Il y a une croyance rassurante que la plupart des directions entretiennent sans jamais la formuler : celle que la manipulation de l’information à grande échelle serait une affaire d’États, de services et de géopolitique, un théâtre lointain où une entreprise ordinaire n’a pas sa place. Cette croyance est devenue fausse, et il est utile de savoir depuis quand. En février 2023, une enquête internationale coordonnée par le consortium Forbidden Stories, réunissant plus de cent journalistes issus d’une trentaine de médias, a mis au jour ce qu’elle a nommé sans détour une industrie de la désinformation à louer. Non pas une opération étatique de plus, mais un marché, avec ses prestataires officiels et clandestins, ses catalogues de services, ses tarifs, et sa promesse : fabriquer de fausses controverses, manipuler des opinions, dégrader des réputations, sur commande, pour qui peut payer. Depuis, ce marché n’est plus une hypothèse de journalistes, il est attesté par un mur d’actions publiques, sanctions européennes, mesures du Trésor américain, saisies judiciaires de noms de domaine. Ce que révèle cette privatisation de l’ingérence, et c’est l’objet de ce décodage, n’est pas d’abord une liste de coupables, c’est un changement dans le modèle de menace de toute organisation. Précision d’usage, et elle est centrale ici : cet article décrit une structure de marché à partir de faits et d’actions publiques, il ne nomme aucun acteur privé ni aucun individu, ne procède à aucune attribution en propre et ne décrit aucun mode opératoire.
D’une affaire d’État à un marché de services
Le déplacement décisif tient en une phrase : l’influence offensive est passée du statut de capacité, que seuls quelques acteurs puissants possédaient en propre, à celui de service, que l’on peut se procurer auprès de tiers. Cette transformation n’a rien d’anecdotique, car elle abaisse radicalement la barrière à l’entrée. Tant que mener une campagne de manipulation supposait de disposer en interne d’une infrastructure, de compétences et d’un budget considérables, le nombre d’acteurs capables de le faire restait limité, et leurs cibles étaient à la mesure de leurs enjeux, des États, des institutions, de grands rivaux stratégiques. Dès lors qu’il suffit de recruter un prestataire, la logique s’inverse : la capacité devient accessible à quiconque a un intérêt et de quoi le financer, un concurrent dans un appel d’offres, une partie dans un litige, un adversaire dans une bataille d’opinion, un acteur qui veut nuire sans apparaître. L’enquête de 2023 a documenté cette économie parallèle dans sa diversité, des officines présentables aux ateliers plus opaques, offrant tout un spectre allant de la gestion de réputation agressive à la fabrication de faux comptes et de faux récits coordonnés. Le point qui doit retenir l’attention d’un dirigeant n’est pas le pittoresque de ces révélations, c’est leur conséquence structurelle : la manipulation informationnelle est devenue une prestation, avec ce que cela implique de reproductibilité, de standardisation et de déni. Car le service se paie précisément aussi pour cela, pour interposer un tiers entre le commanditaire et l’attaque, et rendre l’origine plus difficile à établir. Cette professionnalisation prolonge, en l’industrialisant, la mécanique que nous décrivions dans notre chronologie des 72 heures d’une crise de désinformation : les mêmes gestes, mais exécutés par des mains expertes et payées pour cela.
La preuve par la sanction
Ce qui distingue ce constat d’une simple inquiétude, c’est qu’il ne repose pas seulement sur une enquête journalistique, aussi solide soit-elle, mais sur une série d’actions officielles qui, chacune, en attestent l’existence. En juillet 2023, l’Union européenne a inscrit sur sa liste de sanctions des entités liées à une opération de manipulation de l’information reposant sur des sites usurpant l’identité de médias établis. En mars 2024, le Trésor des États-Unis a visé à son tour des entités liées à la même opération. En septembre 2024, la justice américaine a annoncé la saisie de trente-deux noms de domaine cybersquattés qui imitaient de vrais organes de presse pour en détourner l’audience, sur le fondement d’un affidavit détaillé. Il faut mesurer ce que cette accumulation signifie, et rester précis sur ce qu’elle prouve et ce qu’elle ne prouve pas. Ce qu’elle prouve : que le phénomène est réel, caractérisé par des autorités compétentes, poursuivi sur des fondements juridiques établis, et non le fantasme d’observateurs anxieux. Ce qu’elle ne dit pas, et que nous ne dirons pas à sa place : qui, dans un cas d’entreprise particulier, serait le commanditaire d’une attaque donnée, car l’attribution est un acte souverain et encadré, réservé aux autorités qui en ont le mandat et les moyens, comme nous l’avons rappelé à propos de l’attaque réputationnelle. La valeur de ce mur de sanctions, pour un dirigeant, n’est donc pas de désigner un ennemi, elle est de rendre indéfendable la posture du déni : on ne peut plus soutenir que ce marché n’existe pas, ni qu’il ne concerne que les États. Il existe, il est documenté, il est poursuivi, et sa seule existence redéfinit le risque.
Ce que la privatisation change pour votre entreprise
Tirons-en le modèle de menace, car c’est là que le sujet cesse d’être une curiosité géopolitique pour devenir une question de direction. Trois conséquences, concrètes. La première est l’élargissement de la cible. Tant que l’ingérence était régalienne, une entreprise pouvait raisonnablement estimer n’être pas concernée, faute de présenter un intérêt stratégique pour un État. Dès lors que l’influence offensive s’achète, cette immunité présumée disparaît : il suffit désormais qu’une organisation ait un adversaire suffisamment motivé et doté, une partie adverse dans un contentieux, un concurrent dans une compétition serrée, un acteur qui a intérêt à faire chuter sa valeur ou à retarder une opération, pour qu’une campagne devienne, pour lui, une option envisageable et finançable. La deuxième conséquence est la sophistication. Une attaque conduite par un prestataire aguerri ne ressemble pas à une rumeur spontanée : elle est cadencée, dotée de faux relais crédibles, parfois outillée par des contenus synthétiques, pensée pour franchir le seuil de vraisemblance qui déclenche la reprise. C’est exactement le type d’attaque que nous avons anticipé en décrivant la désinformation opératoire, où la manipulation vise non plus seulement l’opinion mais les systèmes automatisés qui agissent en son nom. La troisième conséquence est le déni. Parce qu’un tiers s’interpose, le commanditaire reste dans l’ombre, et la victime qui voudrait riposter en désignant un coupable s’expose à se tromper de cible, à accuser sans preuve, et à transformer une attaque subie en faute commise. Ce triple effet, cible élargie, attaque sophistiquée, origine masquée, compose un risque d’un genre nouveau pour les organisations qui se croyaient à l’abri, et il rejoint la démonstration de notre triptyque sur la crise informationnelle : l’attaque réputationnelle qui n’a pas besoin d’être vraie, la chronologie des gestes à tenir, et désormais le marché qui met tout cela à portée de commande.
La parade reste doctrinale, l’excuse ne tient plus
Face à un risque qui se professionnalise, la tentation serait de croire qu’il faut une parade elle aussi nouvelle, technologique, spectaculaire. C’est l’inverse qui est vrai, et c’est une bonne nouvelle : la privatisation change l’offre d’attaque, elle ne change pas la nature de la défense. Les réflexes qui protègent restent ceux que nous documentons de crise en crise, et ils tiennent à une notion centrale, la vulnérabilité narrative, c’est-à-dire la prise qu’une organisation offre à un récit hostile, mesurée non par ce qui est vrai chez elle mais par ce qu’elle serait incapable de démentir par la preuve dans l’instant. Réduire cette vulnérabilité repose sur le même socle qu’ailleurs. Construire à froid un capital de preuves public, daté et vérifiable, qui prive une campagne, fût-elle professionnelle, de l’espace où prospérer. Qualifier avant de réagir, pour ne pas amplifier soi-même ce qu’un prestataire cherche précisément à faire reprendre. Préserver les preuves, mobiliser des relais tiers crédibles, laisser l’attribution aux autorités qui en ont le mandat. Ce qui change, avec la privatisation, ce n’est donc pas la doctrine, c’est le champ de ceux qui doivent l’adopter. Hier, une entreprise pouvait se dire que ces précautions relevaient d’un luxe réservé aux cibles régaliennes. Aujourd’hui, alors que la capacité d’attaque se loue et que la barrière à l’entrée s’est effondrée, cette excuse est périmée. La question n’est plus de savoir si l’on est une cible assez importante pour intéresser un État, elle est de savoir si l’on a un adversaire assez motivé pour financer une prestation, et à cette question, presque aucune organisation exposée à un litige, une controverse ou une compétition ne peut répondre non avec certitude.
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Ce que la privatisation de l’ingérence révèle, au fond, c’est la fin d’une frontière. Longtemps, il a existé deux mondes étanches : celui des grandes manœuvres informationnelles, réservé aux États et à leurs rivaux, et celui des entreprises, où la réputation se jouait sur le terrain plus familier de la communication et de la relation de presse. Cette frontière s’est effacée le jour où l’influence offensive est devenue une prestation, car un service, par définition, s’adresse à quiconque le commande, et se retourne contre quiconque il désigne. Il ne s’agit pas de céder à l’alarmisme, qui est mauvais conseiller, mais de tirer la conséquence lucide d’un fait établi : le risque s’est démocratisé, la parade doit donc se généraliser. Les organisations qui l’auront compris ne seront pas celles qui auront acheté la contre-mesure la plus sophistiquée, mais celles qui auront fait le travail le plus simple et le plus exigeant, rendre leur réputation difficile à salir parce que leurs faits sont déjà là, publics, datés et vérifiables. Dans un marché où l’attaque se loue, la meilleure défense reste de n’avoir rien laissé à inventer sur soi.


