L’écrivaine argentine Ariana Harwicz devait intervenir le 26 septembre 2026 au festival CULTUR-ALH de Grenade, dans une rencontre intitulée « Oponerse al mundo ». L’Université de Grenade avait publié l’événement dans son propre programme. L’invitation a été retirée.
La controverse qui a suivi porte sur Gaza, sur le boycott culturel et sur la liberté d’expression, et elle est abondamment commentée. Notre objet est ailleurs, sur un point que les reprises traitent comme un détail de procédure. À ce jour, 2 voix officielles rattachées au même dispositif ne désignent pas le même décideur.
La séquence, en 7 jours
Le 17 septembre, la Red Universitaria por Palestina de Grenade écrit au festival pour demander que la participation de l’écrivaine soit reconsidérée. Le 18, celle-ci rend publique sa déprogrammation. Le 19 au soir, à 19 h 45, l’Université de Grenade publie un communiqué. Le 21, l’ambassadeur d’Argentine intervient, et le festival s’ouvre pour une semaine. Le 23, plus de 350 écrivains, artistes et intellectuels signent un manifeste, et l’écrivain irlandais John Banville renonce à participer.
Les 2 voix officielles ne désignent pas le même décideur
Avant le communiqué, la codirectrice du festival Ana Gallego Cuiñas explique au quotidien argentin La Nación que, à la suite de demandes émanant notamment de la Red Universitaria por Palestina, de lecteurs et d’un des clubs participants, l’université avait décidé de ne pas maintenir la participation de l’écrivaine pour cette édition, dans le cadre des engagements institutionnels de l’Université de Grenade concernant la Palestine et les droits humains.
Le communiqué de l’université dit l’inverse sur le point décisif. Il attribue la décision à la direction du festival, et indique que cette décision n’a été ni adoptée, ni approuvée, ni soutenue par son équipe de gouvernement. Il réaffirme par ailleurs l’attachement de l’université publique à la pensée critique, au pluralisme et à la confrontation de positions divergentes.
Une précision, parce qu’elle compte pour la suite. Le communiqué ne formule pas de désaveu explicite de la décision elle-même. Il dit d’où elle ne vient pas. Le lire comme une condamnation irait au-delà de sa lettre, et c’est déjà beaucoup de le lire comme un retrait de responsabilité.
Notre protocole d’architecture de parole conclut à la défaillance sur un fait observable, et non sur une impression : une divergence publique entre 2 voix officielles, sans que personne ne tranche. Nous y sommes exactement. Le festival est codirigé par Ana Gallego Cuiñas et Patricia Escalona, il se tient dans le cadre universitaire, son programme était publié par l’université, et les 2 niveaux se renvoient la paternité de la même décision. Aucun arbitre n’est intervenu depuis le 19 septembre.
Ce que chaque partie affirme, et à quel titre
La Red Universitaria por Palestina reconnaît avoir écrit le 17 septembre pour demander une reconsidération, en raison des positions publiques de l’écrivaine sur Israël, la Palestine et le boycott culturel. Selon sa lettre, celle-ci aurait nié publiquement qu’un génocide ait lieu à Gaza et attribué de la haine à ceux qui le dénoncent. Le collectif nie avoir proféré la moindre menace, nie avoir appelé à manifester, et récuse toute motivation liée à l’origine ou à la religion de l’écrivaine. Ce sont ses déclarations.
Ariana Harwicz donne un autre récit. Selon ses mots, elle a été déprogrammée au dernier moment, les organisateurs ayant cédé à la pression de militants ; elle affirme avoir voulu venir malgré une éventuelle manifestation, et s’être entendu répondre que ce serait dangereux. Ce sont ses déclarations, et aucune pièce publique n’établit l’existence d’une menace concrète.
Le manifeste du 23 septembre porte une troisième qualification, formulée par ses signataires : défendre la liberté d’expression pour les seuls gens qui pensent comme nous n’est pas la défendre. La Fédération des communautés juives d’Espagne a de son côté condamné l’exclusion. Ces prises de position documentent l’ampleur de la réaction, elles n’établissent pas le motif de la décision.
Notre doctrine d’attribution stricte impose de ne fondre aucune de ces lectures dans une description unique. Chacune est une position de partie, et le dossier ne contient à ce jour aucune pièce qui les départage.
Le retrait de John Banville circule avec un motif que personne n’a donné
L’écrivain irlandais a annulé sa participation et refuse de faire la moindre déclaration. L’organisation n’a pas communiqué de raison.
Plusieurs reprises présentent pourtant ce retrait comme un geste de solidarité avec l’écrivaine déprogrammée. La construction est compréhensible, la proximité des dates l’appelle. Elle ajoute néanmoins un motif là où la seule information disponible est une succession chronologique. C’est le même geste que celui que nous documentions le 24 septembre sur un rapport de sécurité informatique repris en 24 heures : l’inférence s’installe sans être signalée comme telle.
Le coût ne vient pas de la décision, il vient de son absence de propriétaire
Voici l’étage qui intéresse une direction générale, et il est indépendant du fond du débat.
Tant qu’un seul acteur assume une décision contestée, l’organisation peut défendre un critère. Le critère sera jugé bon ou mauvais, il sera discuté, éventuellement condamné, mais il existe et il a un auteur. La discussion reste sur le terrain du fond.
Dès que 2 niveaux institutionnels expliquent différemment qui a décidé, la discussion quitte le fond. Elle porte désormais sur la gouvernance de l’organisation, c’est-à-dire sur une question à laquelle aucune argumentation de fond ne répond. À ce stade, chaque partie a intérêt à ne pas assumer, et cet intérêt individuel aggrave le coût collectif.
Posons la question sous sa forme opérationnelle, pour toute organisation qui programme, invite, publie ou accrédite. Lorsqu’une invitation déjà annoncée est retirée chez vous, qui signe la décision, sur quel critère écrit, et qui parle au nom de l’organisation dans les 24 heures ? Une réponse improvisée dans l’urgence produit mécaniquement 2 versions, parce que 2 personnes différentes répondront à 2 interlocuteurs différents. La règle se fixe avant, ou elle ne se fixe pas.
Ce que le dossier ne permet pas d’écrire
Rien n’établit que l’écrivaine ait été écartée en raison de son origine ou de sa religion. Cette dimension est soulevée par l’intéressée et par des organisations juives ; le collectif à l’origine de la demande la récuse explicitement et dit n’avoir visé que des prises de position publiques.
Rien n’établit l’existence d’une menace physique précise. Une consigne de sécurité rapportée par une personne n’est pas une menace documentée.
Rien n’établit le motif du retrait de John Banville, ni une coordination entre les signataires du manifeste et lui.
Enfin, rien n’établit laquelle des 2 versions sur l’identité du décideur est exacte. C’est précisément ce qui fait de cette divergence un objet d’analyse plutôt qu’un détail à trancher à notre place.
Ce qui changerait la nature de la séquence
Un événement ferait passer ce dossier d’une polémique culturelle à un cas de gouvernance réputationnelle documenté : la publication, par la direction du festival, du critère appliqué et l’assomption formelle de la décision. Une clarification imposée par l’université produirait le même effet, par un autre chemin.
À l’inverse, si la semaine du festival s’achève le 27 septembre sans qu’aucune des 2 voix ne tranche, alors la divergence aura tenu du début à la fin d’un événement public, et le protocole conclura à une défaillance constatée sur un épisode, pas à une organisation défaillante en général. La nuance n’est pas de politesse, elle est la limite que le protocole s’impose.


