Dans un entretien publié cette semaine par Rolling Stone, le chanteur de U2, Bono, a comparé la rhétorique du ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, au sujet de Gaza, à celle de Heinrich Himmler. Il visait des propos tenus par le ministre dans un balado, selon lesquels il y aurait là-bas « des gens qui ne méritent pas de vivre. Ils ne devraient pas vivre. Ce ne sont même pas des êtres humains ».
Ben-Gvir a répondu le 29 septembre. Il a qualifié Bono de défenseur du terrorisme, puis a publié sur X une vidéo musicale générée par intelligence artificielle, intitulée « Gaza to Ireland ». Son message d’accompagnement dit que si Bono se soucie réellement des habitants de Gaza, il devrait les aider à partir pour l’Irlande, qu’ils supplient d’émigrer et qu’ils auront un avenir formidable là-bas.
C’est le contenu de cette vidéo qui mérite d’être décrit avec précision, parce que les résumés rapides en manquent le mécanisme.
Ce que la vidéo montre, et ce qu’elle ne montre pas
Selon les comptes rendus disponibles, des enfants de Gaza y chantent à l’adresse de Bono pour lui demander de les aider à émigrer vers l’Irlande, et lui disent d’écouter Ben-Gvir. La vidéo avance par ailleurs que plus de 1,5 million d’habitants de Gaza souhaiteraient commencer une nouvelle vie dans un pays tiers. L’Irish Times, de son côté, décrit des réfugiés gazaouis quittant le territoire pour l’Irlande en écoutant la musique d’U2.
Précisons tout de suite ce que nous n’avons pas vérifié. Nous n’avons pas visionné cette vidéo, les descriptions de presse divergent légèrement sur ce qu’elle met en scène, et aucune source consultée n’établit que Bono y soit visuellement représenté. Ce point a son importance pour la suite, et nous le laissons ouvert plutôt que de le trancher.
Car si Bono n’y figure pas, alors la lecture spontanée de l’épisode est fausse. On a parlé d’un ministre qui trucage son contradicteur. Ce n’est pas cela. Bono est le destinataire du message, pas son sujet. Les figures fabriquées sont les habitants de Gaza.
Les 3 opérations tenues par un seul objet
La différence n’est pas de degré. Une caricature exagère un propos réellement tenu par quelqu’un qui peut répondre. Ici, la synthèse produit une parole jamais prononcée, attribuée à des personnes qui ne peuvent pas démentir, et qui sont précisément celles que la politique en question concerne.
L’objet accomplit alors 3 choses dans le même plan. Il fait consentir les intéressés, puisque les enfants demandent eux-mêmes le départ que le ministre préconise. Il place le critique en position de destinataire à instruire, puisqu’on lui dit d’écouter. Et il transporte une donnée chiffrée, ce 1,5 million, qui circule désormais à l’intérieur d’une fiction musicale.
Ce troisième point est le moins commenté et le plus durable. Une chanson ne source pas un chiffre. Un nombre placé dans un refrain interprété par des enfants de synthèse acquiert la caution émotionnelle du témoignage sans acquérir aucune des propriétés d’une mesure : ni méthode, ni échantillon, ni date, ni auteur. Il devient cependant citable, et il le sera.
Pourquoi ce dispositif voyagera
Nous décrivions il y a 2 jours, à propos d’une fausse dépêche attribuée à Politico sur les tomates arméniennes, une opération qui fabriquait une fausse pluralité de sources pour qu’un lecteur croie que plusieurs rédactions indépendantes confirmaient la même affirmation. Le dispositif observé ici fabrique autre chose, et c’est un cran au-dessus : non plus la pluralité des témoins, mais le consentement des intéressés.
Or cette opération est disponible pour n’importe quel acteur portant une politique contestée. Un plan social peut faire chanter la gratitude de salariés reclassés. Un projet d’infrastructure peut faire remercier des riverains. Un dispositif de santé peut faire témoigner des patients satisfaits. Dans chaque cas, le coût de production est désormais proche de zéro, la ressemblance suffisante, et surtout les personnes représentées ne disposent d’aucun canal pour dire qu’elles n’ont rien chanté.
C’est ce dernier point qui distingue cette classe d’objets de tout ce qui précède. Une personnalité publique truquée dément, et son démenti est repris. Une population synthétisée ne dément pas. Elle n’a ni porte-parole désigné, ni accès aux plateformes qui l’ont mise en scène, ni, le plus souvent, les moyens matériels de contester.
Ce que nous ne tranchons pas
Nous décrivons ici un dispositif de communication, et rien d’autre. Nous ne nous prononçons ni sur le fond du conflit, ni sur l’émigration des habitants de Gaza, ni sur la validité de la comparaison employée par Bono, qui est sa parole et engage son auteur. Nous rapportons les propos du ministre tels qu’ils ont été cités par la presse, et sa réponse telle qu’il l’a publiée.
Il reste quelques faits que nous n’établissons pas, et qu’il serait commode d’oublier. Nous ignorons qui a produit techniquement la vidéo. Nous ignorons si le chiffre de 1,5 million repose sur une enquête quelconque, et aucune source consultée n’en indique l’origine. Nous ne savons pas si Bono apparaît à l’image. Enfin, la publication émane d’un ministre et relève de sa communication personnelle, ce qui ne permet pas de l’attribuer à une décision collégiale du gouvernement israélien. Notre doctrine d’attribution impose de tenir cette distinction même lorsque l’auteur occupe une fonction officielle.
La question que cet épisode pose aux organisations
Elle est plus large que le cas et se formule simplement. Lorsqu’une organisation est critiquée au nom des personnes qu’elle affecte, salariés, riverains, usagers, patients, elle dispose désormais d’un moyen de produire la parole de ces personnes plutôt que de la recueillir. Le moyen est accessible, rapide et visuellement convaincant.
La tentation est réelle, et le risque qu’elle emporte est asymétrique. Une organisation prise à fabriquer le témoignage de ceux qu’elle affecte ne perd pas un argument : elle perd le droit d’en invoquer un autre, puisqu’elle a montré qu’elle était capable de produire ses propres preuves. C’est une perte qui ne se répare pas par un démenti.


