La coiffure s’est toujours organisée autour d’un lieu. Un salon, une vitrine, une rue passante, une zone de chalandise. Le client vient, et l’emplacement fait une grande partie du chiffre d’affaires. Silver Beauté renverse cette logique : ses coiffeurs et ses socio-esthéticiennes interviennent directement dans les EHPAD, les cliniques et les résidences seniors. Le salon vient au client.
L’entreprise lance en 2026 un réseau de franchise et indique sur son site que les candidatures sont ouvertes. La presse spécialisée en a rendu compte mi-octobre, dans L’Express Franchise puis L’Officiel de la Franchise. Le modèle mérite mieux qu’une présentation d’enseigne : il pose une question que beaucoup de réseaux de services vont rencontrer.
Une franchise sans vitrine ne supprime pas les coûts commerciaux d’un salon : elle les déplace du loyer vers la prospection, le temps de déplacement et la trésorerie de démarrage.
Ce que l’on sait de l’enseigne
L’activité existe depuis 2011, d’abord sous le nom Freesia. La société actuelle, Silver Beauté, a été immatriculée en 2017 et déclarait entre 20 et 49 salariés en 2024. Ses comptes sont déposés avec une déclaration de confidentialité : son chiffre d’affaires n’est pas public.
Sur la taille du réseau, deux chiffres coexistent. Le site revendique « plus de 100 salons partenaires ». Dans un entretien à L’Officiel de la Franchise du 16 octobre, l’enseigne indique accompagner « environ 50 établissements », avec « une cinquantaine de coiffeurs » et « près de 300 000 prestations ». Les unités ne sont pas les mêmes, et aucun document ne permet de rapprocher les deux. Le site affiche aussi les logos de grands groupes du secteur, d’agences régionales de santé ou de syndicats professionnels ; la seule relation qu’il décrit est d’être « référencée auprès de groupes comme Emeis ou ACPPA ». Un logo n’établit pas un contrat.
Le site ne publie aucun montant et prévient même qu’ils « ne doivent pas être reconstitués ou extrapolés dans un article ». Les chiffres disponibles viennent donc de la presse, qui les attribue à la plaquette de l’enseigne : un investissement d’environ 50 000 euros, dont 32 500 euros de droit d’entrée et un besoin en fonds de roulement de 15 000 euros ; une redevance de 5 % et une contribution marketing de 1,5 %, selon L’Express Franchise. L’Officiel de la Franchise rapporte un objectif de 30 franchisés en cinq ans, chacun sur un territoire exclusif, hors Île-de-France. C’est un objectif, et aucun franchisé signé n’a été annoncé.
Qui décide, qui paie, qui bénéficie
Le modèle met en jeu trois acteurs, ce que l’on peut appeler un schéma B2B2C, même si l’enseigne parle simplement d’une « activité B2B auprès d’établissements ». L’établissement décide : il signe une convention d’intervention et ouvre ses portes. Le résident bénéficie du service. Entre les deux, d’autres personnes prescrivent ou freinent : les équipes soignantes et d’animation, les familles.
Reste une question que les documents publics ne tranchent pas : qui paie la prestation, le résident ou l’établissement ? La réponse à cette question décide de tout le modèle de revenus, et un candidat doit l’obtenir avant de signer. Si le résident paie, le franchisé facture une multitude de petites prestations, doit gérer les paiements, parfois avec les familles, et son chiffre d’affaires dépend de la demande individuelle. Si l’établissement paie, le franchisé a un seul client par site, qui négocie un prix sous contrainte budgétaire. Il faut donc la connaître, avec les prix pratiqués, avant tout engagement.
Le site de l’enseigne formule lui-même la conséquence : le marché du franchisé « est constitué des établissements de sa zone ». C’est un marché fini. On ne gagne pas de nouveaux clients en améliorant sa vitrine, mais en convainquant, une à une, des directions d’établissement.
Moins coûteuse, ou autrement coûteuse ?
L’avantage affiché est réel. L’enseigne écrit que « l’absence de local commercial réduit sensiblement le montant » à investir par rapport à un salon classique. Pas de bail, pas de pas-de-porte, pas d’aménagement de boutique. Le ticket d’entrée annoncé, autour de 50 000 euros, en témoigne.
Mais les charges ne disparaissent pas, elles changent de nature. La première est commerciale : sans vitrine, il faut prospecter. Signer une convention avec un EHPAD ou une clinique relève de la vente entre professionnels, avec des interlocuteurs multiples, des délais de décision et parfois des référencements par les groupes. Le site le reconnaît : le prévisionnel doit intégrer « le décalage possible entre la prospection, la signature d’une convention et le remplissage effectif des journées d’intervention ».
La deuxième est le temps. Un salon reçoit ses clients au même endroit ; un franchisé itinérant se déplace d’un établissement à l’autre. Chaque heure de trajet est une heure non facturée. L’enseigne répond en associant coiffure et socio-esthétique, « un même déplacement, deux sources de revenus ». La logique est bonne ; sa traduction en marge dépend de l’organisation des tournées.
La troisième est la trésorerie. Le site est explicite : « entre la signature du contrat, la prospection, les premières conventions et la montée en charge de l’activité, les recettes peuvent progresser plus lentement que les charges ». Il qualifie la trésorerie de départ de « poste le plus souvent sous-estimé ». La réponse à la question posée est donc nuancée : la franchise sans vitrine coûte moins cher à ouvrir, mais elle demande plus de temps et plus de capacité commerciale pour atteindre son régime.
La récurrence, promesse et fragilité
L’argument central de l’enseigne est la récurrence : la clientèle serait « récurrente et contractualisée », et chaque convention apporterait « un volume récurrent, ce qui fait monter l’activité par paliers ». La convention donne en effet une visibilité rare dans les métiers de la beauté.
La même mécanique joue dans l’autre sens. Une activité qui monte par paliers descend aussi par paliers : perdre une convention, c’est perdre d’un coup tout le volume d’un établissement. Si un franchisé réalise une grande part de son activité dans quelques établissements, ou avec un seul groupe, il dépend de décisions qu’il ne contrôle pas : changement de direction, appel d’offres, réorganisation. Et une convention n’assure pas un volume : le nombre de prestations dépend de la demande des résidents, de leur état de santé, de leur budget.
Le recrutement est l’autre fragilité. Le service repose sur des coiffeurs et des socio-esthéticiennes formés aux publics fragiles, capables d’intervenir régulièrement. Une absence non remplacée, c’est une journée d’intervention perdue et un établissement déçu. Le site promet une formation aux protocoles et un accompagnement ; la tenue de cette promesse se jugera dans la capacité des franchisés à recruter et à garder leurs équipes.
Ce qu’un candidat doit obtenir avant de signer
La loi organise cette vérification. L’article L330-3 du code de commerce impose au franchiseur de remettre un document d’information précontractuelle, comprenant notamment l’état du marché, l’importance du réseau et les conditions du contrat, au moins 20 jours avant la signature ou tout versement. Pour un réseau qui démarre, ce document ne pourra pas s’appuyer sur l’expérience de franchisés existants : les données devront venir de l’activité exploitée en propre.
Ce qu’il faut surveiller
Ce qui est établi : le lancement de la franchise, ses conditions telles que rapportées par la presse et le modèle décrit par l’enseigne. Ce qui produit déjà des conséquences : l’ouverture des candidatures, sur des territoires annoncés comme exclusifs. Ce qui pourrait évoluer : la signature des premiers franchisés, qui permettra de confronter le modèle à des données d’exploitation réelles.
Le modèle répond à un vrai besoin : des personnes qui ne peuvent plus se déplacer, et des établissements qui cherchent des prestataires fiables. Sa réussite commerciale tiendra moins à l’absence de vitrine qu’à une compétence de vente entre professionnels et d’organisation de tournées, que tout franchisé devra maîtriser. L’enseigne l’écrit elle-même : la création de valeur repose « moins sur l’ouverture d’un point de vente que sur la capacité à organiser, déployer et piloter un service sur un territoire ». ELMARQ accompagne les réseaux et les dirigeants qui veulent bâtir et piloter ce type de développement commercial.
Les faits proviennent du site de Silver Beauté consulté le 18 octobre 2026, des articles de L’Express Franchise (14 octobre) et de L’Officiel de la Franchise (16 octobre 2026), du registre des entreprises et de l’article L330-3 du code de commerce. Les montants ne sont pas publiés par l’enseigne et proviennent de la presse, qui les attribue à sa plaquette. Le dossier de franchise n’a pas été consulté.




