Le 21 septembre 2026, les ambassadeurs des 27 se sont accordés sur un compromis que la présidence irlandaise avait mis sur la table : radier Alisher Usmanov et Mikhail Fridman du régime européen de sanctions individuelles, et renouveler en échange pour 3 ans les mesures visant plus de 2 600 personnes et entités. La durée habituelle de ces reconductions est de 6 ou 12 mois. L’accord reste suspendu à l’absence d’objection d’un État membre, avant une échéance fixée à minuit le 22 septembre. Nous suivions ce dossier depuis qu’il n’était encore qu’une question de valeur d’échange d’un veto national. Il vient de produire son prix.
La forme du marché
L’opération mérite d’être regardée comme une transaction, parce que c’en est une. D’un côté, 2 radiations individuelles. De l’autre, le triplement au minimum de la durée de verrouillage d’un régime qui, jusqu’ici, devait être renégocié 1 ou 2 fois par an. Chacun de ces renouvellements exigeant l’unanimité, chacun offrait à n’importe lequel des 27 une fenêtre de blocage. Le compte est précis et vérifiable : la décision du 14 mars 2026 avait fixé l’échéance au 15 septembre, soit un rythme semestriel. En portant la reconduction à 36 mois, l’Union fait disparaître 5 échéances intermédiaires avant septembre 2029, en mars 2027, septembre 2027, mars 2028, septembre 2028 et mars 2029. Le prix du compromis n’est donc pas seulement dans les noms retirés : il est dans le temps politique acheté.
Le détail qui achève de démontrer la nature transactionnelle du dossier est ailleurs. La France et la Slovaquie poussaient pour la radiation d’Usmanov. Le Luxembourg, lui, demandait celle de Fridman, qui lui réclame 16 milliards de dollars dans une procédure d’arbitrage. Selon des diplomates, le Luxembourg estimait que sa position juridique pour maintenir Fridman sur la liste s’affaiblirait si Usmanov en était retiré seul. Autrement dit, une demande nationale a fait naître une seconde demande nationale, pour une raison qui n’a rien à voir avec la première. Une négociation de sanctions agrège les intérêts propres de ceux qui y participent, et elle les agrège vite.
Ce que le précédent installe
Un régime de sanctions est conçu comme un instrument de coercition dirigé vers l’extérieur : il vise un adversaire, il est collectif, et sa force tient à ce qu’il ne se discute pas entre ses auteurs. La règle de l’unanimité, censée garantir cette solidité, produit ici l’effet inverse. Elle donne à chaque membre un pouvoir de blocage, et un pouvoir de blocage est toujours convertible. À partir du moment où une reconduction doit être votée par tous, elle cesse d’être seulement une arme tournée vers l’extérieur : elle devient aussi un actif négociable à l’intérieur.
La séquence en fournit la démonstration complète, et il n’est pas nécessaire d’y ajouter quoi que ce soit. Un État demande une radiation en invoquant un motif de sécurité nationale. Un deuxième s’y joint. Un troisième formule sa propre demande, motivée par un contentieux financier qui lui est propre. La présidence en exercice cherche un prix acceptable pour les 24 autres. Personne ne présente le dispositif en ces termes, et c’est notre lecture que nous formulons ici : ce prix n’est pas de l’argent, c’est du temps, 36 mois de tranquillité procédurale. Nous décrivions déjà le mécanisme d’une pression exercée dans un domaine pour obtenir une concession dans un autre en observant que des détenus français et un oligarque russe relevaient du même dossier. Le compromis d’aujourd’hui montre l’étage au-dessus : ce n’est plus seulement un État qui subit un levier, c’est l’instrument collectif qui devient la table de jeu.
La question que la contrepartie rend difficile
Faut-il en conclure que l’Union a cédé ? La lecture binaire est tentante et elle est fausse dans les 2 sens. Moscou obtient 2 radiations, ce qui n’est pas rien pour les intéressés et ce que le ministre ukrainien des Affaires étrangères qualifie de mauvais signal, en demandant ce qui aurait changé pour justifier ces retraits. L’Union, elle, obtient la sécurisation de plus de 2 600 désignations pour 3 ans, c’est-à-dire la disparition de 5 échéances intermédiaires de renouvellement. Un négociateur appellerait cela un échange défavorable sur le fond et favorable sur la durée.
Le coût réel se situe ailleurs, et il n’apparaîtra pas dans ce cycle. Il est dans ce que la séquence apprend aux 27 : qu’une reconduction est un moment où l’on peut obtenir autre chose. Le prochain État qui aura un dossier bilatéral difficile saura désormais qu’il existe une fenêtre, sa date, et un précédent tarifaire. C’est ce type d’apprentissage, et non la radiation elle-même, qui modifie durablement un régime.
Ce qu’ELMARQ retient
3 points pour qui doit commenter ou anticiper ce dossier. Le premier est une discipline de langage : tant que l’acte n’est pas publié, rien n’est radié, et la nuance entre un accord politique et une mesure en vigueur n’est pas une précaution de juriste mais la différence entre une information et une prédiction. Le deuxième est une règle de lecture : dans toute décision exigeant l’unanimité, cherchez ce que chaque participant demande pour lui-même, car c’est presque toujours là que se trouve l’explication, et rarement dans la position officiellement affichée. Le troisième vaut pour toute organisation soumise à un régime de sanctions : la prévisibilité vient de changer de nature. Une reconduction verrouillée pour 36 mois offre une visibilité inédite, mais elle signale aussi que la composition des listes peut se négocier. Les 2 informations sont vraies en même temps, et la seconde est la plus importante à intégrer.
Marc Lugand-Sacy est fondateur et président d’ELMARQ. Une analyse d’ELMARQ sur la riposte informationnelle française a été citée comme source par la Fondation Jean-Jaurès. À lire également : notre approche de l’influence.


