection arithmétique, discutable et discutée, et elle relève du débat ordinaire d’une campagne.

L’image ne l’illustre pas. Elle le déplace dans le temps. Une hypothèse sur ce qui pourrait advenir après le scrutin prend l’apparence d’une scène qui a déjà eu lieu avant lui.

Le substrat authentique est ce qui fait tout le travail. Une image entièrement fabriquée se conteste en bloc. Une photographie vraie dont on a modifié la composition ne se conteste que par le détail, et ce détail exige de connaître la version d’origine. Celui qui n’a pas vu la première photo n’a aucun moyen de repérer ce qui a été ajouté à la seconde.

Pourquoi il n’est pas nécessaire d’y croire

Le débat public sur les images synthétiques se concentre sur une question mal posée : les gens y croient-ils. Elle est mal posée parce que l’efficacité du procédé n’en dépend pas.

Un spectateur averti sait que la scène est truquée, et il conserve pourtant la composition. Il a vu ces 7 personnes dans la même pièce. La correction qu’il apporte porte sur le statut de l’image, pas sur ce qu’elle a déposé. Une légende démentie laisse intacte la disposition des corps.

Retenons la règle, parce qu’elle vaut bien au-delà d’une campagne électorale. Une image ne transmet pas d’abord une affirmation, elle transmet un agencement. On réfute une affirmation, on ne réfute pas un agencement : on ne peut que lui en opposer un autre, ce qui coûte infiniment plus cher que de le produire.

Le régulateur a défini l’objet du litige avant qu’il ne survienne

Israël a modifié ses règles électorales à ce sujet 2 mois avant l’épisode. Depuis le 26 juillet 2026, sur décision du président de la commission électorale centrale, le juge Noam Sohlberg, les contenus de campagne créés ou substantiellement modifiés par intelligence artificielle doivent porter un marquage visible.

La formulation du seuil de déclenchement est l’élément à retenir. L’obligation ne vise pas toute image produite par une machine. Elle vise celles qui représentent une personne, un lieu, un événement, un document ou un objet d’une manière susceptible de faire croire à une documentation authentique. La commission présente cette obligation comme un moyen de préserver la confiance dans le processus électoral, et indique que publier sans le marquage requis peut constituer une violation de la loi.

Le texte décrit donc exactement le procédé en cause, et il le fait sans avoir eu besoin de l’exemple. Nous avions observé la même chose en Europe à propos des obligations de transparence entrées en application le 2 août 2026, dans notre analyse de l’article 50 de l’AI Act : nous y établissions que le marquage d’un contenu relève désormais de la conformité et de la réputation, non plus du choix éditorial. Le cas israélien montre ce que vaut cet actif quand il manque au moment précis où il servirait.

Ce que ce dossier ne permet pas d’écrire

Nous écrivions dans la première version de cette analyse que nous n’avions pas pu établir si la publication portait le marquage réglementaire. Nous l’avons depuis vérifié sur le fichier lui-même. Elle le porte.

Le badge figure en haut à gauche de l’image. Il associe la mention « AI » en grandes lettres à l’une des 2 formules prévues par les règles du juge Noam Sohlberg, en hébreu : le contenu a été créé par des moyens numériques et n’a pas été documenté à la source. Ces règles exigent un marquage lisible, contrasté, rédigé dans la langue du contenu, et occupant au moins 5 % de la hauteur de l’image.

Il n’y a donc aucun manquement à constater sur ce point. Notre doctrine d’attribution stricte impose de le dire aussi nettement que nous aurions dit l’inverse.

Rien n’établit non plus que des électeurs aient pris l’image pour une photographie authentique : cette mesure n’existe pas, et son absence ne prouve ni l’effet ni son contraire.

Rien n’établit enfin que l’opposition ait conclu un accord de gouvernement avec Mansour Abbas ou Ahmad Tibi. Le document signé le 26 septembre l’a été entre les 5 dirigeants présents.

Ce qui est établi tient en une phrase : une photographie authentique d’une réunion réelle a été modifiée pour y faire figurer 2 personnes absentes, et diffusée à l’appui d’un argument de campagne.

La règle est arrivée, et elle a rendu le procédé conforme

La chronologie se lit en 3 dates, et c’est elle qui porte l’enseignement.

En février 2026, le président de la commission électorale centrale, le juge Noam Sohlberg, a ordonné le retrait d’une image générée par intelligence artificielle très proche de celle-ci, qui associait déjà Naftali Bennett, Yair Lapid et des partis arabes. Il a jugé qu’elle était assez réaliste pour faire croire à un partenariat politique réel, et a mis 8 500 shekels de frais à la charge de la partie qui l’avait diffusée.

Le 26 juillet 2026, l’obligation de marquage est entrée en vigueur.

Le 26 septembre, le même procédé réapparaît, et cette fois il porte le marquage. Il échappe donc au fondement qui avait servi en février, puisque le texte traite le risque de tromperie par l’affichage de l’origine, et que cet affichage est là.

La règle n’a pas fait disparaître le procédé, elle lui a donné une forme licite. Ce n’est pas un échec du texte : un marquage obligatoire tient exactement ce qu’il promet, informer le spectateur sur l’origine de l’image. C’est la promesse qui était incomplète, parce qu’elle vise la tromperie alors que le procédé ne repose pas sur elle.

La comparaison des 2 images le montre sans aucune expertise. Les 2 hommes ajoutés portent costume sombre et chemise, quand les 5 participants réels sont en tee-shirts, polo et jeans, tasses et biscuits sur la table basse. L’image ne cherche pas à être indétectable. Elle n’en a pas besoin.

Un degré de plus que le public contrefait

Nous avions décrit en juillet un procédé voisin et plus grossier. Dans notre enquête sur les supportrices qui n’existent pas, nous montrions comment des foules entièrement générées cumulaient des centaines de millions de vues pendant le Mondial, et pourquoi une marque pouvait se retrouver dans un stade qui n’a jamais existé.

Le cas israélien se situe un cran plus loin, et le cran est décisif. Là, rien n’était vrai, et la fabrication se démontrait par elle-même. Ici, presque tout est vrai. La date, le lieu, la réunion, le document, 5 des 7 visages. L’altération emprunte sa crédibilité à ce qu’elle n’a pas fabriqué.

C’est pourquoi la catégorie de la fausse image ne suffit plus. Il faut distinguer 3 états : le document authentique, le document fabriqué, et le document authentique substantiellement altéré. Le troisième est le plus difficile à traiter, parce qu’il résiste aux outils conçus pour les 2 autres.

La question que tout dirigeant devrait poser à sa communication

L’épisode dit quelque chose qui déborde la politique israélienne. Le contenu synthétique problématique d’une campagne ne vient pas nécessairement d’une puissance étrangère ni d’une ferme de comptes. Il peut venir du compte officiel du candidat au pouvoir, et il est alors revendiqué, pas dissimulé.

Pour une organisation, la conséquence est simple à formuler et coûteuse à tenir. Toute image que vous publiez d’un événement auquel vous avez participé devient une pièce dont d’autres feront usage. La seule protection consiste à publier vous-même la version d’origine, datée, complète et accessible, avant qu’une version modifiée ne circule. On ne dément pas une image, on lui en oppose une antérieure.

Le procédé le plus efficace n’invente pas un événement. Il modifie juste assez un événement réel pour que l’hypothèse qu’on veut imposer paraisse déjà documentée.

Mise à jour du 28 septembre 2026. Cette analyse a été corrigée et complétée après sa mise en ligne. La version initiale indiquait que nous n’avions pas pu établir si la publication portait le marquage réglementaire ; vérification faite sur le fichier lui-même, elle le porte, et cette phrase a été retirée. Ont été ajoutées la photographie d’origine et la version modifiée, la formulation exacte du marquage, et le précédent de février 2026 où le même juge avait ordonné le retrait d’une image comparable dépourvue de marquage. La thèse de l’article en ressort confirmée et non modifiée : l’efficacité du procédé ne dépend pas de la croyance du spectateur.

§ Questions fréquentes

Ce qu'il faut comprendre

Que montre exactement l'image publiée par Benjamin Netanyahu ?

Une photographie authentique de la réunion du 26 septembre 2026 entre 5 dirigeants de l'opposition israélienne, Yair Lapid, Gadi Eisenkot, Naftali Bennett, Avigdor Lieberman et Yair Golan, modifiée par intelligence artificielle pour y ajouter 2 dirigeants de formations arabes absents de la réunion, Mansour Abbas et Ahmad Tibi. La réunion est réelle, le document a été signé, seule la composition est fausse.

Cette publication respecte-t-elle la réglementation israélienne ?

Sur le point du marquage, oui. Vérification faite sur le fichier lui-même, l'image porte en haut à gauche un badge associant la mention « AI » à l'une des 2 formules prévues par les règles du juge Noam Sohlberg, entrées en vigueur le 26 juillet 2026 : le contenu a été créé par des moyens numériques et n'a pas été documenté à la source. En février 2026, le même juge avait ordonné le retrait d'une image comparable dépourvue de marquage, avec 8 500 shekels de frais. La règle n'a pas fait disparaître le procédé, elle lui a donné une forme licite.

Faut-il croire à l'image pour qu'elle produise un effet ?

Non, et c'est le point le plus souvent manqué. Un spectateur averti sait que la scène est truquée et conserve pourtant la composition : il a vu ces 7 personnes dans la même pièce. Une image ne transmet pas d'abord une affirmation, elle transmet un agencement. On réfute une affirmation, on ne réfute pas un agencement, on ne peut que lui en opposer un autre.

En quoi est-ce différent d'une image entièrement générée ?

Une image entièrement fabriquée se conteste en bloc et se démontre par elle-même. Une photographie authentique dont la composition a été modifiée ne se conteste que par le détail, et ce détail exige de connaître la version d'origine. Il faut donc distinguer 3 états et non 2 : le document authentique, le document fabriqué, et le document authentique substantiellement altéré, le troisième résistant aux outils conçus pour les 2 autres.

Comment une organisation peut-elle se protéger de ce procédé ?

En publiant elle-même la version d'origine, datée, complète et accessible, avant qu'une version modifiée ne circule. Toute image d'un événement auquel vous avez participé devient une pièce dont d'autres feront usage. On ne dément pas efficacement une image : on lui oppose une image antérieure, ce qui suppose de l'avoir publiée à temps.

§ Sources

Références citées

Références citées dans cette analyse : documents originaux, enquêtes, reprises de presse et travaux ELMARQ. Celles qui disposent d'une adresse publique sont liées directement, pour que chaque affirmation puisse être remontée à son émetteur.

  1. 01
  2. 02
  3. 03
  4. 04
  5. 05
  6. 06
  7. 07
  8. 08
  9. 09
  10. 10
  11. 11
  12. 12
  13. 13
  14. 14
§ À lire ensuite
§ Citer cet article
Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). Une vraie photo, 2 absents ajoutés : l’hypothèse devient une trace. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/photo-authentique-alteree-hypothese-devient-trace

PartagerLinkedInTwitter / XEmail

Intelligence stratégique

Lire le dispositif
avant d'en subir les effets

Une analyse publique montre ce qu'une organisation a déjà rendu visible. Elle ne dit pas ce que vos propres arbitrages exposent, ni ce que vos concurrents lisent de vous en ce moment. C'est cet écart qui se travaille en mission.

Ce que cette page montre
Ce qui est déjà sorti, déjà commenté, déjà observable de l'extérieur.
Ce qu'une mission couvre
Vos décisions à venir, vos dépendances, et les vulnérabilités que rien de public ne signale encore.

Trente minutes, sans engagement · Marc Lugand-Sacy · réponse sous 24 heures ouvrées

ELMARQ · Réponse sous 24 heures ouvrées · Échange confidentiel

Lire d'autres analyses