Les 7 et 8 octobre 2026, EU DisinfoLab, organisation à but non lucratif basée à Bruxelles, réunit à Vilnius sa conférence annuelle contre la désinformation, #Disinfo2026. Son programme comporte une table ronde intitulée « USA as a FIMI threat: acknowledge, adapt, push back », le sigle FIMI désignant la manipulation de l’information et l’ingérence étrangères. Quelques jours avant l’ouverture, les logos de 3 soutiens principaux disparaissent du site : le ministère lituanien des Affaires étrangères, le Service européen pour l’action extérieure et Affaires mondiales Canada. Selon The Guardian, des autocollants blancs recouvrent aussi ces logos sur les supports imprimés.
Le 7 octobre, le quotidien britannique rapporte que le département d’État américain a contacté plusieurs gouvernements au sujet de leur soutien, documents internes à l’appui. Reuters confirme, selon 3 responsables américains et des correspondances, des démarches auprès de la Lituanie, du Canada et de la France, rapporte EUobserver. La table ronde s’est tenue comme prévu. Ce que la pression a atteint, c’est l’affichage du soutien, pas la tenue du débat.
Ce que chaque gouvernement a dit
La Lituanie déclare avoir annulé sa participation parce que « plusieurs parties du programme diffèrent de la position officielle du gouvernement ». Affaires mondiales Canada indique avoir revu sa participation à certaines sessions « à la suite de changements dans le cadrage de plusieurs tables rondes », tout en maintenant ses représentants à la conférence. Un porte-parole européen explique que les organisateurs ont cadré certaines discussions d’une manière qui ne correspond pas aux positions officielles de l’Union ; le Guardian précise que l’Union continue de financer la conférence.
Le département d’État dit ne pas pouvoir commenter ses échanges diplomatiques, mais juge peu surprenant que des pays se désaffilient d’une conférence qui qualifie les États-Unis de menace FIMI, terme qui, selon lui, est « normalement réservé » aux opérations d’influence des adversaires. Selon le Guardian, un document interne remercie la Lituanie d’avoir « pris au sérieux » les préoccupations américaines.
La France fait l’inverse. Une source diplomatique du Quai d’Orsay déclare au Guardian qu’il n’y a « absolument aucune raison » de modifier ses engagements : « Nous soutenons la société civile. Ce n’est pas seulement une question de principe, c’est opérationnel. » Le ministère français reste le seul soutien principal affiché sur le site de l’organisateur.
Un programme connu depuis des mois
Les 3 justifications invoquent le contenu du programme. Or ce contenu était public : le programme complet a été diffusé le 8 septembre, selon l’organisateur, et la table ronde y figurait depuis juin, selon le Guardian. Les retraits interviennent quelques jours avant l’ouverture, après les démarches américaines documentées par 2 rédactions. La chronologie est établie ; le lien de cause entre démarches et retraits ne l’est pas au-delà de ce que rapportent les sources, et les gouvernements concernés n’évoquent que le programme.
Le programme lui-même ne cachait pas son angle. La présentation de la table ronde demande « comment les États-Unis sont devenus une menace FIMI pour l’Europe », ce qui tient la réponse pour acquise dans la question. La conférence s’ouvrait par un entretien avec Kimberly Prost, juge à la Cour pénale internationale inscrite sur la liste des sanctions américaines, et le texte de présentation évoque une « campagne mondiale de désinformation » de l’administration contre la Cour. Ces formulations appartiennent aux organisateurs ; elles expliquent pourquoi Washington y a vu une mise en cause, sans établir pour autant que les États-Unis mènent des opérations de manipulation au sens où le sigle FIMI l’entend.
Financement, participation, affichage : un seul niveau a cédé
L’affaire distingue 3 manières de soutenir un événement. Le financement, d’abord : l’Union le maintient. La participation, ensuite : des responsables canadiens restent présents, une agente du service diplomatique européen préside une session, une diplomate du ministère français intervient. L’affichage, enfin : le logo, qui dit publiquement qui se tient derrière l’événement. C’est ce troisième niveau, le plus visible et le moins coûteux, qui a cédé chez 3 des 4 soutiens principaux.
Le retrait d’un logo peut sembler secondaire. Il ne l’est pas pour une organisation de la société civile, dont la légitimité tient en partie aux institutions qui l’endossent. Un logo retiré est un signal adressé aux autres partenaires, aux participants et aux futurs financeurs : il indique qu’un sujet est devenu coûteux à soutenir publiquement. Une puissance n’a pas besoin d’interdire une critique pour en modifier les conditions de légitimité ; il lui suffit d’agir sur ceux qui l’endossent.
La bataille porte sur le périmètre d’une catégorie
Le différend tient en une phrase du département d’État : le terme FIMI serait réservé aux adversaires. Le dernier rapport du service diplomatique européen sur ces menaces, publié en mars, désigne la Russie et la Chine comme acteurs, sans mention négative des États-Unis, selon le Guardian. La table ronde de Vilnius posait une autre question : la catégorie se définit-elle par la nature des opérations ou par l’identité de celui qui les mène ?
Nous avons relevé que le mémorandum du Pentagone mobilise l’appareil de renseignement contre la « foreign malign influence » sans jamais définir la catégorie, et que le centre britannique contre les opérations informationnelles laisse sans définition publique le verbe « perturber ». Vilnius montre l’envers du même problème : quand une catégorie n’est définie que par la liste de ceux qu’on y range, la question de savoir qui peut y entrer devient un enjeu diplomatique. Notre doctrine d’attribution rattache une qualification à des opérations identifiées, des méthodes et des responsables, et c’est sur ce terrain qu’une table ronde, comme une protestation diplomatique, devrait être jugée.
Ce que la position française engage
Paris ne qualifie pas les États-Unis de puissance pratiquant des opérations FIMI. Sa source diplomatique décrit un soutien à la société civile, non une adhésion à chaque thèse débattue. Cette distinction est la plus utile du dossier : elle sépare le soutien d’un espace de discussion de l’approbation de ce qui s’y dit. Les gouvernements qui se sont retirés ont, de fait, traité leur logo comme une approbation du programme ; la France l’a traité comme un soutien à l’organisation.
Le maintien a un coût potentiel, que rien ne permet de mesurer aujourd’hui. Aucune réaction américaine à l’égard de Paris n’est documentée à ce stade. Nous suivrons 3 pièces : une éventuelle démarche publique de Washington envers la France, la liste des soutiens de la prochaine édition, et la manière dont le prochain rapport européen sur les menaces informationnelles définira ses acteurs.
Pour une organisation qui accorde son soutien
Le cas concerne toute entreprise, fondation ou administration qui appose son nom sur un événement. Avant de signer, 3 questions méritent d’être tranchées. Notre logo vaut-il approbation du programme ou soutien à l’organisateur, et l’avons-nous écrit ? Que ferons-nous si un tiers puissant conteste une session, et qui décidera ? Et si nous nous retirons, comment expliquer un retrait fondé sur un programme que nous connaissions depuis des mois ?
Les limites de ce constat
Nous ne nous prononçons pas sur la question posée par la table ronde, et nous ne tenons pas les États-Unis pour un acteur FIMI : aucune opération précise n’est établie dans les sources citées. Aucune instruction personnelle du président américain n’est documentée. Nous ne prêtons pas aux gouvernements qui se sont retirés d’autres motifs que ceux qu’ils ont donnés, et nous notons seulement que la chronologie et les démarches rapportées par 2 rédactions pèsent sur la lecture de ces motifs.




