« Vous avez des difficultés à acheter certains produits ? Surmontons les sanctions ensemble. Approvisionnement clé en main. » La phrase s’affiche, en russe, en tête de la page d’accueil du site de DT Inier, un commissionnaire en douane installé à Moscou et à Pskov. Elle y figurait encore le 18 octobre 2026, 3 jours après que l’Union européenne a inscrit l’entreprise sur sa liste de sanctions.
Le règlement d’exécution 2026/2333 du 15 octobre 2026 vise DT Inier LLC et son actionnaire majoritaire, Ivanna Savchuk. Ses motifs reprennent presque mot pour mot la promesse commerciale : l’entreprise « annonce des solutions d’ »achats clés en main » conçues pour contourner les mesures de restriction du commerce international pour les entreprises russes à la recherche de produits étrangers spécifiques ». Le Conseil ajoute qu’elle organise, par un réseau de sociétés-écrans, des itinéraires de transport indirect via des pays tiers, qu’elle facilite les paiements, et qu’elle « possède des entrepôts en Europe, d’où partent les itinéraires de transport ».
La publicité de l’entreprise est devenue l’un des motifs de sa sanction. Et le même site désigne, page après page, l’infrastructure européenne qu’il revendique.
Ce que le site revendique en Europe
Le site de DT Inier ne se cache pas de son implantation européenne. Sa page d’accueil indique que ses « bureaux et terminaux se trouvent en Russie, dans l’Union européenne, en Chine et au Kazakhstan », et qu’elle dispose d’entrepôts sous douane et d’entrepôts « sur le territoire de l’Estonie et de la Finlande ». Le menu propose des pages consacrées au transport de marchandises depuis l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne, la République tchèque ou la France.
Une page décrit en détail un « entrepôt partenaire en Estonie », situé dans la zone franche du port de Muuga, présenté comme « le plus grand port de fret d’Estonie » et comme un point de passage « entre les pays de l’Union européenne et la Russie ». La page nomme l’exploitant de l’entrepôt et une société de transport partenaire, toutes 2 estoniennes, et énumère les services : consolidation, étiquetage, préparation des documents d’accompagnement, livraison vers l’Europe et retour.
Nous ne reprenons pas ces noms. Une mention sur le site commercial d’une entreprise russe établit que celle-ci se réclame d’un partenariat ; elle ne démontre ni que la relation existe encore, ni qu’elle existait au moment de la sanction, ni qu’une opération interdite y soit passée. Nous avions montré, à propos de 3 médias français cités dans une autre décision européenne, qu’être nommé dans le texte d’une sanction n’équivaut pas à en être la cible. Être nommé sur le site d’une entreprise sanctionnée en est encore plus éloigné.
Une concordance, pas une preuve
Le croisement établit une concordance forte entre 2 documents indépendants : les motifs du Conseil, qui parlent d’entrepôts en Europe et d’itinéraires via des pays tiers, et la présentation commerciale de l’entreprise, qui affiche des entrepôts en Estonie et en Finlande et des routes depuis plusieurs pays de l’Union. Les 2 décrivent le même schéma.
Ce que le croisement n’établit pas compte autant. Il ne dit pas quelles marchandises ont transité, à quelles dates, ni si elles relevaient des biens dont l’exportation vers la Russie est interdite. Il ne dit pas non plus si les pages du site reflètent l’activité actuelle ou un catalogue jamais mis à jour. Les motifs du Conseil sont une qualification administrative, susceptible de recours devant le Tribunal de l’Union européenne, et non un jugement.
Ce que l’inscription change pour les opérateurs européens
L’inscription relève du règlement 269/2014, celui des gels d’avoirs. Elle est entrée en vigueur le jour de sa publication. Dès le 15 octobre, aucun fonds ni aucune ressource économique ne peut être mis, directement ou indirectement, à la disposition de DT Inier ou d’Ivanna Savchuk. Pour un entrepositaire, un transporteur ou un transitaire européen qui aurait travaillé avec l’entreprise, la question n’est plus commerciale : poursuivre une prestation reviendrait à mettre une ressource économique à la disposition d’une entité sanctionnée.
Le dossier rappelle aussi une limite du contrôle. Le contournement décrit par le Conseil ne passe pas par une frontière franchie en contrebande, mais par une chaîne d’acteurs légaux, chacun voyant un segment : un vendeur dans l’Union, un transitaire, un entrepôt sous douane, un acheteur dans un pays tiers, puis un commissionnaire russe. Aucun ne voit nécessairement la destination finale. Le site de DT Inier résume l’offre en une formule : « un seul guichet », de la planification au dédouanement, « jusqu’à la porte ».
Ce qui permettrait d’aller plus loin
La pièce décisive serait un document daté : un contrat, une facture, une déclaration douanière ou une confirmation contradictoire des entreprises citées sur le site, établissant la nature et la période des prestations. Si les pages consacrées aux entrepôts européens restent en ligne sans changement dans les semaines qui suivent la sanction, elles ne prouveront rien sur les opérations, mais elles diront que l’entreprise n’a pas jugé utile de retirer de sa vitrine ce que le Conseil lui reproche.
Pour les entreprises européennes, la leçon est pratique. Les vérifications de conformité portent d’ordinaire sur les clients et les pays de destination. Le cas DT Inier montre qu’il faut aussi regarder la manière dont un intermédiaire se présente : une promesse publique de « surmonter les sanctions » est un signal que le Conseil lui-même a jugé suffisamment probant pour le citer. Un partenaire qui figure sur le site d’un tel intermédiaire a, de son côté, intérêt à vérifier ce qui y est dit de lui, et à le faire corriger s’il n’y a plus de relation.
Les qualifications rapportées sont celles du Conseil de l’Union européenne dans le règlement d’exécution 2026/2333. Les citations du site de DT Inier sont traduites du russe à partir des pages consultées le 18 octobre 2026. Aucune des entreprises européennes mentionnées sur ce site n’est mise en cause par cet article, et DT Inier n’a pas été sollicitée à ce stade.




