Le 1er novembre 2026, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour tentative d’homicide sur personnes dépositaires de l’autorité publique, après les engins incendiaires lancés la veille porte de Charenton. Le même soir, le ministre de l’Intérieur parlait d’un gendarme « blessé léger », la Gendarmerie nationale d’un « camarade gravement brûlé à la jambe ». Le même blessé a donc 2 récits officiels. Ce décalage résume la question que posent 6 semaines de mouvement lycéen puis social : l’État a parlé beaucoup de ses policiers et de ses gendarmes, mais il les a peu laissés parler, et il a mal séparé leur défense de celle de ses propres choix.
L’angle n’oppose pas les défenseurs de la police à ceux qui dénoncent ses violences. Il porte sur un mécanisme plus discret : la police peut tenir une journée de maintien de l’ordre et perdre, le même jour, la bataille de sa légitimité, parce que ce sont ses agents qui incarnent à l’écran des arbitrages qu’ils n’ont pas pris.
Pourquoi le bilan des policiers blessés est-il difficile à comparer ?
L’État n’a pas été silencieux sur ses blessés. Le 5 octobre, l’entourage du Premier ministre recensait 715 policiers et gendarmes blessés depuis le début du mouvement, avec environ 215 élèves et 85 personnels éducatifs. Le 14 octobre, Sébastien Lecornu citait 937 membres des forces blessés. Pour la journée du 17 octobre, le ministère de l’Intérieur a d’abord annoncé 997 policiers et gendarmes blessés, selon ICI le 18 octobre, puis retenu 1 144. Son communiqué du 25 octobre le confirme comme un bilan de journée : il écrit que 53 membres des forces de l’ordre ont été blessés le 24, « contre 1144 la semaine passée », et compare de la même façon les interpellations des 2 samedis. Pour le 24 octobre, ce communiqué donnait un bilan provisoire de 53 blessés, qui « sera consolidé dans les prochaines heures » ; le 26 octobre, sur BFMTV, Laurent Nuñez en citait 267. Le ministère en a compté 116 le 31 octobre, selon Le JDD.

Le 29 octobre, le ministre a annoncé un total de 1 193 policiers et gendarmes blessés. Le communiqué publié le 31 octobre sur le site du ministère le place sous un intertitre, « Depuis le 17 octobre : un lourd tribut pour les forces de l’ordre », puis écrit, dans la phrase suivante : « Au 29 octobre, on compte 1 193 policiers et gendarmes blessés depuis le début du mouvement. » Les 2 périodes ne peuvent pas être vraies ensemble, et rien dans le document ne dit laquelle retenir. La lecture « depuis le début du mouvement » paraît difficile à concilier avec les 937 blessés que le Premier ministre comptait déjà le 14 octobre, avant la seule journée du 17. La lecture « depuis le 17 octobre » trouve un écho arithmétique : le bilan du 17 (1 144) et le bilan provisoire du 24 (53) donnent 1 197. Ce rapprochement ne démontre rien, car les bilans ont pu être révisés, et celui du 24 l’a été, puisque le ministre a ensuite cité 267 blessés pour cette journée. ELMARQ a identifié une ambiguïté de périmètre dans le bilan ministériel du 31 octobre 2026 : faute d’une série consolidée précisant les dates et les règles de comptage, le total de 1 193 ne peut pas être rapproché de façon fiable des bilans précédents.
Pour mesurer l’ampleur, 2 repères officiels. Le ministère a fait état de 4 931 policiers actifs blessés en mission sur toute l’année 2020, dans une réponse publiée au Journal officiel en 2021. L’IGPN a reçu 914 enquêtes judiciaires sur toute l’année 2024. Fin octobre 2026, selon des chiffres du ministère obtenus par Radio France, 83 enquêtes avaient été confiées à l’IGPN (80) et à l’IGGN (3) depuis le début du mouvement. Les périmètres et les définitions diffèrent : ces chiffres ne se comparent pas entre eux, ils donnent un ordre de grandeur.
Le même communiqué écrit que les blessures sont « souvent légères », que certaines « ont aussi été extrêmement graves » et que « des policiers ont été hospitalisés et certains évacués inconscients ». Il ne donne aucun nombre.
Le compte existe donc. Ce qui manque, c’est sa méthode publique : la période, la définition d’un blessé, la part des blessures graves, le nombre d’agents en arrêt. Sans elle, le chiffre sert d’argument dans un débat, pas de preuve.
Qui décide de l’usage de la force pendant une manifestation ?
Le maintien de l’ordre obéit à une chaîne écrite. Selon le Schéma national du maintien de l’ordre (SNMO) de décembre 2021, le préfet, « autorité civile, est Responsable de l’ordre public ». Le directeur du service d’ordre (DSO) et les CSO « sont chargés de conduire la communication avec les manifestants, et sont autorités habilitées à procéder aux sommations ». Ils décident, « hors les cas de légitime défense, de l’emploi de la force et de l’usage des armes ». Le commandant de la force publique « met en œuvre les moyens dans le cadre des objectifs et des limites qui lui sont fixés ».
Le droit fixe jusqu’aux mots. L’article R211-11 du code de la sécurité intérieure, en vigueur depuis le 8 mai 2021, impose à l’autorité habilitée d’annoncer par haut-parleur : « Attention ! Attention ! Vous participez à un attroupement. Obéissance à la loi. Vous devez vous disperser et quitter les lieux », puis 2 sommations, dont la dernière : « Dernière sommation : nous allons faire usage de la force. Quittez immédiatement les lieux ». Peu de manifestants savent qui prononce ces phrases, et que ce n’est pas l’agent qui charge.
Le gouvernement fixe la ligne, le préfet organise, la hiérarchie commande, l’agent exécute. À l’écran d’un téléphone, il ne reste que le dernier maillon : un casque, un bouclier, un geste de quelques secondes. Ce n’est pas une déformation propre aux réseaux sociaux. C’est la nature de l’image, qui montre l’exécutant et jamais l’ordre.
Lens en donne la démonstration la plus grave. Le 5 octobre, un lycéen de 15 ans a perdu la main gauche après l’explosion d’une grenade assourdissante tirée par un policier d’une compagnie républicaine de sécurité. Le parquet de Béthune a confié l’enquête à l’IGPN. Le 9 octobre, selon France 3 Hauts-de-France, les premiers éléments indiquaient que le policier avait procédé à ce tir « conformément au mode opératoire préconisé par la documentation de formation », sur ordre de son commandement. Ces éléments ne sont pas une conclusion d’enquête. Ils déplacent pourtant la question du geste individuel vers la doctrine d’emploi.
Cette doctrine, c’est le sommet qui l’a corrigée. Un télégramme du directeur général de la police nationale a suspendu la grenade « à titre conservatoire », annoncée par Laurent Nuñez le 7 octobre. Selon France Inter, rapportée par franceinfo, c’est Emmanuel Macron qui a demandé cette suspension. La décision sur l’arme se prend au sommet, mais c’est le visage de celui qui la tire qui circule.
Le politique parle, les syndicats de police répondent
Le 6 octobre, à l’Assemblée nationale, le Premier ministre a répondu aux accusations d’« instructions politiques de répression policière » : « C’est faux, c’est un mensonge et c’est jeter l’opprobre sur la police de la République. » Il a parlé d’« accidents ». La défense est nette. Elle a un coût : en défendant l’institution d’un bloc, le chef du gouvernement relie chaque intervention contestée à sa propre parole, avant que les enquêtes aient établi quoi que ce soit.
Le ministère de l’Intérieur fait le même lien. Son communiqué du 25 octobre présente l’« intervention systématique des forces de l’ordre » comme conforme « aux instructions claires du ministre de l’Intérieur », apporte son soutien aux policiers et gendarmes blessés, « visés en raison de leur uniforme », et conclut : « Plus que jamais, policiers et gendarmes sont le rempart de notre République. » Quand chaque intervention est revendiquée comme l’exécution d’une instruction ministérielle, chaque intervention contestée devient une question adressée au ministre, et l’agent qui l’exécute devient le visage de cette instruction.
Les représentants des policiers n’ont pas tenu la même ligne. Le 14 octobre, selon franceinfo, le syndicat Alliance a annoncé une plainte contre l’État pour mise en danger de la vie d’autrui. Son communiqué dénonçait des « injonctions contradictoires » et un écart entre « les déclarations publiques de Laurent Nuñez » et les « consignes verbales transmises par la hiérarchie », avec cette question : « Monsieur le ministre, votre administration vous ment-elle ? » Une semaine plus tôt, le 6 octobre, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) relevait la même faille depuis l’autre rive. Elle citait une instruction du ministre de l’Intérieur aux préfets selon laquelle « l’usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l’action visant à rétablir l’ordre », et jugeait que cette consigne « s’accorde mal avec l’appel au « discernement » formulé dans la même instruction ». Un syndicat de police et une institution de défense des droits, qui ne défendent pas les mêmes personnes, décrivent le même point aveugle : des consignes dont la contradiction se tranche sur le terrain, par l’agent. Le 18 octobre, UNSA Police titrait « 17 octobre : des centaines de policiers blessés ! » et prévenait que les autorités se tromperaient en croyant la « résilience de la Police Nationale » « inépuisable ».
Le ministre lui-même a fini par nommer l’échec. Le 26 octobre, sur BFMTV, Laurent Nuñez a qualifié le 17 octobre de « gros plantage », selon LCP, une semaine après avoir présenté une démission que l’Élysée a refusée, au nom de « la nécessité d’un commandement continu des forces de l’ordre », comme ELMARQ l’a établi le 19 octobre à partir du communiqué cité par la presse.
Ce que montre cette séquence : la défense politique de la police et la parole des policiers ne coïncident pas. Quand un Premier ministre assure que tout est maîtrisé et qu’un syndicat accuse la hiérarchie de consignes contradictoires, le public ne voit plus une institution, mais un conflit interne dont les agents sont l’enjeu. La neutralité de la police n’est pas un ornement : c’est l’actif qui lui permet d’être acceptée par ceux qui contestent le gouvernement. Chaque fois que sa défense passe par la bouche du pouvoir, cet actif s’use.
Comment la doctrine française prévoit-elle de communiquer sur le maintien de l’ordre ?
La France n’a pas découvert l’enjeu en octobre. Le 8 juin 2018, une page du ministère de l’Intérieur, aujourd’hui archivée, tirait les leçons de Notre-Dame-des-Landes, de Bure et des évacuations d’universités. Elle fondait l’évolution de la doctrine sur 3 principes : « Mieux préparer et anticiper les manœuvres d’ordre public », « Garantir l’application pleine et entière du droit », et « Mieux expliquer et toujours plus communiquer sur le sens de l’action engagée ». Elle écrivait que « l’enjeu de la communication est devenu déterminant en maintien de l’ordre », et que les interventions « doivent être annoncées lors de leur démarrage et expliquées par la suite », avec « des éléments sur le bilan final de l’opération ».
Le même texte nommait une manœuvre « images », décrite comme « une composante essentielle de la manœuvre d’ordre public ». Filmer les interventions sensibles devait servir à la « traçabilité de l’action des forces de l’ordre », à montrer « la violence de certains manifestants », et à « protéger les fonctionnaires et militaires face à des mises en cause injustifiées ». En 2018, l’image était pensée comme une protection des agents eux-mêmes.
La Gendarmerie a poussé la logique plus loin. Dans la Revue de la Gendarmerie nationale du 1er trimestre 2020, le général Laurent Bitouzet, chef de son service d’information et de relations publiques, écrit que sa « doctrine est de communiquer systématiquement, de développer une pédagogie de transparence, afin de créer la confiance et d’expliquer ». Il décrit une parole répartie à tous les échelons : « directeur général, porte-parole et experts », mais aussi « chefs de terrain, gendarmes en action, officiers communication ». Une note ajoute une distinction qui éclaire octobre 2026 : dans la Gendarmerie, militaire, seuls les responsables hiérarchiques ou les personnels désignés s’expriment, alors que « dans des administrations civiles, les syndicats représentants des personnels, peuvent se saisir de cette parole ». La Police nationale est une administration civile. C’est ce qui s’y est produit en octobre, avec Alliance et UNSA Police.
Le Schéma national du maintien de l’ordre (SNMO), publié en septembre 2020 et actualisé en décembre 2021, a repris l’idée. Il promet, page 14, « une communication beaucoup plus fournie qu’actuellement et constante tout au long de la manifestation ». Page 16, il prévoit d’exploiter « les moyens modernes de communication, de type réseaux sociaux ou envoi de SMS groupés ». Page 29, les opérations « doivent faire l’objet d’une communication externe dynamique, destinée à expliquer l’action de l’État, à rétablir les faits et à lutter contre les fake news », et « la diffusion de photos des matériels dangereux saisis et d’images illustrant la réalité des violences contre les forces de l’ordre doit être encouragée ».
Le 31 octobre 2026, le ministère résume sa doctrine autrement. Son communiqué écrit qu’elle « repose sur trois principes : une grande fermeté, une forte réactivité et une mobilité accrue des forces de sécurité intérieure ». En 2018, communiquer figurait parmi les 3 principes que le ministère mettait en avant ; dans son communiqué du 31 octobre 2026, il n’est plus parmi ceux qu’il affiche. Les 2 textes ne sont pas de même nature, une page de doctrine d’un côté, un communiqué opérationnel de l’autre : ce changement de cadrage public ne prouve pas un abandon de la doctrine, il montre quelles priorités le ministère choisit d’afficher.
Entre ces textes, l’objet de la communication a aussi glissé. En 2018, il s’agissait d’expliquer « le sens de l’action engagée » et de protéger les agents mis en cause. En 2021, il s’agit d’« expliquer l’action de l’État ». C’est exactement le mélange que la séquence d’octobre a rendu coûteux. Expliquer l’action de l’État, c’est défendre une politique. Expliquer le métier de policier, c’est autre chose : dire ce qu’est une sommation, qui décide d’une dispersion, ce qu’un agent a le droit de faire et ce qu’on lui demande.
Le juge avait dessiné les limites entre-temps. Saisi de la version de septembre 2020 du SNMO, le Conseil d’État a rappelé, le 10 juin 2021, l’obligation de « prendre les mesures adaptées, nécessaires et proportionnées » qu’appelle la liberté de manifester. Il a annulé la technique d’encerclement faute d’encadrement suffisant, et jugé que les journalistes peuvent « continuer d’exercer librement leur mission lors de la dispersion d’un attroupement sans être tenus de quitter les lieux ». La présence de ceux qui filment fait partie du cadre légal. La transparence n’est pas une concession aux adversaires de la police : c’est une condition de sa légitimité.
Le Sénat dresse le même constat par l’autre bout. Dans son rapport d’information n° 78, déposé le 19 octobre et présenté le 21 octobre 2026, la commission des lois, sous la plume de David Margueritte et Olivier Bitz, écrit que « l’image et les nouvelles technologies jouent un rôle croissant à chaque étape opérationnelle » et que, le 17 octobre, « le dispositif de maintien de l’ordre a été débordé ». Selon Le Monde, les sénateurs estiment que le SNMO « a produit des effets positifs », mais que « des difficultés de mise en œuvre persistent encore », et que « le modèle historique de gestion du maintien de l’ordre s’est étiolé ». Leur proposition n° 11 demande d’« intensifier la communication à destination des manifestants ». La n° 12 veut « développer l’aide à la communication à destination des préfectures » pour « répondre aux campagnes de désinformation qui nuisent à la relation de confiance entre les forces de l’ordre et la population ». En 2021, l’État promettait une communication « beaucoup plus fournie » ; en 2026, le Sénat demande encore de l’intensifier. La persistance de cet enjeu est documentée par la commission des lois du Sénat. Le rapport ne place pourtant pas la communication au centre : selon Le Monde, l’avenir du maintien de l’ordre y « passe moins par une évolution de la doctrine du maintien de l’ordre elle-même que par un durcissement de la répression judiciaire ». Les propositions consacrées à la communication y sont 4 sur 30, les n° 11 à 14.
Une porte-parole, et peu de policiers
La Police nationale a une voix. Depuis le 2 mai 2025, sa porte-parole est la commissaire Agathe Foucault. La veille du 17 octobre, le compte X de la Police nationale a diffusé une vidéo d’elle sur le rôle des policiers en manifestation, reprise le 20 octobre sur le site de l’institution, avec un message qui commence par « Manifester est un droit » et un bilan qui ne trie pas les victimes : « 937 membres des forces de l’ordre, près de 150 personnels éducatifs et 250 lycéens ont été blessés. » C’est la formulation la plus équilibrée de tout le mois, et elle vient de la police, pas du gouvernement. Le communiqué du ministère du 31 octobre rend hommage « aux policiers, aux gendarmes, aux sapeurs-pompiers » et aux agents de préfectures ; il ne mentionne ni les manifestants blessés ni les enquêtes des inspections.
La vidéo, longue de 101 secondes, fait ce que la doctrine de 2021 ne nomme pas : elle explique le métier. La porte-parole y décrit la gradation, « entre la force physique et l’arme létale, nous disposons d’armes de force intermédiaires, indispensables à la mise en œuvre de cette gradation », et sa limite : « lorsque l’interpellation est achevée, cet usage de la force cesse ». Elle dit la vulnérabilité des agents : « face à des pavés et des objets incendiaires, les protections des policiers ne résistent pas toujours ». Elle refuse aussi le cadrage du conflit : le maintien de l’ordre « ne souffre pas de l’approximation de ceux qui opposent la police à la jeunesse ».
Elle laisse pourtant 2 angles ouverts. Elle affirme que « la majorité d’entre eux », policiers, personnels éducatifs et lycéens confondus, « l’ont été par des actes volontaires d’individus cherchant à blesser », sans qu’aucun bilan publié permette de le vérifier. Et aucun agent n’y prend la parole : les policiers apparaissent dans des images d’action, casqués, et la seule voix est celle de la porte-parole.
Le 30 octobre, sur franceinfo, la porte-parole a tenu la même ligne : les armes de force intermédiaire sont « utilisées avec proportionnalité », et il appartient « aux magistrats de décider et d’apprécier cette proportionnalité ». C’est le registre que la doctrine ne nomme pas : celui du métier, qui renvoie le jugement au juge au lieu de le trancher d’avance.
Mais cette voix est seule, et elle parle à la veille des crises. Les gendarmes blessés porte de Charenton ont témoigné le 1er novembre auprès de l’AFP et de franceinfo. Les publications officielles retrouvées par ELMARQ sur la période, une vidéo de la porte-parole le 16 octobre et un message de soutien de la Gendarmerie le 31, ne donnent la parole à aucun agent. Leur audience dit aussi quelque chose : au 2 novembre, la vidéo pédagogique du 16 octobre comptait environ 43 700 vues, le message de soutien de la Gendarmerie au gendarme brûlé, publié 15 jours plus tard, plus de 265 000. Les dates, les formats et les comptes diffèrent : ces 2 chiffres sont une observation ponctuelle, pas une mesure de performance. Le récit de l’expérience des policiers passe par les médias, pas par l’institution qui les emploie.
Ce que révèle l’enquête documentaire d’ELMARQ sur 8 ans de communication du maintien de l’ordre
- Ministère de l’Intérieur, 8 juin 2018 : « Mieux expliquer et toujours plus communiquer sur le sens de l’action engagée » figure parmi les 3 principes de l’évolution de la doctrine, et la manœuvre « images » doit aussi « protéger les fonctionnaires et militaires face à des mises en cause injustifiées ».
- Revue de la Gendarmerie nationale, 1er trimestre 2020 : la doctrine de la Gendarmerie « est de communiquer systématiquement », jusqu’aux « gendarmes en action ».
- Schéma national du maintien de l’ordre, décembre 2021 : une communication « constante tout au long de la manifestation », destinée à « expliquer l’action de l’État ».
- Sénat, rapport d’information n° 78, octobre 2026 : proposition d’« intensifier la communication à destination des manifestants » et d’aider les préfectures à communiquer.
- Ministère de l’Intérieur, 31 octobre 2026 : la doctrine résumée en 3 principes, « une grande fermeté, une forte réactivité et une mobilité accrue », et un bilan de 1 193 blessés associé à 2 périodes.
Selon l’analyse documentaire d’ELMARQ, la communication est reconnue depuis au moins 2018 comme une composante stratégique du maintien de l’ordre. Les recommandations parlementaires de 2026 montrent que son renforcement reste un enjeu institutionnel. La question centrale n’est donc plus seulement de savoir comment l’État communique, mais qui parle au nom des policiers, et comment cette parole peut être distinguée de la défense des choix politiques.
Ce qui est établi, ce qui ne l’est pas
Établi : le parquet de Paris enquête pour tentative d’homicide sur les jets d’engins du 31 octobre ; le gouvernement a publié des bilans de blessés à 6 dates au moins ; 83 enquêtes ont été confiées aux inspections ; le SNMO de 2021 prévoit une communication constante et la diffusion d’images des violences subies ; le Sénat demande d’intensifier la communication ; un syndicat de police a porté plainte contre l’État.
Non établi : la période réelle du total de 1 193, que le ministère donne de 2 façons ; les conclusions de l’IGPN sur Lens et sur les 82 autres saisines ; la part des blessures graves parmi les forces et parmi les manifestants ; la réalité des « consignes verbales » dénoncées par Alliance ; un recul de la communication dans la doctrine elle-même, au-delà de sa place dans les communiqués. Une enquête de l’IGPN n’établit pas une faute. Le caractère dangereux d’une intervention ne démontre pas que chaque geste était proportionné.
Le mécanisme : quand la parole politique défend chaque intervention, elle transforme chaque intervention contestée en question politique, et l’agent qui l’a exécutée en symbole d’un camp. L’arbitrage qui en découle n’est plus seulement opérationnel. Il revient au ministère de décider qui parle pour les policiers : le gouvernement, qui défend ses choix, ou l’institution, qui explique son métier et rend compte de ses contrôles.
Ce qu’une communication de preuve changerait
Une communication de preuve ne serait pas une campagne contre les manifestants. Sa finalité serait de permettre au public de juger l’action de la police sur des faits contrôlables. Elle tiendrait en 5 engagements, chacun vérifiable de l’extérieur :
- Documenter : un bilan public daté et évolutif après chaque journée majeure, avec sa période, sa définition du blessé, les blessés graves, les interpellations, les enquêtes ouvertes, et les corrections quand un premier chiffre bouge.
- Expliquer : rendre lisibles les sommations, la décision de dispersion, le rôle de l’autorité civile et le cadre de chaque arme, en dehors des jours de crise.
- Incarner : donner la parole, avec leur accord et la protection de leur identité, à des formateurs, des commandants, des agents blessés, sans fabriquer de héros.
- Reconnaître : dire les blessures des manifestants et l’état des enquêtes, sans conclure avant les inspections et les juges.
- Séparer : laisser au gouvernement la défense de ses choix politiques, et à l’institution celle de ses procédures. La seconde ne doit pas servir de bouclier à la première.
Rien de cela n’exige de nouvelle doctrine. Le SNMO prévoit déjà la communication constante et les porte-paroles « du ministère et des directions opérationnelles ». Il manque l’objet : expliquer le métier, pas seulement l’action de l’État.
Le prochain bilan dira si la doctrine a changé
Le signal attendu est double. D’abord, le prochain bilan cumulé du ministère : s’il donne sa période et sa méthode, la parole officielle commence à fonctionner comme une preuve ; s’il reprend un total sans périmètre, elle reste un argument. Ensuite, la suite donnée aux propositions n° 11 et n° 12 du Sénat, dans une instruction ministérielle ou dans un texte. Si la prochaine journée nationale se termine encore par un total de blessés sans période et par des témoignages d’agents diffusés par la presse seule, l’écart entre la doctrine de 2021 et sa pratique sera confirmé.
La police mérite la reconnaissance de la Nation quand ses agents sont attaqués pour avoir exercé leur mission. Les citoyens méritent une information complète sur la façon dont cette mission s’exerce. Ces 2 exigences ne s’opposent pas. Une police républicaine ne gagne pas sa légitimité en remportant une bataille d’images : elle la gagne quand chacun peut comprendre pourquoi elle agit, comment, et devant qui elle répond.
Le même mouvement avait déjà posé, côté lycéen, la question de savoir qui parle au nom d’un camp : ELMARQ l’a analysée dans la bataille des visages, puis dans sa projection internationale avec le retournement de Téhéran.
Les bilans de blessés sont attribués à leur émetteur et à leur date, sans addition entre décomptes de périmètres différents. Les communiqués du ministère de l’Intérieur des 25 et 31 octobre 2026 ont été lus dans leur version publiée. La vidéo de la porte-parole a été transcrite par ELMARQ, et chaque citation vérifiée sur ses sous-titres incrustés. Le rapprochement entre 1 197 et 1 193 est un calcul d’ELMARQ, qui ne démontre pas la période de référence. Le titre porte sur la Police nationale ; les bilans cités agrègent souvent policiers et gendarmes, et chaque chiffre est attribué à son émetteur. Le dossier de la Revue de la Gendarmerie nationale du 1er trimestre 2020 a été lu dans sa version publiée. La page du ministère du 8 juin 2018, le SNMO de décembre 2021, la décision du Conseil d’État du 10 juin 2021, la synthèse du rapport sénatorial n° 78 et le communiqué de la CNCDH du 6 octobre 2026 ont été lus dans leur version publiée ; l’article du Monde du 21 octobre 2026 dans sa partie en accès libre. L’instruction du ministre aux préfets est citée d’après la CNCDH, sans lecture du texte. Les audiences des publications X sont celles affichées le 2 novembre 2026. Les déclarations syndicales sont citées à partir de franceinfo et du site d’UNSA Police. Les publications officielles citées ont été retrouvées par recherche sur les comptes X de la Police nationale et de la Gendarmerie nationale du 16 au 31 octobre 2026 ; ce relevé n’est pas exhaustif et ne couvre pas les préfectures. Aucun mineur n’est nommé. Marc Lugand-Sacy, fondateur et président d’ELMARQ, a dirigé la communication d’une préfecture.




