Israël contre l’ONU : quand un État cesse de réfuter le rapport pour disqualifier l’émetteur
§ Décryptage & InfluenceNouveau

Israël contre l’ONU : quand un État cesse de réfuter le rapport pour disqualifier l’émetteur

Un rapport réfuté reste un rapport. Un émetteur disqualifié contamine tout ce qu’il a produit et tout ce qu’il produira.

Marc Lugand-Sacy23.09.2026 · MAJ 23.09.20268 min de lecture1 626 mots
§ À retenir4 points clés
  1. 01

    Ce n’est pas une réplique diplomatique, c’est un plan de campagne.

  2. 02

    Ce que le gouvernement israélien en dit.

  3. 03

    Nous n’arbitrons pas entre ces 2 positions et nous n’en reprenons aucune à notre compte.

  4. 04

    Nommer l’émetteur « industrie du mensonge » déplace le litige d’un cran en amont : il ne porte plus sur ce qui est dit, mais sur la qualité de celui qui le dit.

Écran d'ordinateur affichant un registre de transparence publicitaire, avec une carte mondiale et des repères sur plusieurs capitales
© ELMARQ · Illustration éditoriale

Le 22 septembre 2026, à l’ouverture du débat général de l’Assemblée générale des Nations unies, le gouvernement israélien a lancé une campagne intitulée « The UN’s Lie Industry », l’industrie du mensonge de l’ONU.

Le dispositif est décrit par son commanditaire, ce qui est assez rare pour constituer le point de départ de cette analyse.

Ce que le commanditaire déclare lui-même

La campagne est portée par le ministère des Affaires de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, en coopération avec la direction nationale de la diplomatie publique, rattachée au bureau du Premier ministre. Elle comprend 3 objets.

  • Une vidéo. L’hémicycle de l’Assemblée générale y est peuplé de perroquets représentant des pays, qui répètent l’un après l’autre « Blame Israel », jusqu’à ce que la salle entière forme un chœur. Elle se referme sur une phrase : répéter des mensonges ne les rend pas vrais.
  • Un site dédié, établi en coopération avec le Conseil national de sécurité israélien, qui rassemble des recherches et des sources sur la façon dont une information défavorable à Israël serait collectée, validée institutionnellement puis diffusée.
  • Une promotion numérique payante, dont la cible annoncée est explicite : les États-Unis et les capitales européennes.
Voir la vidéo de campagne sur YouTube
La vidéo qui porte la campagne, diffusée le 22 septembre 2026. L’ABC australienne la décrit comme « apparemment générée par intelligence artificielle », caractérisation du diffuseur que le commanditaire n’a pas confirmée.

La production passe par l’agence de publicité gouvernementale. Le ministre Amichai Chikli et la directrice de la diplomatie publique, Tzipi Hotovely, ambassadrice d’Israël à Londres de 2020 à 2025 et nommée à ce poste le 5 mai 2026, signent les déclarations d’accompagnement.

Résumons ce que cela donne : un message, un symbole visuel, une infrastructure documentaire, un organe de sécurité nationale, une agence d’achat d’espace et un ciblage géographique. Ce n’est pas une réplique diplomatique, c’est un plan de campagne.

Les 3 niveaux qu’il faut tenir séparés

Ce dossier est de ceux où tout se joue sur la discipline d’attribution. On y trouve 3 énoncés qui coexistent et ne se valent pas.

Ce que la commission a conclu. La commission d’enquête internationale indépendante sur le Territoire palestinien occupé, mandatée par le Conseil des droits de l’homme, a conclu le 16 septembre 2025 qu’un génocide était commis à Gaza, puis a publié le 23 juin 2026 un second rapport visant le ciblage délibéré d’enfants. Ce sont des conclusions d’une commission onusienne, datées et publiées.

Ce que le gouvernement israélien en dit. Il conteste ces productions et les décrit comme relevant d’une fabrication. Le site de campagne traite notamment de ce qu’il nomme la fabrication d’un récit de génocide.

Ce qu’ELMARQ écrit. Rien sur le fond. Nous n’arbitrons pas entre ces 2 positions et nous n’en reprenons aucune à notre compte. Ce qui est analysable ici sans prendre parti, c’est la forme que prend la contestation, et elle est instructive quelle que soit l’opinion que l’on a du litige.

Le déplacement : on ne conteste plus le fait, on conteste celui qui le produit

Voici le mouvement central, et il se lit dans le titre même de la campagne.

Contester un rapport point par point suppose d’entrer dans ses données, ses méthodes et ses sources. C’est long, technique, et cela se joue sur le terrain choisi par l’adversaire. Nommer l’émetteur « industrie du mensonge » déplace le litige d’un cran en amont : il ne porte plus sur ce qui est dit, mais sur la qualité de celui qui le dit.

L’économie du procédé est considérable. Un rapport réfuté reste un rapport. Un émetteur disqualifié contamine tout ce qu’il a produit et tout ce qu’il produira, y compris ce qui n’a pas encore été écrit.

Il faut voir que ce déplacement n’est pas un saut mais une échelle, dont chaque barreau coûte plus cher que le précédent et engage plus longtemps :

  1. réfuter le fait, sur ses données ;
  2. contester la méthode qui l’a produit ;
  3. disqualifier l’émetteur lui-même ;
  4. fournir une infrastructure documentaire concurrente ;
  5. pousser cette infrastructure vers des publics étrangers, par achat d’espace.

La plupart des organisations s’arrêtent au premier ou au deuxième barreau, et y ont intérêt. Ce cas est instructif parce qu’il monte les 5, publiquement, en une seule journée, et documente lui-même chacun d’eux.

C’est pourquoi le site compte autant que la vidéo, et probablement davantage. La vidéo fait circuler. Le site, lui, construit une contre-infrastructure documentaire : des sources, des recherches, une documentation rassemblées en un lieu unique.

Un État ne se contente plus de réfuter le document adverse, il construit son propre lieu de preuves et de réutilisation, auquel journalistes, diplomates et militants pourront renvoyer ensuite. C’est l’étage que la couverture d’une vidéo virale laisse systématiquement de côté, et c’est le seul qui dure.

La force du dispositif est aussi sa limite

Une précision s’impose, parce qu’elle sera brouillée dans les reprises. Ceci n’est pas une opération clandestine. Le commanditaire est public, les ministères sont nommés, l’agence est identifiée, la cible géographique est annoncée par le communiqué officiel.

Cela interdit d’employer le vocabulaire de l’ingérence dissimulée, qui suppose précisément un effacement du commanditaire. Nous analysons ailleurs ces chaînes où la preuve du donneur d’ordre est mise hors de portée. Ici, c’est l’inverse exact : la signature est revendiquée. Écrire « opération clandestine » serait faux, et faux au bénéfice de personne.

Mais cette revendication a un coût que le dispositif ne peut pas éviter. Une campagne signée par un État est lue comme la parole de cet État, jamais comme un constat neutre. Le site aura beau aligner des sources, il sera reçu pour ce qu’il déclare être : la documentation d’une partie au litige. En contestant l’indépendance d’un émetteur, la campagne rend inévitable la même question sur le sien.

La participation du Conseil national de sécurité à la fabrication du site, revendiquée par le communiqué officiel, se lit comme une question d’audience et non comme une règle générale. Elle peut renforcer l’autorité du dispositif auprès de ceux qui accordent déjà leur confiance à l’État israélien, et elle interdit de présenter le site comme une source indépendante de ce gouvernement.

C’est un arbitrage, pas une erreur : le commanditaire a choisi la caution institutionnelle plutôt que l’apparence d’indépendance. Encore faut-il l’avoir choisi en connaissance des 2 effets.

Le support contredit-il le message ?

L’ABC australienne, qui a intégré la séquence à son compte rendu de la première journée de l’Assemblée, décrit une vidéo « apparemment générée par intelligence artificielle ». Cette caractérisation est celle du diffuseur, pas un constat technique, et nous n’avons pas trouvé de confirmation par le commanditaire.

Si elle se vérifiait, la tension mériterait d’être posée sans être montée en épingle : une campagne dont l’objet est la fiabilité de l’information produite par autrui reposerait sur un artefact synthétique. Cela ne disqualifie rien en soi, une illustration n’est pas une pièce de dossier, mais cela offre à la partie adverse une réplique gratuite, et la réplique gratuite est le seul cadeau qu’une campagne ne devrait jamais faire.

Ce qui trancherait, et qui sera mesurable

Le dossier a ceci de confortable qu’il comporte un test vérifiable, à échéance courte.

Les bibliothèques publicitaires des plateformes et les registres de transparence imposés en Europe consignent les publicités diffusées, leurs variantes créatives, leurs pays, leurs durées et leurs volumes. On pourra donc comparer 3 grandeurs distinctes :

  • le ciblage annoncé par le communiqué, États-Unis et capitales européennes ;
  • le ciblage effectivement acheté, tel que les registres le consignent ;
  • la diffusion organique obtenue ensuite, qui ne dépend plus de l’annonceur.

L’écart entre ces 3 grandeurs dira ce que la campagne est réellement. Si l’achat reste étroit et la reprise organique large, le dispositif fonctionne en signal diplomatique. Si l’achat est massif et soutenu dans la durée, il fonctionne en acquisition d’audience étrangère. Ce ne sont pas les mêmes métiers, ni les mêmes budgets, ni les mêmes obligations de transparence.

À ce stade, rien de tout cela n’est connu. Ni budget, ni plateformes achetées, ni volumes d’impressions, ni paramètres de ciblage. Nous l’écrivons plutôt que de le supposer, et c’est précisément la vérification que nous conduirons.

Pour une organisation, les 4 questions que ce cas impose

Le cas est diplomatique par son décor et parfaitement transposable par sa mécanique. Toute organisation dont l’activité est évaluée par un tiers, agence de notation, autorité de contrôle, organisme de certification, classement professionnel ou ONG, y reconnaîtra sa propre situation.

Attaquons-nous le rapport ou l’émetteur ? Les 2 sont légitimes, mais ils n’engagent pas le même retour. Contester une méthode se discute et se referme. Disqualifier un émetteur ouvre un conflit permanent dont on ne choisit plus la durée.

Notre appareil de preuve supporte-t-il l’examen que nous imposons ? Publier un site de sources contre un tiers revient à inviter ce tiers, et tous les autres, à appliquer la même grille à nos propres documents. Cette invitation ne se retire pas.

Qui signe, et ce signataire aide-t-il ? Associer un organe d’autorité renforce le message auprès de ceux qui vous croient déjà et l’affaiblit auprès de ceux que vous vouliez convaincre. La question n’est pas de savoir si la signature est légitime, mais devant qui elle se retourne.

Achetons-nous de l’espace, et où est-ce consigné ? Une campagne payante laisse une trace publique dans les registres de transparence. Tout écart entre le ciblage annoncé et le ciblage constaté deviendra lui-même un sujet, indépendamment du contenu.

Le sujet n’est pas de savoir si l’ONU est fiable. Il est de constater qu’un litige sur des faits peut désormais se transformer en achat d’espace publicitaire vers des opinions étrangères, et que ce déplacement a un prix pour celui qui l’engage comme pour celui qui le subit.

§ Questions fréquentes

Ce qu'il faut comprendre

Qu'est-ce que la campagne « The UN's Lie Industry » ?

Une campagne lancée le 22 septembre 2026 par le ministère israélien des Affaires de la diaspora et de la lutte contre l'antisémitisme, en coopération avec la direction nationale de la diplomatie publique rattachée au bureau du Premier ministre, à l'ouverture du débat général de l'Assemblée générale des Nations unies. Elle associe une vidéo représentant les délégués en perroquets répétant « Blame Israel », un site documentaire établi avec le Conseil national de sécurité, et une promotion numérique payante visant les États-Unis et les capitales européennes.

S'agit-il d'une opération d'influence clandestine ?

Non, et la distinction est importante. Le commanditaire est public, les ministères sont nommés, l'agence de publicité gouvernementale est identifiée et la cible géographique figure dans le communiqué officiel. Le vocabulaire de l'ingérence dissimulée suppose au contraire l'effacement du donneur d'ordre. Il s'agit d'une campagne de diplomatie publique assumée, ce qui ne préjuge ni de son contenu ni de ses effets.

ELMARQ prend-il position sur le fond du litige ?

Non. La commission d'enquête de l'ONU a conclu le 16 septembre 2025 qu'un génocide était commis à Gaza, puis publié un second rapport le 23 juin 2026. Le gouvernement israélien conteste ces productions et les décrit comme une fabrication. Ces 2 positions sont rapportées et attribuées à leur émetteur. Notre objet est la forme que prend la contestation, pas son bien-fondé.

Pourquoi le site compte-t-il plus que la vidéo ?

Parce que la vidéo fait circuler tandis que le site construit un appareil de preuve concurrent, avec ses sources et sa documentation. Un rapport réfuté reste un rapport, alors qu'un émetteur disqualifié contamine tout ce qu'il a produit et tout ce qu'il produira. Le déplacement du litige, du contenu vers la qualité de l'émetteur, est le mouvement central du dispositif.

Que pourra-t-on vérifier dans les prochaines semaines ?

Les bibliothèques publicitaires des plateformes et les registres de transparence européens consignent les publicités diffusées, leurs variantes, leurs pays et leurs volumes. Le ciblage annoncé pourra donc être comparé au ciblage exécuté. Il y aurait 3 écarts significatifs : des pays servis non annoncés, des messages différents selon les audiences, ou une absence de trace indiquant une diffusion organique. À ce jour, ni budget, ni volumes, ni plateformes achetées ne sont connus.

§ Sources

Références citées

Références primaires de cette analyse. Les sources disposant d'une adresse publique sont liées directement, pour que chaque affirmation puisse être remontée à son émetteur.

  1. 01
  2. 02
  3. 03
  4. 04
  5. 05
  6. 06
  7. 07
  8. 08
  9. 09
  10. 10
§ À lire ensuite
§ Citer cet article
Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). Israël contre l’ONU : quand un État cesse de réfuter le rapport pour disqualifier l’émetteur. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/campagne-etat-disqualifier-emetteur-organisation-internationale

PartagerLinkedInTwitter / XEmail

Intelligence stratégique

Lire le dispositif
avant d'en subir les effets

Une analyse publique montre ce qu'une organisation a déjà rendu visible. Elle ne dit pas ce que vos propres arbitrages exposent, ni ce que vos concurrents lisent de vous en ce moment. C'est cet écart qui se travaille en mission.

Ce que cette page montre
Ce qui est déjà sorti, déjà commenté, déjà observable de l'extérieur.
Ce qu'une mission couvre
Vos décisions à venir, vos dépendances, et les vulnérabilités que rien de public ne signale encore.

Trente minutes, sans engagement · Marc Lugand-Sacy · réponse sous 24 heures ouvrées

ELMARQ · Réponse sous 24 heures ouvrées · Échange confidentiel

Lire d'autres analyses