Le 27 octobre 2026, VIGINUM, le service du SGDSN chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères, publie un rapport technique sur GlobUs, une structure qui se présente comme un « club international d’experts » et, au Congo, comme une « association humanitaire ». Selon le service, elle est dirigée par 2 « entrepreneurs d’influence » russes, Youlia Berg et Andreï Gromov, « issus de la galaxie PRIGOJINE », et s’est principalement implantée au Cameroun et en République du Congo. Le même jour, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot écrit sur X qu’il demandera « que des sanctions européennes soient prises à l’encontre des responsables de cette opération d’ingérence ». Le 3e sommet Russie-Afrique s’ouvre à Moscou le lendemain, selon l’AFP.
Une phrase du rapport concerne directement les entreprises. VIGINUM « estime que la plateforme d’influence numérique GlobUs constitue une façade utilisée pour mener des opérations de manipulation de l’information et d’ingérence politique, ou encore pour favoriser l’implantation d’entreprises russes en Afrique ». Le document ne nomme pourtant aucune entreprise russe arrivée au Cameroun ou au Congo, aucun contrat, aucun montant. Il nomme autre chose : les structures d’affaires tenues par les mêmes dirigeants.
Le cas GlobUs ne documente pas une entreprise qui entre sur un marché après une campagne, il documente une même étude de terrain qui sert successivement l’influence, l’offre faite aux autorités et l’argumentaire vendu aux investisseurs russes.
Ce que le rapport de VIGINUM établit
Le rapport, 30 pages et une annexe, décrit une structure créée peu après l’invasion de l’Ukraine : son site, globus.expert, est enregistré le 19 avril 2022 et ne génère « presque aucun trafic ». Sa 1re chaîne Telegram naît le 5 septembre 2023, 13 jours après la mort d’Evguény Prigojine ; ses 3 chaînes cumulent plus de 75 000 abonnés. Youlia Berg, cofondatrice et directrice, était l’une des principales cadres de l’AFRIC, structure liée au projet Lakhta. Andreï Gromov, ancien de l’AFRIC lui aussi, dirige le GR-Group, une agence de relations gouvernementales.

Au Cameroun, GlobUs sponsorise des émissions de débat sur 3 chaînes successives, Afrique Média TV, For You Média Africa puis Panafrican Média TV : le service y voit un « blanchiment de narratifs » par des médias locaux. En République du Congo, d’août 2025 à la présidentielle de mars 2026, le rapport décrit une exposition inaugurée le 30 août 2025 avec l’ambassadeur de Russie, une enquête socio-économique conduite par des sondeurs formés à partir d’octobre 2025, une « École de Médias », puis le mouvement « Avenir du Congo ». VIGINUM « considère, avec une confiance élevée et sur la base d’éléments techniques », que l’environnement numérique de ce mouvement a été créé par des individus liés à GlobUs, site hébergé en Russie et code source en cyrillique à l’appui.
Reste le volet économique. Andreï Gromov et Youlia Berg ont cofondé en 2020 le Centre international de promotion des entreprises (IBAC). VIGINUM « estime plutôt que l’IBAC serait une structure de lobbying qui vise à stimuler le développement des relations économiques entre les entreprises russes et différents partenaires, notamment africains ». En 2022, sur la base de l’IBAC, naît l’Association énergétique afro-russe (AREA), qui « a pour objectif de favoriser l’implantation des entreprises russes du secteur énergétique en Afrique », avec un ancrage fort en Afrique du Sud.
Ce qui reste estimé, contesté ou inconnu
Les conclusions les plus lourdes sont des estimations, et le rapport le dit. VIGINUM « estime probable que GlobUs ait été identifiée et exploitée par le gouvernement russe et ses services de renseignement ». Il « considère comme probable » que l’organisation ait été repérée par un service russe comme une couverture. Sur l’économie, le verbe est le même : les 2 dirigeants « cherchent probablement à rentabiliser leur expérience d’influence » en se présentant comme des « facilitateurs de la stratégie énergétique russe ». Notre doctrine d’attribution stricte impose de reprendre ces niveaux tels quels. Le ministre écrit que le rapport fait la « démonstration implacable » d’une manipulation des opinions ; sur ses points les plus lourds, le document parle, lui, de probabilité.
La seule entreprise du secteur énergétique russe citée est Rosatom, et seulement dans une citation de Youlia Berg relevée sur la chaîne de l’AREA : selon elle, le projet de Rosatom en Afrique du Sud « est tombé dans un piège » faute de relations publiques et de lobbying. C’est un argument de vente, pas un lien entre Rosatom et GlobUs. Aucune pièce lue ne permet de dater l’arrivée d’une entreprise russe au Cameroun ou au Congo après les opérations décrites. La question de la chronologie commerciale reste ouverte.
L’efficacité est, elle aussi, relativisée par le service. Serge Espoir Matomba, fondateur de For You Média Africa, a obtenu 0,35 % des suffrages à la présidentielle camerounaise d’octobre 2025, et le rapport invite à ne pas renforcer l’image « d’une Russie omniprésente ». Selon Jeune Afrique, cité par le rapport, il conteste tout « partenariat structurel ou financier » avec GlobUs, qui ne publie aucun message sur le rapport sur sa chaîne francophone du 25 au 29 octobre.
Le mécanisme : une même étude, 3 usages
L’enquête socio-économique lancée au Congo en octobre 2025 relie l’influence au commerce. Sur les photos des formations, les apprentis sondeurs portent les couleurs de GlobUs, mais aussi celles de l’IBAC. Le 1er usage apparaît dans les documents internes de la « Compagnie », réseau d’influence russe révélé début 2026 par un consortium de médias : le sondage relève de la « phase de préparation », qui aide à choisir publics, canaux et récits. Le 2e usage est l’hypothèse de VIGINUM : « Ce produit d’appel destiné aux autorités, en l’occurrence ici congolaises, pourrait permettre à GlobUs d’apparaître comme un potentiel sous-traitant et d’obtenir, outre une influence accrue, une rétribution économique. »
Le 3e usage figure sur les chaînes publiques des structures d’affaires, et le rapport ne le cite pas. Le 2 juin 2026, la chaîne de l’IBAC présente Youlia Berg comme sa fondatrice et reprend ses propos : « Notre vaste étude socio-économique, qui a couvert les 15 départements du pays », a identifié l’eau, l’électricité et l’éducation comme les principaux problèmes du Congo ; les entreprises russes ont donc « d’importantes possibilités de coopération, de la modernisation énergétique aux projets éducatifs et d’infrastructure » (traduit par ELMARQ). La veille, la chaîne de l’AREA attribuait la même étude à « l’association GlobUs ». Le même jour, Andreï Gromov conclut : « Venez, nous sommes prêts à vous apporter une aide complète. » Le 17 juin, Youlia Berg précise l’offre : entrer en Afrique sans « guide » fiable est risqué, et « notre société fait précisément cela », grâce à une expérience dans « plus de 20 pays » (traduit par ELMARQ). Le 6 juin, Andreï Gromov anime à Brazzaville, pour l’AREA, une table ronde pétrolière et gazière qui dresse « une liste des besoins pratiques de l’industrie ».
Une donnée de terrain recueillie sous étiquette associative, environ 8 mois plus tôt, réapparaît comme connaissance de marché proposée à des entreprises russes par une société de conseil tenue par les mêmes personnes. Ces messages sont des auto-déclarations : ils prouvent une offre, pas un client. Rosatom ou RusHydro y apparaissent comme actualité sectorielle, jamais comme partenaires. Une proximité affichée entre une plateforme d’influence et un guichet d’affaires n’est pas la preuve qu’une entreprise ait acheté l’une ou l’autre.
L’arbitrage déplacé : qui fixe la valeur d’une donnée de terrain
Une enquête qui couvre un pays entier a une valeur que personne n’a fixée au moment où elle est recueillie. Les jeunes sondeurs l’ont produite dans un cadre présenté comme associatif, et aucune pièce publique lue ne dit qui l’a commandée ni à qui appartiennent ses données. Le choix de son usage se fait alors par défaut, par celui qui la détient.
Pour les entreprises russes démarchées, l’arbitrage porte sur la conformité : s’adjoindre un « guide » dont la dirigeante est, selon le rapport, sanctionnée par le Trésor américain depuis 2021. Pour les entreprises européennes exposées en Afrique, il porte sur le récit qui précède l’appel d’offres. Le 2 juin, sur la chaîne de l’AREA, Andreï Gromov affirmait, sans source, que le Congo ne contrôle que 15 % de son industrie pétrolière et que les conditions russes valent mieux que celles « imposées par la France ». Nous avions montré, le 27 juillet 2026, que l’influence offensive se vend désormais comme un service ; GlobUs en offre une variante, où le même prestataire sert la diplomatie d’un État puis vend l’accès au marché qu’elle a préparé.
Saisie par Paris, l’Union européenne ne peut sanctionner qu’à l’unanimité de ses États membres. La structure, elle, continue. Le 24 octobre, GlobUs remettait à Harare des certificats de « recherche sociologique » à 35 stagiaires zimbabwéens ; le 28 octobre, ses représentants présentaient la plateforme Avenir.cg à des lycéens de Brazzaville. Tant qu’aucune décision n’est prise, rien n’empêche la séquence de recommencer ailleurs : au Congo, former des sondeurs a précédé de 8 mois l’offre faite aux investisseurs.
Les faits datés qui départageront
Le sommet Russie-Afrique de Moscou, les 28 et 29 octobre 2026, peut produire des accords avec le Congo ou le Cameroun dans l’énergie : si l’IBAC ou l’AREA revendiquent ensuite un rôle dans l’un d’eux, avec une entreprise nommée, ce serait le 1er cas documenté d’une implantation reliée à ce circuit. Dans les messages publiés par leurs chaînes de mai à octobre 2026, il n’en existe aucun.
La demande de sanctions européennes formulée par Jean-Noël Barrot se tranchera au Conseil de l’Union européenne. Une inscription de Youlia Berg, d’Andreï Gromov ou de leurs structures serait publiée, motivée, au Journal officiel de l’Union européenne. Côté congolais, un contrat public confiant à GlobUs ou à l’IBAC une étude ou un programme confirmerait l’hypothèse du « sous-traitant ». Au Zimbabwe, une enquête lancée par les stagiaires diplômés le 24 octobre dirait si la séquence se reproduit.
Les faits sur GlobUs proviennent du rapport technique de VIGINUM publié le 27 octobre 2026, lu en entier dans sa version française et contrôlé sur la version anglaise ; les verbes « estime », « considère comme probable » et « pourrait » sont ceux du service. Les messages Telegram de l’IBAC, de l’AREA (juin 2026) et de GlobUs (25 au 29 octobre 2026) sont des auto-publications, relevées le 29 octobre 2026. La déclaration de Jean-Noël Barrot est citée d’après son message sur X du 27 octobre 2026 ; la date du sommet est rapportée selon l’AFP (Marietou Bâ, 27 octobre 2026), reprise par La Libre Belgique et Sud Radio, et selon Keystone-ATS. Les délais de 13 jours et d’environ 8 mois sont des calculs d’ELMARQ. Les citations de l’anglais sont traduites par ELMARQ.




