Le 26 septembre 2026, 5 dirigeants de l’opposition israélienne se sont réunis au domicile de Yair Lapid et ont signé un document de coordination en vue des législatives du 27 octobre. Étaient présents Yair Lapid, Gadi Eisenkot, Naftali Bennett, Avigdor Lieberman et Yair Golan. Une photographie de la réunion a été publiée.
Benjamin Netanyahu a repris cette photographie et en a diffusé sur son compte une version modifiée par intelligence artificielle. Elle ajoute dans la pièce 2 dirigeants de formations arabes qui n’y étaient pas, Mansour Abbas et Ahmad Tibi. Le message qui l’accompagne soutient que seul un Likoud fort empêchera ses adversaires de gouverner avec les partis arabes.
La réunion est réelle. Les 5 hommes y étaient. Le document a été signé. Seule la composition est fausse.


L’image ne prouve pas l’argument, elle le déplace dans le temps
L’argument politique de Benjamin Netanyahu est parfaitement énonçable sans image : selon lui, l’opposition ne pourra réunir une majorité qu’avec l’appoint des partis arabes. C’est une projection arithmétique, discutable et discutée, et elle relève du débat ordinaire d’une campagne.
L’image ne l’illustre pas. Elle le déplace dans le temps. Une hypothèse sur ce qui pourrait advenir après le scrutin prend l’apparence d’une scène qui a déjà eu lieu avant lui.
Le substrat authentique est ce qui fait tout le travail. Une image entièrement fabriquée se conteste en bloc. Une photographie vraie dont on a modifié la composition ne se conteste que par le détail, et ce détail exige de connaître la version d’origine. Celui qui n’a pas vu la première photo n’a aucun moyen de repérer ce qui a été ajouté à la seconde.
Pourquoi il n’est pas nécessaire d’y croire
Le débat public sur les images synthétiques se concentre sur une question mal posée : les gens y croient-ils. Elle est mal posée parce que l’efficacité du procédé n’en dépend pas.
Un spectateur averti sait que la scène est truquée, et il conserve pourtant la composition. Il a vu ces 7 personnes dans la même pièce. La correction qu’il apporte porte sur le statut de l’image, pas sur ce qu’elle a déposé. Une légende démentie laisse intacte la disposition des corps.
Retenons la règle, parce qu’elle vaut bien au-delà d’une campagne électorale. Une image ne transmet pas d’abord une affirmation, elle transmet un agencement. On réfute une affirmation, on ne réfute pas un agencement : on ne peut que lui en opposer un autre, ce qui coûte infiniment plus cher que de le produire.
Le régulateur a défini l’objet du litige avant qu’il ne survienne
Israël a modifié ses règles électorales à ce sujet 2 mois avant l’épisode. Depuis le 26 juillet 2026, sur décision du président de la commission électorale centrale, le juge Noam Sohlberg, les contenus de campagne créés ou substantiellement modifiés par intelligence artificielle doivent porter un marquage visible.
La formulation du seuil de déclenchement est l’élément à retenir. L’obligation ne vise pas toute image produite par une machine. Elle vise celles qui représentent une personne, un lieu, un événement, un document ou un objet d’une manière susceptible de faire croire à une documentation authentique. La commission présente cette obligation comme un moyen de préserver la confiance dans le processus électoral, et indique que publier sans le marquage requis peut constituer une violation de la loi.
Le texte décrit donc exactement le procédé en cause, et il le fait sans avoir eu besoin de l’exemple. Nous avions observé la même chose en Europe à propos des obligations de transparence entrées en application le 2 août 2026, dans notre analyse de l’article 50 de l’AI Act : nous y établissions que le marquage d’un contenu relève désormais de la conformité et de la réputation, non plus du choix éditorial. Le cas israélien montre ce que vaut cet actif quand il manque au moment précis où il servirait.
Ce que ce dossier ne permet pas d’écrire
Nous écrivions dans la première version de cette analyse que nous n’avions pas pu établir si la publication portait le marquage réglementaire. Nous l’avons depuis vérifié sur le fichier lui-même. Elle le porte.
Le badge figure en haut à gauche de l’image. Il associe la mention « AI » en grandes lettres à l’une des 2 formules prévues par les règles du juge Noam Sohlberg, en hébreu : le contenu a été créé par des moyens numériques et n’a pas été documenté à la source. Ces règles exigent un marquage lisible, contrasté, rédigé dans la langue du contenu, et occupant au moins 5 % de la hauteur de l’image.
Il n’y a donc aucun manquement à constater sur ce point. Notre doctrine d’attribution stricte impose de le dire aussi nettement que nous aurions dit l’inverse.
Rien n’établit non plus que des électeurs aient pris l’image pour une photographie authentique : cette mesure n’existe pas, et son absence ne prouve ni l’effet ni son contraire.
Rien n’établit enfin que l’opposition ait conclu un accord de gouvernement avec Mansour Abbas ou Ahmad Tibi. Le document signé le 26 septembre l’a été entre les 5 dirigeants présents.
Ce qui est établi tient en une phrase : une photographie authentique d’une réunion réelle a été modifiée pour y faire figurer 2 personnes absentes, et diffusée à l’appui d’un argument de campagne.
La règle est arrivée, et elle a rendu le procédé conforme
La chronologie se lit en 3 dates, et c’est elle qui porte l’enseignement.
En février 2026, le président de la commission électorale centrale, le juge Noam Sohlberg, a ordonné le retrait d’une image générée par intelligence artificielle très proche de celle-ci, qui associait déjà Naftali Bennett, Yair Lapid et des partis arabes. Il a jugé qu’elle était assez réaliste pour faire croire à un partenariat politique réel, et a mis 8 500 shekels de frais à la charge de la partie qui l’avait diffusée.
Le 26 juillet 2026, l’obligation de marquage est entrée en vigueur.
Le 26 septembre, le même procédé réapparaît, et cette fois il porte le marquage. Il échappe donc au fondement qui avait servi en février, puisque le texte traite le risque de tromperie par l’affichage de l’origine, et que cet affichage est là.
La règle n’a pas fait disparaître le procédé, elle lui a donné une forme licite. Ce n’est pas un échec du texte : un marquage obligatoire tient exactement ce qu’il promet, informer le spectateur sur l’origine de l’image. C’est la promesse qui était incomplète, parce qu’elle vise la tromperie alors que le procédé ne repose pas sur elle.
La comparaison des 2 images le montre sans aucune expertise. Les 2 hommes ajoutés portent costume sombre et chemise, quand les 5 participants réels sont en tee-shirts, polo et jeans, tasses et biscuits sur la table basse. L’image ne cherche pas à être indétectable. Elle n’en a pas besoin.
Un degré de plus que le public contrefait
Nous avions décrit en juillet un procédé voisin et plus grossier. Dans notre enquête sur les supportrices qui n’existent pas, nous montrions comment des foules entièrement générées cumulaient des centaines de millions de vues pendant le Mondial, et pourquoi une marque pouvait se retrouver dans un stade qui n’a jamais existé.
Le cas israélien se situe un cran plus loin, et le cran est décisif. Là, rien n’était vrai, et la fabrication se démontrait par elle-même. Ici, presque tout est vrai. La date, le lieu, la réunion, le document, 5 des 7 visages. L’altération emprunte sa crédibilité à ce qu’elle n’a pas fabriqué.
C’est pourquoi la catégorie de la fausse image ne suffit plus. Il faut distinguer 3 états : le document authentique, le document fabriqué, et le document authentique substantiellement altéré. Le troisième est le plus difficile à traiter, parce qu’il résiste aux outils conçus pour les 2 autres.
La question que tout dirigeant devrait poser à sa communication
L’épisode dit quelque chose qui déborde la politique israélienne. Le contenu synthétique problématique d’une campagne ne vient pas nécessairement d’une puissance étrangère ni d’une ferme de comptes. Il peut venir du compte officiel du candidat au pouvoir, et il est alors revendiqué, pas dissimulé.
Pour une organisation, la conséquence est simple à formuler et coûteuse à tenir. Toute image que vous publiez d’un événement auquel vous avez participé devient une pièce dont d’autres feront usage. La seule protection consiste à publier vous-même la version d’origine, datée, complète et accessible, avant qu’une version modifiée ne circule. On ne dément pas une image, on lui en oppose une antérieure.
Le procédé le plus efficace n’invente pas un événement. Il modifie juste assez un événement réel pour que l’hypothèse qu’on veut imposer paraisse déjà documentée.
Mise à jour du 28 septembre 2026. Cette analyse a été corrigée et complétée après sa mise en ligne. La version initiale indiquait que nous n’avions pas pu établir si la publication portait le marquage réglementaire ; vérification faite sur le fichier lui-même, elle le porte, et cette phrase a été retirée. Ont été ajoutées la photographie d’origine et la version modifiée, la formulation exacte du marquage, et le précédent de février 2026 où le même juge avait ordonné le retrait d’une image comparable dépourvue de marquage. La thèse de l’article en ressort confirmée et non modifiée : l’efficacité du procédé ne dépend pas de la croyance du spectateur.


