Au Mali, en décembre 2024, 9 % des adultes interrogés par le réseau Afrobarometer jugeaient positive l’influence économique et politique de la France sur leur pays, et 86 % la jugeaient négative. Sur la même enquête, la Russie recueillait 88 % d’avis positifs, l’Alliance des États du Sahel 82 %, la Chine 79 %, les États-Unis 40 % et l’Union européenne 30 %. L’échantillon compte 1 200 personnes interrogées en face à face, pour une marge d’erreur de plus ou moins 3 points (Afrobarometer, dépêche n°1077, 13 novembre 2025).
C’est, à la mi-mai 2026, le chiffre public le plus net sur l’image de la France au Sahel, et presque le seul. Que peut-on réellement mesurer, à cette date et avec des pièces publiques, du recul de la position française en Afrique francophone ?
Trois pays, trois séquences de coupure
La perte de présence, militaire et audiovisuelle, est documentée et datée dans les 3 pays de l’Alliance.
Au Mali, la Haute Autorité de la communication a suspendu RFI et France 24 le 17 mars 2022, après des reportages faisant état d’exactions contre des civils imputées à l’armée malienne, puis a rendu la suspension définitive le 27 avril 2022 (France 24, 27 avril 2022). Le retrait militaire français s’est achevé le 15 août 2022. TV5Monde, déjà suspendue 3 mois en 2024, l’a été jusqu’à nouvel ordre le 9 mai 2025 (MFWA, mai 2025). TF1 et LCI ont suivi en novembre 2025, pour leur récit d’un blocus menaçant Bamako (Al Jazeera, 15 novembre 2025).
Au Burkina Faso, RFI a été suspendue le 3 décembre 2022 (CPJ, décembre 2022), France 24 le 27 mars 2023 pour avoir diffusé un extrait d’entretien avec le chef d’AQMI (France 24, 27 mars 2023), et TV5Monde deux fois en 2024, 2 semaines en avril puis 6 mois à partir de juin (Anadolu, juin 2024). Les forces spéciales françaises avaient quitté le pays en février 2023.
Au Niger, la junte arrivée au pouvoir le 26 juillet 2023 a coupé RFI et France 24 dès le 3 août, ce que Paris a condamné le jour même (ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 3 août 2023). Les derniers soldats français sont partis le 22 décembre 2023 (Public Sénat, décembre 2023).
Ailleurs, le retrait a continué sans coupure d’antenne comparable dans les sources consultées : départ des derniers soldats du Tchad fin janvier 2025 (allAfrica, 30 janvier 2025), rétrocession des dernières emprises au Sénégal le 17 juillet 2025 (Al Jazeera, 17 juillet 2025).
Là où la mesure d’opinion s’arrête
Or les pays où la présence française a été coupée le plus brutalement sont aussi ceux où l’opinion est le moins mesurée. Afrobarometer l’écrit sans détour dans sa note panafricaine de février 2026 : les autorités du Niger n’ont pas autorisé l’enquête du cycle 2024/2025, le Burkina Faso n’a pu faire l’objet que d’une enquête partielle pour des raisons de sécurité, et la Centrafrique n’a jamais été couverte faute de remplir les critères d’ouverture politique et de base de sondage (Afrobarometer, dépêche n°1139, 27 février 2026).
La même note donne une échelle : sur 38 pays et 50 961 entretiens, les anciennes puissances coloniales recueillent 41 % d’avis positifs et 31 % de négatifs, le rapport le plus défavorable de tous les acteurs testés, Russie comprise (36 % contre 23 %). Ce total agrège plusieurs anciennes puissances sur tout le continent ; il ne dit rien de la France seule.
Le Mali est ainsi le seul pays de l’Alliance doté d’une mesure nationale récente. Extrapoler ses 9 % au Niger ou au Burkina Faso reviendrait à fabriquer un chiffre qui n’existe pas.
Ce que Viginum documente, et à quel niveau
Sur les dispositifs d’influence, la pièce publique la plus solide à cette date est le rapport technique publié le 12 juin 2025 par Viginum avec la diplomatie britannique et le Service européen pour l’action extérieure (SGDSN, 12 juin 2025). Il porte sur African Initiative, agence de presse créée à Moscou en septembre 2023.
Les niveaux d’attribution du rapport sont à recopier tels quels, parce qu’ils sont gradués. L’agence est « dirigée par des individus suspectés par plusieurs enquêtes en source ouverte d’être liés à des services de renseignement russes ». Ses activités sont « vraisemblablement directement pilotées par les différentes structures de l’État russe impliquées ». Le réseau clandestin AI-Freak, qui recourt à des contenus générés par intelligence artificielle et à un référencement abusif, est « probablement lié » à l’agence. Le rapport décrit aussi le Burkina Faso comme le pays « devenu l’épicentre de l’influence russe en Afrique ».
Le même rapport borne lui-même la portée de ce qu’il décrit : l’impact réel et l’influence d’African Initiative « ne doivent pas être surestimés », ce que tend à démontrer « la faible audience de ses différents canaux ». Son site n’a enregistré que 104 818 visites uniques entre décembre 2024 et février 2025, et ses 5 chaînes Telegram cumulent 69 720 abonnés.
Ce terrain n’a pas un seul acteur. En avril 2022, l’état-major français a déclaré avoir filmé par drone des hommes, présentés comme des mercenaires russes, enterrant des corps près de Gossi pour en accuser la France (France 24, 28 avril 2022) : c’est une déclaration d’une partie, pas une attribution indépendante. En décembre 2020, Facebook avait retiré un réseau de faux comptes visant la Centrafrique et le Mali, relié à des « individus associés à l’armée française », qui affrontait un réseau lié à Evgueni Prigojine (Stanford Internet Observatory et Graphika, décembre 2020). Un lien technique n’est pas une implication de l’institution ; il suffit à écarter l’image d’une guerre à sens unique.
La causalité qui manque
Bout à bout, ces pièces suggèrent un récit : la Russie aurait retourné l’opinion sahélienne contre la France. Elles ne le démontrent pas. Afrobarometer mesure une opinion à une date, pas son origine. Or, entre 2020 et 2024, le Mali a connu 2 coups d’État, la fin de l’opération Barkhane, des accusations d’exactions et un agenda souverainiste revendiqué par les autorités de transition ; chacun de ces faits peut peser sur l’opinion sans aucune opération numérique.
Un point affaiblit en outre toute lecture purement informationnelle. Au Sénégal, où la France n’a subi aucune coupure d’antenne dans les sources consultées, Afrobarometer relevait dès 2021 que l’influence française y était plutôt perçue comme négative (Afrobarometer, 28 mai 2021). Le recul de l’image française n’y a donc attendu ni coupure d’antenne ni African Initiative, créée en 2023.
Enfin, la suspension des médias français est un fait d’État, décidé par des autorités identifiées et motivé publiquement. Elle réduit la place de sources françaises dans l’écosystème local ; elle ne prouve pas que ce qui les remplace soit piloté de l’extérieur. Notre doctrine d’attribution stricte impose de garder ces deux propositions séparées.
Une grille de lecture proposée
La Carte de Cession Narrative, formalisée par ELMARQ en mai 2026, est proposée ici comme un protocole, sans aucun résultat : aucune mesure n’a été conduite. Elle sert à distinguer 4 couches que le débat confond, et à dire pays par pays ce qui est observable.
| Couche | Mali | Burkina Faso | Niger |
|---|---|---|---|
| Présence (antennes françaises autorisées) | RFI, France 24, TV5Monde, TF1, LCI suspendues | RFI, France 24 suspendues ; TV5Monde suspendue 2 fois en 2024 | RFI, France 24 suspendues |
| Opinion mesurée | Oui, décembre 2024 (n=1 200) | Enquête partielle seulement | Enquête non autorisée |
| Dispositif d’influence documenté | Relais de blogueurs décrits par Viginum | Épicentre selon Viginum | Correspondants décrits par Viginum |
| Réponses des modèles de langage | Non mesurées ; protocole à définir (questions fixes, langues locales, répétitions datées) | ||
Pour une entreprise française implantée dans ces pays, la direction de la communication pays, avec la sûreté, gagnerait à établir ce tableau avant d’acheter une quelconque « mesure d’influence », en laissant vide la case d’un pays sans enquête autorisée plutôt que de la remplir par extrapolation. Une nouvelle suspension, ou la publication des données partielles du Burkina Faso, justifierait de le reprendre. Le prix de cette rigueur : piloter sans chiffre d’opinion au Niger.
Le test à venir
Le 25 avril 2026, le JNIM et le Front de libération de l’Azawad ont lancé des attaques coordonnées contre plusieurs villes maliennes, dont Kidal (France 24, 25 avril 2026). Le Monde titrait le 26 avril sur l’annonce, par les rebelles, d’un accord avec les Russes pour le retrait d’Africa Corps de Kidal ; cette force avait succédé à Wagner au Mali en juin 2025.
Ce revers offre un test falsifiable. Si l’opinion malienne suit d’abord les faits de terrain, la prochaine enquête nationale publiée après avril 2026 devrait montrer un recul de l’avis positif sur la Russie nettement supérieur à la marge de 3 points. Si ce chiffre reste proche de 88 %, l’hypothèse d’un cadrage informationnel plus résistant que les revers militaires gagnera du poids.
Mise à jour du 25 septembre 2026
Aucune nouvelle mesure malienne postérieure à Kidal ne figure dans les publications d’Afrobarometer consultées : le test reste ouvert. Au Niger, après la mutinerie matée à Niamey le 29 août 2026, l’ambassadeur de Russie a affirmé qu’Africa Corps avait prêté main-forte au régime, un rôle rapporté et non vérifié de source indépendante, comme l’expose notre analyse du 31 août sur le passage de la Russie au rang de garant du régime nigérien.
Réécriture du 25 septembre 2026. La version du 17 mai 2026 reposait sur une étude AI COMMAND sur 6 pays d’Afrique francophone, réservée à des clients sous embargo, et sur une scène prêtée à un média panafricain non nommé. Ni l’une ni l’autre n’existent : elles sont retirées, avec les mesures qui en découlaient, l’affirmation non sourcée sur « la majorité des cas documentés par les services régaliens européens », la liste d’entreprises françaises présentées comme cibles, l’offre commerciale et toute mention d’un dépôt du concept. La thèse d’un effondrement mesuré cède la place à ce que les pièces publiques établissent au 17 mai 2026 : suspensions des médias français, retraits militaires, enquêtes Afrobarometer et leurs trous de couverture, rapport Viginum cité à ses propres niveaux d’attribution. La Carte de Cession Narrative devient un protocole proposé, sans résultat.



