Une cartographie d’influence documente son auteur, pas ses cibles
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Une cartographie d’influence documente son auteur, pas ses cibles

Périclès note des responsables politiques. Le tableau prouve une intention, pas une emprise. Et le seul registre opposable est en défaut de déclaration.

Marc Lugand-Sacy27.09.2026 · MAJ 27.09.20269 min de lecture2 010 mots
§ En brefRéponse directe

Le 6 mai 2025, la commission d'enquête de l'Assemblée nationale concernant l'organisation des élections en France a entendu Arnaud Rérolle, directeur général de Périclès, sur un document interne contenant une cartographie de responsables politiques classés par degré de relation. Selon ELMARQ, un tel tableau établit un fait qui porte sur celui qui le dresse, sa méthode de ciblage et ses moyens, et rien d'opposable sur les personnes qui y figurent, puisqu'elles n'ont pas participé à leur classement. Le répertoire des représentants d'intérêts de la HATVP, seule mesure publique opposable, comptait 4 090 déclarants au 27 septembre 2026 et n'en faisait apparaître aucune sous ces dénominations, tandis que les 2 structures inscrites de cet ensemble portaient la mention de défaut de déclaration sur leur dernier exercice clos.

§ À retenir3 points clés
  1. 01

    Un tableau d’influence établit un fait, et ce fait porte sur celui qui le dresse.

  2. 02

    L’instrument français de mesure de l’influence comporte un trou à l’endroit exact où se prépare 2027.

  3. 03

    Figurer dans le fichier de quelqu’un n’est pas un fait vous concernant.

Salle de commission parlementaire française, drapeau tricolore et pupitre à microphones, une personne debout de dos face à un grand écran affichant un graphe de relations entre personnes et institutions dont toutes les étiquettes sont masquées
© ELMARQ · Illustration éditoriale

Le 6 mai 2025, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale concernant l’organisation des élections en France a entendu Arnaud Rérolle, directeur général de Périclès. L’audition était ouverte à la presse. Elle portait sur un document interne révélé par L’Humanité.

Ce document contient une cartographie. Elle classe des responsables politiques selon le degré de relation que la structure estime entretenir avec eux. Le rapporteur, Antoine Léaument, en a lu les intitulés à voix haute.

Ce qu’un tableau d’influence établit, et sur qui

Les catégories citées en séance sont les suivantes : « une relation de confiance/influence réelle », « les responsables capables de devenir l’homme de confiance », et « les personnes manquantes sur cette cartographie (potentiels dirigeants de demain) ». Le rapporteur a demandé si la structure disposait d’une telle relation avec Bruno Retailleau, alors ministre de l’intérieur.

La réponse d’Arnaud Rérolle ne conteste pas l’existence du tableau. Elle en conteste la portée. « Il nous a paru évident de cibler en priorité des personnalités qui pouvaient partager de manière significative un socle commun d’idées que nous défendons ; c’est la raison pour laquelle nous en avons dressé la liste. »

Puis vient la phrase la plus instructive de l’audition : « nous ne mettons évidemment pas ce tableau à jour toutes les semaines pour actualiser les scores de confiance des uns et des autres ». L’instrument est donc confirmé par celui qui l’a produit. Il note des personnalités politiques, et il leur attribue des scores.

Voici le point que la controverse a manqué. Un tableau d’influence établit un fait, et ce fait porte sur celui qui le dresse. Il documente une intention, une méthode de ciblage, une allocation de moyens. Il n’établit rien sur les personnes qui y figurent, pour une raison élémentaire : elles n’ont pas participé à leur propre classement, et le plus souvent elles en ignorent l’existence.

Arnaud Rérolle le formule lui-même, et son argument se retourne : « Nous n’avons pas l’outrecuidance de prétendre manipuler des personnalités politiques qui ont fait preuve de liberté et d’une forte indépendance tout au long de leur carrière. Ce serait leur faire injure que de croire qu’elles pourraient être manipulées. » La défense est juste sur le fond, et déplacée dans sa charge : elle fait porter aux personnes listées la démonstration de leur propre indépendance, alors qu’elles n’ont rien demandé.

Le rapporteur relève d’ailleurs l’écart entre les 2 registres de langue : « vous dites : « je n’ai pas de relation de confiance », or le document parle de trouver « les responsables capables de devenir l’homme de confiance » ».

Le mot exact, et pourquoi il occupe toute une audition

Interrogé plus tard sur les relations de la structure avec le Rassemblement national, à propos d’un « conseil opérationnel municipales » évoquant un objectif de 300 villes, Arnaud Rérolle a répondu ceci : « Le mot « lien » est probablement mal adapté. Il vaudrait mieux parler d’interactions. » La mission en question, précise-t-il, n’a pas abouti.

Cette phrase n’est pas une esquive de circonstance. C’est l’objet même de l’audition. Un contact, une interaction, une relation de confiance et une influence sont 4 états distincts, et le passage de l’un à l’autre ne se prouve pas par le voisinage. Notre doctrine d’attribution stricte impose de tenir ces degrés séparés, y compris quand le document examiné emploie lui-même le vocabulaire le plus fort.

Le président de la commission, Thomas Cazenave, a appliqué la même discipline sur un autre point. Relevant que l’actionnaire de la société est Pierre-Édouard Stérin, à travers une holding située en Belgique nommée Graal Holding, il a posé la question d’un financement venu de l’extérieur des frontières, puis il a ajouté : « Je n’en tire aucune conclusion à ce stade. » Un fait observé, une conclusion refusée. C’est la forme exacte que nous demandons à nos propres analyses.

L’autre instrument, celui qui est opposable

Il existe une mesure publique de l’influence en France, et elle ne ressemble pas à une cartographie. Le répertoire des représentants d’intérêts de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique compte les actions menées auprès des décideurs publics, les dépenses engagées et les équivalents temps plein mobilisés.

Nous avons téléchargé le fichier officiel complet le 27 septembre 2026. Il contient 4 090 déclarants. Recherche menée sur le champ de dénomination, accents normalisés : Périclès, Stérin, Graal, Otium, Forum Liberté Prospérité, Politicae et Justitia n’y figurent pas.

Cette absence n’établit aucun manquement, et nous la rapportons pour ce qu’elle est. Le critère d’inscription ne tient ni à la nationalité de l’argent ni à la taille des moyens, mais au fait de mener des actions de représentation d’intérêts auprès de décideurs publics au-delà d’un seuil. Nous avons déjà traité la façon dont la HATVP situe une structure au regard de ce critère, à propos d’ELNET, dans « la HATVP dit que la question de son inscription se pose » : le président de l’autorité y définit son répertoire comme un registre de transparence, et non comme une liste d’infamie, et pose que le critère n’est pas la nationalité de l’argent mais la relation de mandat. La distinction vaut ici mot pour mot.

2 structures citées pendant l’audition sont en revanche inscrites, et leurs fiches disent quelque chose de précis. Précisons qu’elles sont juridiquement distinctes de Périclès : Arnaud Rérolle a indiqué devant la commission que la holding actionnaire « n’est ni Otium Capital ni le Fonds du bien commun ».

Le Fonds du Bien Commun, fondation dirigée par Edward Whalley, a déclaré 4 actions de représentation d’intérêts sur l’exercice 2023-2024, puis 4 sur l’exercice 2024-2025. Pour l’exercice clos le 30 avril 2026, sa fiche porte la mention de défaut de déclaration. Sa dernière publication d’activité date du 4 août 2025.

L’Institut des Français de l’étranger, association que Périclès soutient, est inscrit et déclare 17 secteurs d’intervention. Arnaud Rérolle a décrit son activité devant la commission en ces termes : « l’institut s’attache ensuite à rencontrer le plus possible les décideurs politiques pour les former et leur faire prendre conscience de l’importance des sujets qu’il a traités ». Pour l’exercice clos le 31 décembre 2025, sa fiche porte également la mention de défaut de déclaration.

L’article 3 du décret du 9 mai 2017 fixe le délai de déclaration à 3 mois après la clôture de l’exercice comptable. Les échéances étaient donc le 31 mars 2026 et le 31 juillet 2026. Un défaut de déclaration n’est pas une sanction : il déclenche une relance amiable de la Haute Autorité, qui publie par ailleurs la liste des déclarants concernés.

Le contraste tient en 2 lignes. L’instrument privé attribue des scores de confiance à des responsables qui ne l’ont pas demandé. L’instrument public, le seul opposable, mesure en actions et en euros déclarés, et sur le dernier exercice clos il est vide pour les 2 entités inscrites de ce dossier.

Le même test, appliqué à tous les camps

Une objection s’impose, et c’est la bonne : n’examiner que Périclès reviendrait à confondre un camp avec un mécanisme.

La France connaît depuis 20 ans des réseaux de hauts fonctionnaires qui travaillent pour un parti sans en être l’organe. Les Gracques, formés en 2007 autour d’anciens hauts fonctionnaires de sensibilité sociale-libérale. Les Horaces, fondés en 2015, qui recrutent hauts fonctionnaires et chefs d’entreprise pour le Rassemblement national, produisent ses idées programmatiques et préparent le parti à gouverner, avec une composition tenue secrète. Les Phrygiens enfin, nés en mai 2026 : Clémence Guetté, en charge du programme présidentiel de La France insoumise, a elle-même indiqué que le mouvement pouvait compter sur 80 hauts fonctionnaires produisant des notes pour affiner l’application du programme.

Nous avons appliqué à ces 3 réseaux exactement la même recherche qu’à Périclès, sur le même fichier et le même jour. Les Horaces, les Gracques et les Phrygiens n’apparaissent pas davantage au répertoire des représentants d’intérêts.

Le constat utile n’est pas que personne n’y figure. C’est que l’instrument ne les atteint pas. Le répertoire mesure des actions de représentation d’intérêts menées auprès de décideurs publics au-delà d’un seuil. Or un réseau qui écrit des notes de programme pour un parti ne sollicite pas un décideur public : il en prépare un. L’instrument français de mesure de l’influence comporte un trou à l’endroit exact où se prépare 2027.

Ce qu’on peut dire d’une structure dépend de ce qu’elle a écrit

Ces 3 réseaux et Périclès ne sont pas dans le même état de visibilité, et l’écart se lit précisément. Le document de Périclès a été révélé par un tiers, puis reconnu par son auteur devant une commission d’enquête. Le réseau de La France insoumise a été décrit publiquement par la responsable qui l’encadre. La composition des Horaces est tenue secrète, et rien d’équivalent n’en est sorti.

Ce que nous pouvons écrire sur chacun dépend donc de ce que chacun a écrit ou admis, jamais de ce que chacun fait. Celui qui produit un document s’expose à ce qu’on le lise. Celui qui n’en produit pas n’est pas moins actif pour autant : il est seulement hors de portée de la mesure. Confondre les 2 reviendrait à faire de la discrétion une preuve d’innocence, et de la trace écrite une preuve de faute.

Ce que nous ne reproduisons pas

La cartographie citée en audition classe des personnalités politiques nommées. Nous n’en publions pas la liste, et le motif tient à l’article lui-même.

Reproduire un classement d’influence revient à lui donner la seule chose qui lui manque : une existence publique opposable aux personnes classées. Le tableau deviendrait alors, par la reprise, ce qu’il n’est pas par nature, un constat sur elles. Bruno Retailleau est nommé ici parce qu’un rapporteur l’a nommé publiquement, sous forme de question, et que la réponse a été négative.

Nous avons posé la même règle sur des pièces autrement plus lourdes. Dans notre analyse du Qatargate israélien, nous montrions comment 4 niveaux de preuve coexistent dans un seul dossier, de l’enquête pénale établie aux documents que la publication elle-même ne dit pas authentifiés, et pourquoi le risque n’est jamais que le faux soit cru, mais que sa chute emporte le vrai.

Le document Périclès occupe ici une position inhabituelle, et elle change son statut probatoire. Révélé par un tiers, il a été reconnu par son auteur en audition publique. Son authenticité n’est donc pas en cause, contrairement à la plupart des pièces de ce genre. C’est sa portée qui l’est, et elle ne s’étend pas à ceux qu’il désigne.

La règle

Une organisation qui cartographie l’influence des autres produit d’abord un document sur elle-même. Elle y écrit ses cibles, ses critères et ses moyens. Elle n’y écrit rien d’opposable sur les personnes qu’elle note.

Pour un dirigeant, la conséquence est immédiate et vaut bien au-delà de ce dossier. Figurer dans le fichier de quelqu’un n’est pas un fait vous concernant. Ce qui vous concerne, ce sont les actes : ce que vous avez rencontré, accepté, financé, signé. La preuve opposable se construit sur des registres, pas sur des tableaux.

Et le jour où la question se pose publiquement, la structure qui aura tenu ses déclarations à jour disposera de la seule chose qu’une cartographie interne ne fabrique jamais, une mesure que quelqu’un d’autre peut vérifier.

Reste la question que ce dossier laisse ouverte, et qui ne concerne aucun camp en particulier. Si le seul registre opposable ne couvre pas les réseaux qui écrivent les programmes, alors la préparation du pouvoir se joue, pour l’essentiel, hors de tout instrument de mesure. Ce n’est pas un scandale. C’est une lacune, et elle se comble par une règle, pas par une enquête.

Mise à jour du 27 septembre 2026. Cette analyse a été complétée après sa mise en ligne. La version initiale n’examinait que Périclès, ce qui revenait à confondre un camp avec un mécanisme. Le même test a donc été appliqué, sur le même fichier et le même jour, aux réseaux transpartisans de hauts fonctionnaires : Les Gracques, Les Horaces et Les Phrygiens. Aucun élément de la version initiale n’a été retiré.

§ Questions fréquentes

Ce qu'il faut comprendre

Que contient la cartographie citée devant la commission d'enquête ?

Un classement de responsables politiques selon le degré de relation que Périclès estime entretenir avec eux. Les intitulés lus en séance par le rapporteur sont « une relation de confiance/influence réelle », « les responsables capables de devenir l'homme de confiance » et « les personnes manquantes sur cette cartographie (potentiels dirigeants de demain) ». Arnaud Rérolle a confirmé l'existence du tableau et évoqué des « scores de confiance ».

Figurer dans une cartographie d'influence prouve-t-il quelque chose sur la personne listée ?

Non. Un tel document établit un fait sur celui qui le dresse : son intention, sa méthode de ciblage, ses moyens. Les personnes classées n'ont pas participé à leur classement et l'ignorent le plus souvent. Reproduire la liste reviendrait à lui donner une existence publique opposable à ces personnes, ce qu'elle n'a pas par nature.

Quelles structures de ce dossier sont inscrites au répertoire des représentants d'intérêts ?

Le fichier officiel complet du répertoire, téléchargé le 27 septembre 2026, contient 4 090 déclarants. Une recherche sur le champ de dénomination, accents normalisés, ne fait apparaître ni Périclès, ni Stérin, ni Graal, ni Otium, ni Forum Liberté Prospérité, ni Politicae, ni Justitia, ce qui est un constat et non un manquement. Sont en revanche inscrits le Fonds du Bien Commun, fondation dirigée par Edward Whalley, qui a déclaré 4 actions en 2023-2024 puis 4 en 2024-2025 avant de porter la mention de défaut de déclaration pour l'exercice clos le 30 avril 2026, et l'Institut des Français de l'étranger, qui déclare 17 secteurs d'intervention et porte la même mention pour l'exercice clos le 31 décembre 2025. L'article 3 du décret du 9 mai 2017 impose de déclarer dans les 3 mois suivant la clôture de l'exercice ; passé ce délai la fiche porte la mention de défaut de déclaration, qui n'est pas une sanction mais déclenche une relance amiable de la Haute Autorité.

Les autres partis disposent-ils de réseaux comparables ?

Oui, et le phénomène est transpartisan depuis 20 ans. Les Gracques rassemblent depuis 2007 d'anciens hauts fonctionnaires de sensibilité sociale-libérale. Les Horaces, fondés en 2015, recrutent hauts fonctionnaires et chefs d'entreprise pour le Rassemblement national, avec une composition tenue secrète. Les Phrygiens, nés en mai 2026, regroupent 80 hauts fonctionnaires produisant des notes pour La France insoumise, comme l'a indiqué Clémence Guetté, en charge du programme présidentiel. Aucun des 3 ne figure au répertoire des représentants d'intérêts, et l'instrument ne les atteint pas : écrire un programme pour un parti n'est pas solliciter un décideur public.

Quelle différence entre un lien, une interaction et une influence ?

Ce sont des états distincts, et le passage de l'un à l'autre ne se prouve pas par le voisinage. L'audition en donne l'illustration : interrogé sur ses relations avec une formation politique, Arnaud Rérolle répond que « le mot "lien" est probablement mal adapté » et qu'il « vaudrait mieux parler d'interactions ». La doctrine d'attribution stricte impose de tenir ces degrés séparés.

§ Sources

Références citées

Références citées dans cette analyse : documents originaux, enquêtes, reprises de presse et travaux ELMARQ. Celles qui disposent d'une adresse publique sont liées directement, pour que chaque affirmation puisse être remontée à son émetteur.

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§ À lire ensuite
§ Citer cet article
Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). Une cartographie d’influence documente son auteur, pas ses cibles. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/cartographie-influence-documente-son-auteur

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