Une PME peut présenter des comptes propres et une cotation correcte, et voir pourtant ses crédits à moyen terme progresser moins vite que ceux d’entreprises comparables. C’est ce que suggèrent des travaux publiés par la Banque de France sur la période 2011-2023.
Le 22 octobre 2026, le billet de blog n° 467 de la Banque de France, signé Skander Maraoui (Université Paris-Est Créteil) et Olivier de Bandt (Banque de France), a résumé ces résultats sous le titre « Températures élevées : quels effets sur le crédit aux entreprises ? ». L’étude elle-même est plus ancienne : c’est le document de travail n° 1048, mis en ligne le 18 juin 2026, qui précise qu’il reflète l’opinion de ses auteurs et non nécessairement la position de l’institution.
L’étude mesure ce que des banques ont fait, en moyenne, pour des dizaines de milliers de PME entre 2011 et 2023 ; elle ne dit pas ce que votre banque fera de votre dossier.
Ce que l’étude établit
Les auteurs ont croisé 4 sources : la centrale des risques de la Banque de France, qui recense les encours de crédit supérieurs à 25 000 euros par entreprise et par banque ; les liasses fiscales ; la géolocalisation des établissements par l’Insee ; les relevés des stations de Météo-France, situées en moyenne à 5,65 km des entreprises étudiées. Le champ couvre les microentreprises et les PME de métropole qui n’ont qu’un seul établissement, pour que l’adresse de l’entreprise soit bien celle de son activité.
L’étude distingue 2 risques, mesurés chacun par rapport au climat du même lieu entre 1976 et 2005. Le risque aigu est l’écart du nombre de jours où la température maximale dépasse 35 °C, seuil que Météo-France retient pour qualifier une journée de très forte chaleur. Le risque chronique est l’écart de température moyenne annuelle. Une entreprise est dite exposée l’année où son écart se range parmi les 10 % les plus forts de l’année, et elle reste ensuite dans le groupe exposé : les auteurs mesurent une exposition au risque, pas l’effet d’un été particulier.
Le résultat porte sur la croissance annuelle de l’encours de crédit, comparée à celle d’entreprises semblables qui n’ont pas encore franchi le seuil. Pour l’exposition aiguë, la croissance est inférieure de 4,4 points de pourcentage en moyenne sur les années qui suivent ; pour l’exposition chronique, de 5,2 points. Les 2 estimations sont statistiquement significatives, au seuil de 5 % pour la première et de 1 % pour la seconde. Selon les auteurs, l’effet aigu peut durer jusqu’à 5 ans, avec un creux annuel d’environ 8,5 points, et l’effet chronique jusqu’à 8 ans, avec un creux proche de 11 points.
Le ralentissement touche surtout les crédits à moyen et long terme, ceux qui financent l’investissement. En moyenne, les crédits à court terme ne bougent pas de façon significative ; dans certains secteurs, les banques raccourcissent même les durées plutôt que de retirer leur financement. Enfin, intégrer la cotation de la Banque de France ne modifie pratiquement pas l’effet mesuré, ce qui conduit les auteurs à écrire que « les notations financières traditionnelles ne semblent donc pas rendre entièrement compte de cette dimension du risque climatique ».
La géographie n’est pas la même selon le risque. La hausse de la température moyenne est plus marquée dans le Nord et l’Est, les jours de très forte chaleur se multiplient surtout au Centre et au Sud. Côté secteurs, le commerce et le transport, la restauration et les loisirs, l’industrie manufacturière et extractive réagissent aux 2 risques selon le billet ; l’immobilier, la construction et les services surtout aux épisodes aigus.
Ce que l’étude ne dit pas
Elle ne dit pas que les prêts ont baissé. Elle compare des rythmes de progression : une entreprise exposée peut voir son encours progresser, simplement moins vite que celui d’une entreprise comparable restée sous le seuil.
Elle ne dit rien du prix. Le document de travail ne contient aucune donnée de taux, de marge ou de garantie. Un banquier qui renchérit un crédit sans en réduire le montant échappe à la mesure, de même qu’une demande refusée ou jamais déposée.
Elle ne couvre pas toutes les entreprises. Restent hors champ les entreprises à plusieurs établissements, l’agriculture, les sociétés au régime fiscal simplifié, les entreprises défaillantes et, point que le billet ne mentionne pas, celles qui ont reçu un prêt garanti par l’État pendant la crise sanitaire. Les crédits de moins de 25 000 euros n’apparaissent pas dans la centrale des risques.
Elle ne tranche pas complètement entre offre et demande. Les auteurs neutralisent la demande en comparant des entreprises de même taille et de même secteur au même endroit, puis par une analyse secteur par secteur. Le document de travail conclut que le ralentissement reflète « largely » un ajustement de l’offre . Le billet titre une section « Les banques réduisent leur offre de crédit face à une température accrue », puis écrit, dans son analyse par secteur, qu’« une partie du ralentissement du crédit provient d’un ajustement de l’offre bancaire ».
Le chiffre retenu n’est pas non plus le plus élevé : pour les écarts de chaleur aiguë au-delà de la médiane, l’effet moyen atteint 10,7 points. Le billet a choisi le seuil le plus sévère pour comparer les 2 risques à intensité égale, ce qui ne fait pas de 4,4 points un plafond. Le document de travail hésite aussi sur l’hébergement et les loisirs, classés tantôt parmi les secteurs touchés par les 2 risques, tantôt parmi les plus sensibles à la chaleur aiguë.
Un effet moyen estimé sur des milliers d’entreprises décrit un comportement de marché, jamais le sort d’un dossier particulier.
Le mécanisme : comment l’adresse entre dans le dossier de crédit
Les auteurs avancent une explication : les banques anticipent une dégradation de la rentabilité de leurs clients exposés, donc un risque de défaut plus élevé ou une valeur de garantie plus faible. Leur mesure est nette : elle intègre d’éventuels crédits d’adaptation, et l’effet négatif domine sur la période.
Le cadre prudentiel a pris le même chemin. La Banque centrale européenne a publié en 2020 un guide de ses attentes sur les risques climatiques, puis fixé à chaque grande banque des dates limites pour s’y conformer avant fin 2024. Le 13 février 2026, elle a imposé au Crédit Agricole des astreintes de 7 551 050 euros pour avoir manqué pendant 75 jours, en 2024, à l’obligation d’évaluer l’importance de ces risques ; la banque peut contester la décision devant la Cour de justice de l’Union européenne. L’espagnol ABANCA avait reçu 187 650 euros d’astreintes en novembre 2025 pour un manquement comparable.
Les orientations de l’Autorité bancaire européenne sur la gestion des risques ESG s’appliquent depuis le 11 janvier 2026, et au plus tard le 11 janvier 2027 pour les établissements de petite taille et non complexes. Elles demandent aux établissements de grande taille de tenir compte, au minimum, de la situation géographique des principaux actifs de leurs contreparties et des garants ; pour les contreparties autres que les grandes entreprises, elles admettent le jugement d’experts et les approximations. Quand les données manquent, elles prévoient des estimations « par exemple sur la base de caractéristiques sectorielles et/ou régionales ». L’ACPR s’y est déclarée conforme le 26 juin 2025, avec une réserve : une banque ne peut pas être obligée de collecter auprès d’un client des données que celui-ci n’aurait pas à publier au titre de la directive sur le reporting de durabilité.
Pour une PME, la lecture d’ELMARQ est la suivante : la plupart ne publient rien sur leur exposition, et leur banque n’est pas tenue de le leur demander. Le vide se comble alors, le plus souvent, par des approximations par secteur et par territoire, celles-là mêmes que prévoient les orientations. Une entreprise mieux adaptée que la moyenne de sa zone court alors le risque d’être évaluée comme sa zone.
Une PME qui ne documente rien sur son exposition laisse sa banque l’estimer avec des moyennes de secteur et de territoire.
La banque décide du crédit, le dirigeant décide de son dossier
La banque décide d’accorder, de renouveler, de raccourcir ou de garantir un crédit. Les superviseurs ne lui imposent pas de prêter moins aux zones chaudes : ils exigent qu’elle identifie et pilote un risque, et laissent la traduction commerciale à sa politique d’octroi. Le dirigeant décide, lui, de ce qu’il met sur la table : la mesure de son exposition, ses investissements d’adaptation, ses assurances, le calendrier de ses demandes.
Le calendrier compte. L’effet porte sur le moyen et long terme et se déploie sur plusieurs années : il pèse d’abord sur le prochain investissement et sur le renouvellement des lignes amortissables, rarement sur la facilité de caisse du mois suivant. Notre analyse des délais de paiement des grands comptes montre comment une PME finance déjà ses clients sur sa propre trésorerie ; si le crédit long se raccourcit, ce besoin de court terme s’en trouve alourdi.
Le moment utile se situe dans l’année qui précède le renouvellement des crédits à moyen terme, avant toute demande.
Remplie, cette grille oppose des données propres à une approximation par zone, que les orientations européennes demandent aux banques de réduire avec le temps. Elle révèle surtout les cumuls : site très exposé, saisonnalité estivale, échéances longues proches et garantie immobilière dans la même zone. C’est là qu’un renouvellement peut se tendre.
L’assurance fait partie du même dossier : notre analyse des commerces pillés le 17 octobre rappelle que la perte d’exploitation indemnise une marge sur une durée choisie avant le sinistre.
Le test du 11 janvier 2027
À partir du 11 janvier 2027, les orientations européennes s’appliquent à toutes les banques, petites comprises. Si l’exposition à la chaleur entre réellement dans l’octroi, les revues annuelles de crédit des PME devraient comporter, d’ici fin 2027, des questions explicites sur la localisation des sites et des garanties et sur les aléas climatiques. Chaque dirigeant peut le vérifier lors de sa prochaine revue. Si elles n’apparaissent pas, l’approximation par zone restera la règle, et seul le dossier de l’entreprise pourra la corriger.
Les résultats proviennent du billet de blog n° 467 de la Banque de France du 22 octobre 2026 et du document de travail n° 1048 du 18 juin 2026, lus intégralement ; ils engagent leurs auteurs. Les chiffres portent sur la croissance de l’encours de crédit entre 2011 et 2023, pour des microentreprises et PME mono-établissement de métropole. Les éléments prudentiels proviennent des communiqués de la BCE, des orientations de l’Autorité bancaire européenne et de l’avis de l’ACPR. La grille et l’exemple chiffré sont une méthode de travail, pas une mesure de l’effet sur une entreprise.




