Il existe désormais une compétence professionnelle dont personne ne parlait il y a encore cinq ans : savoir raconter que l’on possède des compétences professionnelles. LinkedIn en est devenu le grand théâtre, au point que la plateforme elle-même a engagé la contre-offensive : déclassement des contenus qu’elle nomme AI slop depuis mai, bouton de signalement fin juillet, et retrait engagé de certaines de ses fonctions d’assistance à l’écriture, à commencer par l’amélioration automatique des posts. Derrière les posts que l’on se montre en riant, il se joue quelque chose de plus sérieux qu’une mode : la chaîne de fabrication de l’autorité professionnelle s’est inversée. Tribune.
Chaque matin, le même spectacle
Quelqu’un a quitté son emploi. Quelqu’un vient de créer sa société. Quelqu’un a compris une chose essentielle en accompagnant son enfant à l’école. Quelqu’un a généré plusieurs milliers d’euros grâce à l’intelligence artificielle. Quelqu’un offre le guide qui explique comment obtenir cent prospects sans dépenser un euro ; il suffit de commenter GUIDE. Et quelque part, probablement, quelqu’un explique pourquoi il faut écrire LinkedIn avec un i majuscule au milieu. Ce dernier a raison, d’ailleurs : la marque s’écrit bien ainsi. avéré Mais ce n’est précisément pas le sujet. Le sujet est que nous avons construit une économie de l’attention professionnelle dans laquelle une convention typographique peut devenir un contenu, une anecdote une leçon de leadership, une expérience une méthode, une méthode un PDF, et un PDF un tunnel d’acquisition.
Un compte documente ce phénomène depuis des années avec un talent certain : Disruptive Humans of Linkedin, animé par des professionnels de la communication qui l’assument comme parodique, collecte la novlangue, les récits héroïques, les leçons de vie tirées d’un café renversé et les conseils définitifs. avéré Sa vraie force n’est pas la moquerie, c’est la juxtaposition : prises une à une, ces publications semblent seulement maladroites ; alignées, elles révèlent un système. Tout le monde cherche à se distinguer, et tout le monde emploie les mêmes méthodes pour y parvenir. Jamais autant de professionnels n’ont essayé d’être différents de façon aussi similaire. possible
La chaîne s’est inversée
Le mécanisme traditionnel de l’autorité professionnelle était lent. On exerçait, on se trompait, on recommençait ; une expertise finissait par apparaître ; cette expertise produisait une parole ; et cette parole, reconnue par d’autres, produisait une réputation. Expérience, expertise, point de vue, expression, réputation : dans cet ordre. Les plateformes n’ont pas supprimé cette chaîne. Elles ont découvert qu’on pouvait la parcourir dans l’autre sens : commencer par l’expression, construire une audience, installer un positionnement, revendiquer une expertise, et espérer que l’expérience arrive ensuite. possible
C’est cette inversion, bien plus que les posts que l’on tourne en dérision, qui mérite l’attention. Elle explique d’un seul mouvement le fondateur qui enseigne l’entrepreneuriat le mercredi de sa première semaine, la compétence à peine acquise devenue formation, les trois essais devenus méthode, la liste devenue aimant à prospects avant même d’avoir un contenu, et la vulnérabilité devenue structure narrative : je n’avais pas prévu de partager cela, je vais être totalement transparent. Quand l’authenticité possède un gabarit reproductible, elle est en train de devenir une convention publicitaire. possible
Précisons ce que cette tribune ne dit pas. Créer une entreprise n’a jamais été aussi accessible, et c’est une bonne nouvelle : l’étude publiée par LinkedIn en mai 2026 indique que 77 % des fondateurs interrogés jugent désormais plus accessible de créer et développer une activité indépendamment de leur parcours. probable Un entrepreneur de vingt-deux ans peut être brillant, un dirigeant de cinquante ans peut être mauvais, et l’ancienneté n’a jamais été la compétence. Le glissement est ailleurs : avoir fondé quelque chose ne confère pas automatiquement une expertise sur la manière de fonder, de financer ou de diriger. L’IA a compressé le coût de production d’une entreprise et d’une opinion. Elle n’a pas compressé le temps d’acquisition du jugement. possible
Puis la machine a industrialisé le théâtre
L’intelligence artificielle n’a pas créé ce phénomène ; elle lui a donné une chaîne de production. Accroches, carrousels, confessions, listes, méthodes, commentaires, newsletters : chaque brique d’une présence professionnelle se fabrique désormais en quelques secondes. La conséquence n’est pas que les textes deviennent faux. Elle est plus subtile : ils deviennent plausibles. Un texte sans expérience peut avoir la forme exacte d’un texte d’expérience ; une information trouvée en trente secondes peut prendre la forme d’un enseignement acquis en dix ans. C’est la définition même de ce que nous appelons ici l’autorité synthétique : la forme de l’expertise, produite indépendamment de son fond. possible
Et c’est précisément ce qui a fini par inquiéter la plateforme elle-même. Le 20 mai 2026, LinkedIn, par la voix de Laura Lorenzetti, a annoncé le déclassement algorithmique des contenus qu’elle nomme AI slop, qu’elle définit comme des textes propres en apparence mais sans expérience personnelle, sans expertise réelle et sans point de vue, ainsi que des commentaires automatisés, avec un système de détection dont la plateforme revendique 94 % de précision en test ; les contenus visés ne sont pas supprimés, mais masqués des recommandations. avéré À la fin juillet, LinkedIn a ajouté un bouton de signalement, Seems like AI slop, dit avoir bloqué des milliards de tentatives de commentaires automatisés ces derniers mois, et a engagé le retrait de certaines de ses fonctions d’assistance à la rédaction, à commencer par son outil d’amélioration automatique des posts, remplacé par un correcteur qui ne change pas la voix de l’auteur. avéré Mesurons l’ironie de la séquence : la plateforme qui proposait d’améliorer vos posts par IA retire cet outil, après avoir mis à jour fin 2025 ses conditions européennes pour entraîner ses propres modèles sur les publications publiques de ses membres. avéré Les modèles ont appris leurs tics sur la plateforme, et la plateforme déclasse maintenant les textes qui portent ces tics. Il fallait probablement arriver en 2026 pour qu’un réseau utilise des algorithmes afin de détecter les textes produits par des algorithmes pour satisfaire des algorithmes.
Il faut créditer LinkedIn de cette lucidité : en nommant l’AI slop, la plateforme reconnaît que le problème n’est plus l’existence de contenus médiocres, c’est leur production industrielle. Et son diagnostic rejoint ce que la recherche que nous avons analysée dans ces colonnes établit par ailleurs : la capacité de production n’est pas la capacité d’influence. possible
La chaîne de montage, et le cercle qui la boucle
Décrivons la fabrication concrètement, car elle s’observe chaque semaine. Au départ, une idée banale : les recrutements se jouent sur le savoir-être, disons. Un modèle de langage la transforme en opinion tranchée, lui greffe une accroche à contre-courant et un souvenir personnel plausible. L’opinion devient un carrousel, le carrousel appelle une ressource gratuite, la ressource appelle son sésame, commente AUDIT, le commentaire déclenche un message automatisé, le message contient un lien de prise de rendez-vous, et le rendez-vous débouche sur une offre de conseil ou de formation. Chaque maillon, pris isolément, existe légitimement quelque part : c’est leur assemblage en chaîne, sans matière première, qui fabrique l’illusion. possible
Et voici le mécanisme le plus remarquable, celui qui referme le système sur lui-même : l’engagement produit par cette chaîne, les abonnés, les commentaires, les impressions, est ensuite présenté comme la preuve de l’expertise qu’il s’agissait de démontrer. On pourrait parler d’autorité circulaire : l’audience obtenue grâce à la démonstration d’expertise devient la preuve de cette expertise. La boucle ne rencontre jamais le réel ; aucun client servi, aucun résultat vérifiable, aucun tiers indépendant n’est requis à aucun maillon. C’est ce qui la distingue d’un marketing simplement efficace, et c’est aussi ce qui la rend fragile : elle ne survit pas à la première question de vérification. possible
Une audience se mesure, une autorité se vérifie
Alors, qui croire ? Probablement moins les titres, les accroches, les chiffres extraordinaires sans méthode, les cadres baptisés la veille et les déclarations d’expertise circulaires, où la preuve d’être expert consiste à publier qu’on l’est. Et davantage les traces : les travaux réalisés, les responsabilités exercées, les résultats documentés, les sources, les limites reconnues, les contradictions assumées, et ces analyses qu’un auteur serait incapable de produire s’il n’avait pas réellement pratiqué son sujet. Ce n’est pas spectaculaire. Cela demande du temps et produit parfois moins de réactions. Mais la différence tient en une phrase : une audience se mesure, une autorité se vérifie. possible
Rien de tout cela n’interdit de parler de soi
Un dirigeant doit pouvoir raconter son entreprise, un consultant démontrer son savoir-faire, un jeune professionnel prendre la parole sans attendre qu’une génération lui délivre un brevet d’autorité, et l’IA peut aider chacun à chercher, recouper et vérifier plus vite, sans écrire à sa place : c’est l’usage que ce Journal en fait et déclare. La frontière n’est pas entre communiquer et se taire, ni entre écrire seul et écrire outillé. Elle sépare l’outil qui transmet une expérience de l’outil qui en simule l’apparence ; le personal branding de la fabrication industrielle d’un personnage professionnel. Il ne s’agit pas de moins communiquer. Il s’agit de rétablir l’ordre des choses : faire, comprendre, puis parler. Pas l’inverse. possible
Le plus encourageant de cette séquence est qu’elle marque peut-être un retournement de marché : quand la forme de l’expertise devient presque gratuite, sa valeur distinctive s’effondre, et ce qui redevient rare est ce qui coûte encore, l’expérience, la preuve et le jugement. Rien ne garantit que le fond gagne, aucune loi n’y pourvoit, et c’est précisément pourquoi il se travaille. LinkedIn le dit désormais avec ses mots, les bonnes conversations naissent quand des professionnels partagent des perspectives qui leur sont propres ; le cadre européen le formalise depuis le 2 août ; et les lecteurs le pratiquaient déjà avec leurs pouces. L’autorité synthétique a eu quelques années d’avance technologique. La vérification est en train de la rattraper. possible
Marc Lugand-Sacy, président d’ELMARQ, cité par La Tribune Dimanche comme source d’analyse sur la guerre informationnelle et la propagande iranienne. Une analyse d’ELMARQ sur la riposte informationnelle française a également été citée comme source par la Fondation Jean-Jaurès. ELMARQ construit l’autorité des marques et des institutions par les sources et la preuve, et mesure leur présence dans les réponses des moteurs d’IA selon un protocole publié. À lire en regard : ce que 45 études établissent sur la visibilité IA, la crise de la citation et nos obligations de transparence sur les contenus IA.


