Le 29 septembre 2026, la CGT a rendu publique une lettre ouverte au président-directeur général d’EDF, Bernard Fontana. Le syndicat y conteste des rencontres entre le dirigeant et Marine Le Pen ainsi que Sarah Knafo. Sa formulation est sans ambiguïté : quand des représentants de partis d’extrême droite sont officiellement reçus par la direction de l’entreprise, cela ne peut être tenu pour un acte neutre ou anodin.
EDF a répondu sur un terrain précis. S’agissant des candidats à l’élection présidentielle, l’entreprise se dit ouverte à rencontrer tout candidat qui le souhaite, quelle que soit son appartenance politique.
Cette réponse est solide. Elle ne couvre pourtant qu’une partie de ce qui a été rapporté.
Ce que l’entreprise est, et pourquoi cela change la question
EDF n’est pas un groupe privé ordinaire. L’État français en détient la totalité du capital depuis le retrait obligatoire mis en œuvre le 8 juin 2023, opération qui lui a coûté 9,7 milliards d’euros.
Bernard Fontana a pris ses fonctions en mai 2025, après validation parlementaire et auditions au Sénat et à l’Assemblée nationale. Un détail de son mandat est structurant, et personne ne le relève : il court jusqu’à l’assemblée générale de fin 2028, donc au-delà de l’élection présidentielle.
Ce point renverse une lecture courante. Un dirigeant qui rencontre des candidats n’est pas nécessairement en train de préparer sa propre succession ni de courtiser un futur employeur. Il peut être en train de préparer l’environnement dans lequel il devra lui-même exécuter un programme d’investissement décidé par d’autres. C’est une raison d’anticiper beaucoup plus banale, et beaucoup plus solide, que celle du ralliement.
L’entretien avait un objet, et ce n’était pas une prise de contact
Les reprises généralistes s’en sont tenues à la rencontre. La presse spécialisée donne l’objet.
L’échange, tenu au siège d’EDF en début de semaine, portait sur le plan « Marie Curie », document consacré à l’énergie publié par le Rassemblement national, qui prévoit 10 nouveaux réacteurs d’ici 2031 puis 10 autres à partir de 2036, assortis d’un moratoire sur l’éolien et le solaire.
Selon le média spécialisé Greenunivers, qui rapporte l’entretien, Bernard Fontana aurait estimé que la construction de ces 20 réacteurs n’était pas insurmontable, et avancé un coût de production nucléaire de l’ordre de 70 euros le mégawattheure.
Cette information vient d’une source unique et n’a pas été confirmée publiquement par EDF. Nous la rapportons à ce niveau, sans la durcir. Notre doctrine d’attribution stricte impose de dire qui rapporte quoi, surtout quand un chiffre circule sans être opposable.
Recevoir et expertiser sont 2 actes différents
Voici le point que la polémique manque, et il ne demande aucune accusation pour être établi.
Recevoir un candidat relève de l’accès. C’est exactement ce que la doctrine d’EDF énonce, et elle est défendable : une entreprise stratégique peut juger nécessaire d’informer toutes les forces susceptibles de gouverner sur ses contraintes industrielles.
Évaluer la faisabilité d’un programme et en avancer un coût relève d’autre chose. C’est une expertise prêtée, et elle produit un actif que son destinataire peut réutiliser. Un candidat qui peut dire que l’opérateur historique juge son plan réalisable dispose d’un argument qu’aucun meeting ne lui aurait donné.
La justification publique d’EDF répond au premier acte et pas au second. Ouvrir sa porte à tous les candidats explique un rendez-vous. Cela n’explique pas une appréciation technique chiffrée sur le programme de l’un d’eux.
Ce n’est pas une accusation, et nous n’en formulons aucune. C’est un écart entre ce qui est rapporté et ce que la réponse couvre. Il se comble d’une phrase, si l’entreprise choisit de la dire : a-t-elle procédé, ou procédera-t-elle, au même exercice pour les autres candidats.
La normalisation se lit dans les agendas avant de se lire ailleurs
Une organisation n’a pas besoin de déclarer qu’un parti est devenu fréquentable. Il lui suffit de le traiter comme les autres dans ses routines : rendez-vous, notes techniques, échanges sur un document programmatique.
Le geste n’emporte aucune approbation. Il produit pourtant un effet observable : l’acteur politique entre dans le cercle de ceux dont l’accès au pouvoir paraît assez plausible pour justifier un investissement relationnel.
Nous avions analysé le 22 septembre, dans notre lecture de l’accusation publique du RN contre le Kremlin, une autre facette du même mouvement : un parti qui modifie son langage à l’égard d’une puissance étrangère change ce qu’il rend possible pour lui-même. Ici, ce sont les autres qui changent de comportement à son égard, et ce signal est plus difficile à fabriquer qu’une déclaration.
Les quatre choses que ce dossier n’établit pas
Rien n’établit qu’EDF soutienne Marine Le Pen, Sarah Knafo ou leurs formations. Rien n’établit que l’Élysée ou le gouvernement ait demandé, validé ou découvert ces rendez-vous. Rien n’établit qu’un engagement quelconque ait été pris pendant ces échanges.
Rien n’établit non plus que ces candidats aient obtenu un accès refusé à d’autres. C’est précisément la vérification qui manque, et elle est simple à produire : il suffit de comparer les rendez-vous rendus publics.
Et le chiffre de 70 euros le mégawattheure n’est, à cette heure, ni confirmé ni contesté par l’entreprise.
Ce qu’un dirigeant doit en retenir
La leçon dépasse EDF et l’échéance de 2027.
Toute organisation confrontée à une alternance possible finit par arbitrer entre 2 risques. Ne rencontrer personne, et découvrir un programme le lendemain d’une élection. Rencontrer tout le monde, et voir chaque rendez-vous relu comme une prise de position.
La sortie n’est pas de choisir entre les 2, elle est de rendre la règle vérifiable. Une doctrine d’ouverture ne protège que si elle est écrite, appliquée uniformément et documentée : liste des sollicitations reçues, des rendez-vous accordés, et nature de ce qui y est fourni, information factuelle ou évaluation.
Car c’est bien là que se joue la différence. Recevoir tout le monde est une politique. Expertiser le programme d’un seul est une décision, et elle appelle sa propre justification.


