Le 9 octobre 2026, Mathieu Bock-Côté publie sur le site du Figaro une chronique intitulée « Elwan, Gonzague, Eustache et leurs amis trotskistes dans la kermesse lycéenne », reprise dans l’édition papier du lendemain. Le chapô y annonce qu’« une partie de la jeunesse privilégiée a décidé de rejoindre la kermesse lycéenne ». L’édition du 10 octobre publie aussi un entretien d’Alain Finkielkraut intitulé « La contestation lycéenne, une révolte hors sujet ». Une semaine plus tôt, le 3 octobre, L’Humanité demandait « C’est quoi Renouveau lycéen, ce prétendu syndicat présidé par un communicant macroniste ? ».
Ces 2 journaux que tout oppose font le même geste. Ils ne discutent pas les revendications, ils contestent le visage qui les porte. Et ce geste arrive au moment précis où les revendications commencent à obtenir des réponses : le 8 octobre au soir, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray annonçait l’affectation de 3 000 professeurs remplaçants dans les établissements en difficulté, ce que les organisations lycéennes ont salué comme leur « première victoire », selon Reuters. Le 13 octobre, une nouvelle journée de grève et de mobilisation est appelée. Une autre question la précède désormais : qui a le droit de dire, à la place des lycéens, ce qu’ils veulent ?
Une opinion acquise sur le fond, réservée sur la suite
Le sondage Elabe pour BFMTV réalisé les 6 et 7 octobre explique pourquoi l’attaque se déplace. Selon cette enquête, 55 % des Français approuvent la mobilisation, et 72 % jugent ses revendications légitimes, y compris 58 % des sympathisants du Rassemblement national et 68 % des électeurs du camp présidentiel. Dans le même temps, 55 % estiment que la mobilisation doit s’arrêter, contre 27 % qui veulent qu’elle continue à l’identique et 17 % qu’elle se durcisse, selon BFMTV. Chez les 18 à 24 ans, l’arrêt ne recueille que 33 %.
L’opinion valide donc le fond et désapprouve la méthode. Pour un adversaire du mouvement, contester des classes surchargées ou des heures non remplacées revient à affronter près de 3 Français sur 4. Contester la sincérité de ceux qui parlent coûte beaucoup moins cher : on n’attaque plus une cause majoritaire, on attaque des individus, leur âge, leurs proches, leur carte de parti. Selon l’analyse ELMARQ, ce déplacement n’a rien d’accidentel : quand une revendication devient consensuelle, la dispute migre vers son porteur.
Statut, affiliation, classe : un procès à étages
Le premier procès porte sur le statut. Le 6 octobre, Libération consacre une enquête aux « têtes d’affiche de la mobilisation lycéenne très proches des partis politiques », de La France insoumise à Renaissance et aux Républicains. Le journal relève que les présidents de l’Union syndicale lycéenne et de Renouveau lycéen ne sont plus lycéens depuis septembre, et que le vice-président de Renouveau lycéen milite chez Les Républicains.
Le deuxième porte sur l’affiliation. L’Humanité écrit que le président de Renouveau lycéen, devenu une voix récurrente des plateaux où il impute les violences notamment à La France insoumise, travaille comme consultant pour Minerva, une agence de communication fondée par un ancien conseiller de Gabriel Attal. L’organisation avait été reçue par le ministre le 2 octobre, au même titre que les autres. L’intéressé affirme n’avoir jamais caché ces éléments. En sens inverse, Acrimed documente dans une analyse du 9 octobre les questions posées aux représentants lycéens sur leurs « liens directs ou indirects avec La France insoumise », et note que cette exigence de transparence a d’abord été appliquée aux seuls cas de sympathie présumée pour ce parti.
Le troisième porte sur la classe sociale, et c’est celui de la chronique du Figaro : les prénoms tiennent lieu d’argument, censés signaler une bourgeoisie qui jouerait à la révolution. La présentation en ligne du texte les oppose à « Omar, Kevin et Matteo », que cette jeunesse « prétend » secourir : le prénom sert de marqueur social dans les 2 sens. Au moins 2 des prénoms cités dans le chapô correspondent à ceux de lycéens passés à l’antenne la semaine précédente, dont l’un a 16 ans selon Acrimed. Nous ne les nommons pas.
Chacun de ces procès s’appuie sur un fait vérifiable. Un président d’organisation lycéenne qui n’est plus lycéen, un consultant lié à un ancien conseiller ministériel, des militants d’organisations trotskistes présents dans les cortèges : rien de cela n’est inventé. La conclusion qu’on en tire, en revanche, ne suit pas. Le statut d’un porte-parole ne dit rien des 3 000 remplaçants qui manquaient, ni des lycées fermés à travers le pays.
Le soupçon de manipulation, premier visage tiré
La bataille des visages avait commencé plus tôt, par le haut. Dès la fin septembre, des responsables du gouvernement, de la droite et de l’extrême droite accusaient La France insoumise et « ses proxys de l’ultragauche » de manipuler les lycéens, en invoquant une note du renseignement. Le 2 octobre, Le Monde a lu cette note de la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris : elle ne couvre que la Seine-Saint-Denis, décrit 27 actions devant une vingtaine de lycées entre le 21 et le 25 septembre, mentionne des intervenants extérieurs à 6 reprises et La France insoumise une seule fois, à travers la visite de soutien d’un député. Le 5 octobre, le même quotidien titrait sur un mouvement lycéen des quartiers populaires « très politisé, accompagné, mais pas manipulé ».
Les accusés n’ont pas toujours désarmé l’accusation. Le 7 octobre, Jean-Luc Mélenchon écrit sur son blog que la mobilisation est bénéfique à son mouvement et reprend une formule : « Notre but n’est pas de récupérer ce mouvement mais d’être récupéré par lui », selon Boursorama. Le 8 octobre, la branche jeunesse de Révolution permanente appelle à une « semaine rouge » pour étendre le mouvement au monde du travail. Ces prises de parole revendiquent ouvertement un projet d’extension. Elles fournissent ainsi à ceux qui dénoncent une récupération la matière que la note du renseignement ne leur donnait pas.
Nous avions décrit, dans notre analyse de la conflictualisation chez La France insoumise, comment ce mouvement fait de l’affrontement un instrument de mobilisation de son propre camp. Le mouvement lycéen en offre une application en temps réel, avec un coût que l’analyse permettait d’anticiper : chaque déclaration d’appartenance renforce le récit adverse sur l’absence d’autonomie des lycéens.
Sans délégués, des porte-parole choisis par l’antenne
Le mécanisme de fond tient à la forme du mouvement. Né de blocus locaux, relayé par TikTok, Snapchat et Instagram, il n’a pas désigné de délégués mandatés par des assemblées. Le Monde le décrivait le 2 octobre comme « très éclaté et spontané, donc difficile à contrôler ». Un mouvement sans représentation élue ne reste pas sans visages pour autant : ce sont les rédactions qui les choisissent, et elles se tournent vers ceux qui sont joignables, disponibles et rodés à l’exercice, c’est-à-dire vers les responsables d’organisations.
Le procès en affiliation devient alors presque mécanique. Une organisation lycéenne qui a un président, un bureau et une ligne a presque toujours une proximité politique, qu’elle soit de gauche ou de droite. Interroger un responsable sur ses liens partisans revient à lui demander d’avouer ce qui l’a rendu interviewable. Le sociologue Robert Michels décrivait en 1911 la tendance des organisations à produire des dirigeants qui parlent au-delà de leur base. Cette hypothèse éclaire le cas, elle ne prouve rien sur ce mouvement en particulier.
Les chiffres d’Acrimed sur les journaux télévisés de France 2 du 28 septembre au 1er octobre montrent où ce déplacement conduit. Sur 24 minutes et 53 secondes consacrées au mouvement, 19 minutes et 26 secondes portaient sur les violences, 2 minutes et 58 secondes sur les accusations du gouvernement contre La France insoumise, et 1 minute et 56 secondes sur les revendications des lycéens, selon le décompte de l’association. Avant même la chronique du 9 octobre, la question de savoir qui tire les ficelles occupait plus d’antenne que celle des classes sans professeur.
Le 13 octobre, 3 indices à suivre
Le premier indice viendra des lycéens eux-mêmes. Si des coordinations élues en assemblée générale apparaissent, avec des délégués mandatés et révocables, le procès en représentativité perd son objet. Si les visages restent ceux des organisations, il continuera de prospérer, quelle que soit la sincérité de ceux qui parlent.
Le deuxième viendra du gouvernement. Recevoir une organisation revient à lui reconnaître une qualité de porte-parole. Le choix des interlocuteurs autour de la table, après le 13 octobre, vaudra arbitrage sur la question de la légitimité, que le ministère le veuille ou non.
Le troisième viendra des rédactions. L’exigence de transparence sur les affiliations est légitime quand elle s’applique à tous. Si elle continue de viser un seul camp, elle cesse de renseigner le public et devient un outil de tri. Si, le soir du 13 octobre, les plateaux parlent davantage de qui représente les lycéens que de l’effet des 3 000 remplaçants, le mouvement aura perdu la maîtrise de son agenda, quel que soit le soutien de l’opinion à ses revendications.
Pour toute organisation qui parle au nom d’un collectif
La séquence dépasse le cas lycéen. Une fédération professionnelle, un syndicat, un collectif de riverains ou une association de patients s’exposent au même retournement dès que leur cause devient majoritaire. La leçon est d’ordre préventif : la représentativité se documente avant d’être contestée. Qui mandate le porte-parole, depuis quand, selon quelle procédure, avec quels liens déclarés : ces informations, publiées d’emblée, désarment le procès. Révélées par un adversaire, elles deviennent une affaire. Dire « nous ne l’avons jamais caché » n’équivaut pas à l’avoir déclaré.
Le même mouvement a d’ailleurs été saisi par un acteur étranger : nous avons montré comment Téhéran a retourné contre Paris sa propre grammaire des droits à partir des interpellations de lycéens. Un mouvement sans voix reconnue laisse chacun libre de parler à sa place, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
Nous ne nommons aucun lycéen, aucun établissement ni aucune famille : la plupart des personnes concernées sont mineures. Nous ne nous prononçons ni sur la légitimité d’une organisation lycéenne en particulier, ni sur le bien-fondé des revendications, ni sur la gestion du maintien de l’ordre. Les faits relatifs aux organisations et à leurs responsables sont rapportés tels que les publient les journaux cités.




