Tout commence début mai 2026, dans les tribunes d’un match de baseball sud-coréen. Une courte vidéo intitulée « une Coréenne ordinaire » montre une jeune femme au visage parfait qui célèbre dans la foule. Quinze millions de vues, un surnom, « la déesse du baseball coréen », puis la révélation par The Korea Times : elle n’existe pas, le tableau d’affichage du stade comportait des incohérences trahissant une génération par intelligence artificielle. Dans les jours qui suivent, des applications d’IA grand public publient des tutoriels pour reproduire l’effet « caméra qui vous repère dans la foule ». Quand la Coupe du monde s’ouvre en juin, la mécanique est prête. Depuis, des dizaines de vidéos de supportrices sublimes et légèrement vêtues inondent Instagram, TikTok, X et YouTube, documentées comme synthétiques par l’Observatoire européen des médias numériques (EDMO), sa branche belge, la RTBF et les cellules de fact-checking. La plus virale, une prétendue supportrice brésilienne filmée lors d’un match du 14 juin, a cumulé des centaines de millions de vues avant d’être démasquée par trois détails : un chronomètre figé à la 54e minute pendant toute la séquence, le logo d’une chaîne qui ne retransmettait pas ce match, et une voix de commentateur incohérente. On pourrait classer l’affaire au rayon des curiosités virales de l’été. Ce serait manquer ce qu’elle inaugure : la contrefaçon du public lui-même, avec ses victimes bien réelles, et des marques déjà embarquées de force dans le stade synthétique.
Anatomie d’une industrie née en huit semaines
La vitesse d’industrialisation est le premier enseignement. Entre la vidéo coréenne de début mai et le pic du Mondial, il s’est écoulé moins de deux mois, le temps pour des applications grand public de transformer un effet viral en produit reproductible en quelques clics. Le modèle économique, documenté par les vérifications de la RTBF et de l’EDMO BeLux, est d’une efficacité brutale : des opérateurs fabriquent de fausses supportrices, captent des centaines de millions de vues sur l’émotion du plus grand événement sportif du monde, puis dirigent ce trafic vers des abonnements payants à contenu érotique, portés par de fausses influenceuses entièrement synthétiques. L’attention est réelle, l’argent est réel, la femme n’existe pas. C’est l’aboutissement logique d’une trajectoire que nous documentons depuis des mois : après la confiance louée aux créateurs et la preuve sociale contrefaite des faux avis, voici l’influenceuse qui ne demande ni cachet, ni contrat, ni consentement, parce qu’elle n’est personne.
Le produit est standardisé jusque dans les visages : grands yeux, nez fin, peau claire, la même femme déclinée à l’infini quel que soit le pays supposé de la supportrice. Cette uniformité n’est pas un détail technique, c’est un choix commercial qui a des effets mesurables, sur lesquels nous reviendrons. Mais il faut d’abord nommer ce que cette industrie contrefait réellement, car ce n’est pas seulement des jolies spectatrices.
Ce qui est contrefait : la dernière preuve collective
La tribune n’est pas un décor. Elle est, dans l’imaginaire collectif, la preuve d’authenticité la plus ancienne qui soit : des gens réels, ensemble, au même endroit, émus par la même chose. C’est pour cela que les réalisateurs de télévision la filment depuis quarante ans, et pas toujours pour de bonnes raisons : la tradition du « honey shot », le plan sur la jolie spectatrice quand le jeu s’endort, remonte aux années 1980, et l’agence Getty avait dû retirer en 2018 une galerie consacrée aux « supportrices les plus sexy » du Mondial, en reconnaissant n’avoir pas demandé leur accord aux femmes photographiées. Le sexisme de tribune n’est donc pas né avec l’IA. Ce que l’IA change, la formule de franceinfo le résume parfaitement : il n’y a plus de femme du tout, donc plus personne à qui demander son consentement. Le honey shot est devenu un produit manufacturé, débarrassé de son dernier frein, l’existence d’une personne.
Et il y a plus grave, établi par la cellule de fact-checking italienne facta au terme d’une vérification minutieuse : en comparant l’une de ces vidéos virales à la retransmission réelle du match, à la minute exacte indiquée, les vérificateurs ont constaté que les tribunes montraient en réalité deux femmes et un homme en train de célébrer. L’intelligence artificielle n’avait pas seulement inventé une supportrice : elle avait effacé de vraies personnes pour les remplacer. Ce détail mérite qu’on s’y arrête, car il fait basculer le phénomène de la fabrication à la substitution. Des personnes réelles, présentes, filmées, ont été retirées d’une image du réel au profit d’une créature conçue pour vendre. Si la foule, preuve collective par excellence, peut être éditée personne par personne, alors plus aucune image de public, de manifestation, de file d’attente ou d’événement n’emporte de preuve par elle-même. C’est ce que nous proposons d’appeler le public contrefait : la fabrication ou l’altération synthétique de la foule, dernier étage de la contrefaçon de preuve sociale, après le faux avis individuel et le faux témoignage.
Les victimes réelles d’un public qui n’existe pas
On pourrait objecter qu’une supportrice fictive ne fait de mal à personne. Les faits documentés disent le contraire, à trois niveaux. Le premier est l’imaginaire imposé : ces visages standardisés diffusent un canon unique de beauté à des audiences de masse, et les fact-checkeurs de l’EDMO et de facta alertent spécifiquement sur les adolescentes, en première ligne face à ces contenus, qui se comparent désormais à des femmes qui n’existent pas. Des chirurgiens esthétiques rapportent voir arriver des patients munis de photos d’eux-mêmes retouchées par IA, réclamant des transformations parfois physiquement impossibles. La contrefaçon du public fabrique de la dysmorphie bien réelle.
Le deuxième niveau est l’effacement, déjà décrit : les personnes réellement présentes dans les tribunes sont remplacées à l’image, sans le savoir et sans recours pratique. Le troisième est le contexte dans lequel ce phénomène s’installe : un environnement numérique où 84 % des victimes de cyberharcèlement sont des femmes selon les données rappelées en début d’année, où les études documentent depuis des années l’hostilité subie par les femmes dans les espaces de fans, et où le rapport 2026 du Haut conseil à l’égalité confirme la persistance de ces mécaniques. Le public contrefait ne crée pas ce sexisme, il l’industrialise : il prend l’imagerie de tribune des années 1980 et la produit en masse, à coût nul, optimisée par l’algorithme, sans même la friction d’une personne réelle à exploiter. Et il bénéficie du camouflage le plus efficace qui soit, celui que nous avons décrit dans notre travail sur le décalage cognitif : ce n’est qu’une jolie supportrice, ce n’est qu’une vidéo de stade, qui irait critiquer ça ? Le contenu passe sous la critique précisément parce qu’il a l’air anodin.
Pourquoi les marques sont déjà dans le stade synthétique
Reste la dimension qui concerne directement les organisations, et elle est passée inaperçue dans le traitement médiatique du phénomène. Reprenez le détail qui a permis de démasquer la vidéo la plus virale : le logo d’une grande chaîne sportive américaine apparaissait à l’écran, alors que cette chaîne ne retransmettait pas le match. Une marque mondiale s’est donc retrouvée embarquée, à son insu, dans une fausse retransmission vue des centaines de millions de fois, son identité visuelle servant de caution d’authenticité à un contenu fabriqué. C’est un précédent, et il généralise : tout ce qui fait le décor d’un événement, panneautique de sponsors, logos de diffuseurs, maillots, écrans publicitaires, est désormais un élément de crédibilisation que les fabricants de contenus synthétiques reproduisent pour faire vrai. Votre marque peut jouer dans des matchs qui n’ont pas eu lieu, sponsoriser des foules qui n’existent pas, et cautionner malgré elle des contenus qu’elle n’aurait jamais approuvés.
L’exposition ne s’arrête pas aux sponsors du sport. Toute organisation qui produit ou héberge des événements, conventions, salons, assemblées générales, séminaires, inaugurations, possède une preuve de foule : ces images de salles pleines qui attestent que l’événement a eu lieu et qu’il a rassemblé. Cette preuve devient falsifiable dans les deux sens. Contre vous : vos événements peuvent être altérés, vos salles remplies ou vidées à l’image, vos participants remplacés. Et, tentation plus insidieuse, par vous : la salle un peu clairsemée que l’on densifie, le public que l’on rajeunit ou que l’on diversifie synthétiquement pour la plaquette. Cette seconde tentation relève exactement de ce que nous avons décrit dans notre analyse de la preuve sociale contrefaite : une dette de preuve, contractée contre son propre capital, remboursable avec intérêts le jour où la comparaison avec le réel devient possible. Et elle le devient toujours : c’est une vérification à la minute près qui a fait tomber la supportrice brésilienne.
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : étendez votre veille aux contenus synthétiques qui embarquent votre marque
La veille classique surveille ce qui se dit de vous. Il faut désormais surveiller ce qui se fabrique avec vous : votre logo, vos événements, vos lieux, vos personnes visibles, insérés dans des contenus générés. Concrètement : recherche visuelle inversée périodique sur vos identifiants de marque, surveillance des formats viraux de votre secteur, et circuit de signalement plateforme préparé à l’avance, car la fenêtre utile est courte : un contenu synthétique viral se signale et se dément dans les premières 72 heures, après quoi il est sédimenté, republié, et entré dans la matière que les moteurs et les IA restituent.
Action 2 : adoptez une doctrine interne du zéro public synthétique
Écrivez la règle avant que la tentation ne se présente : aucune foule générée ou densifiée par IA dans votre communication, jamais, y compris pour les usages qui semblent anodins, visuel d’ambiance, plaquette, teaser d’événement. La raison n’est pas seulement éthique, elle est stratégique : votre preuve de foule ne vaut que si elle est inattaquable, et un seul cas de public arrangé découvert détruit rétroactivement la valeur probante de toutes vos images d’événements passés et futurs. La règle a un corollaire positif : documentez vos vraies foules, captations datées, plans larges vérifiables, témoignages identifiables, car dans un monde de publics contrefaits, la preuve de foule authentifiable devient un actif rare.
Action 3 : protégez vos personnes exposées comme les diffuseurs protègent leurs antennes
La leçon des supportrices vaut pour toute personne filmable : vos porte-parole, vos dirigeants en conférence, vos équipes sur vos salons peuvent être altérés, remplacés ou détournés dans des contenus synthétiques, avec la caution visuelle de votre événement. Cela rejoint la surface d’attaque que nous avons cartographiée pour les dirigeants, mais l’élargit à tous les visages de l’organisation : une charte d’image des personnes exposées, un point de contact interne pour signaler les détournements, et des éléments de réponse pré-écrits font la différence entre une organisation qui subit et une organisation qui répond dans la fenêtre. Vos salariés visibles sont dans la situation des athlètes, sans la cellule de protection des clubs : c’est à vous de la construire.
ELMARQ accompagne les organisations sur la veille des contenus synthétiques, la doctrine de preuve authentique et la protection des personnes exposées, en stratégie et en exécution. Trente minutes de diagnostic suffisent à établir si votre marque, vos événements ou vos visages circulent déjà dans des contenus que vous n’avez jamais approuvés.
La tribune était le dernier endroit où l’image ne mentait pas : trop de monde, trop de témoins, trop de réel. Le Mondial 2026 restera comme le moment où cette certitude est tombée, non par un grand deepfake spectaculaire, mais par des milliers de jolies vidéos anodines que personne ne songeait à vérifier. C’est toujours ainsi que les bascules de confiance se produisent : pas par l’attaque frontale, mais par le contenu qui n’a l’air de rien. La foule vient de rejoindre les avis, les témoignages et les logos dans la catégorie des preuves qui ne prouvent plus rien par elles-mêmes. Ce qui prouve encore, désormais, c’est ce qui est vérifiable, daté, incarné et assumé. Autrement dit : le capital d’entité n’a jamais valu aussi cher que depuis que tout le reste peut être fabriqué.


