Le 25 août 2026, Graphika et Code for Africa ont publié la cartographie d’un dispositif d’influence opérant dans les médias africains anglophones et francophones. Quarante-quatre identités fabriquées, cent trente-huit sites, six cent cinquante-huit adresses. Le volume n’est pas l’information. L’information tient dans une phrase du rapport, et elle change la nature du problème : les faux experts sont apparus principalement comme sources citées dans des articles, parfois écrits par de vrais journalistes et publiés dans de vrais médias. Autrement dit, l’opération ne cherche plus à publier un message. Elle cherche à fabriquer la source qui permettra à d’autres de le citer.
Ce que le rapport établit, avec ses niveaux de confiance
Le dispositif recensé compte quarante-quatre identités inauthentiques, réparties en deux fonctions distinctes qu’il faut absolument séparer : trente-cinq signataires d’articles, que les chercheurs appellent des reporters fantômes, et neuf faux experts. avéré Trente-huit de ces identités sont évaluées comme fabriquées avec un haut niveau de confiance, six avec un niveau moyen. Les contenus ont circulé sur cent trente-huit sites, ont été relayés par cent treize comptes ou pages Facebook, et se retrouvent sur six cent cinquante-huit adresses. Le travail a été mené par Graphika avec Code for Africa, avec le soutien de Meta.
Ce que ces chiffres mesurent mérite une phrase, car ils seront cités partout sans elle : ils décrivent l’étendue d’un corpus cartographié par deux organisations, pas la totalité d’un dispositif, ni son efficacité sur des lecteurs. probable Aucune donnée d’audience, aucun effet mesuré sur une opinion publique ne figure dans ce décompte. Une cartographie dit ce qui existe, pas ce qui a fonctionné.
Les narratifs, eux, sont explicites : contenus anti-France, anti-Ukraine et anti-américains, valorisation des groupes paramilitaires russes actifs sur le continent, soutien à l’Alliance des États du Sahel. avéré Et la distinction fonctionnelle entre les deux populations d’identités est le cœur du dossier. Les reporters fantômes écrivent des articles entiers, ce qui est l’ancienne méthode. Les faux experts, eux, ne publient presque rien : ils sont cités.
L’analogie : ce n’est plus le billet qu’on falsifie, c’est le comptable qui le certifie
Le blanchiment d’argent ne change pas la nature des fonds, il change leur traçabilité. L’argent entre sale dans un circuit légitime et en ressort propre, non parce qu’il a été transformé, mais parce que son passage a effacé son origine. Le mécanisme décrit ici est exactement de cette famille, appliqué à l’information, et nous l’avions documenté sous ce nom dans notre analyse du blanchiment informationnel. La nouveauté n’est pas le blanchiment, elle est ce qui est blanchi.
On ne blanchit plus le récit, on blanchit la source. Une fausse information se dément. Une fausse source continue d’être citée après le démenti.
La séquence est mécanique. Une identité est construite, dotée d’un titre et d’une spécialité. Un vrai journaliste, pressé par un bouclage et cherchant une voix locale sur un sujet difficile à sourcer, la cite. L’article paraît dans un vrai média, avec sa mise en page, sa signature et son adresse. Un autre média reprend l’article, cette fois en citant le premier média, non plus l’expert. À la troisième reprise, l’origine a disparu du texte, et il ne reste qu’une chaîne de sources apparemment indépendantes. Personne n’a menti sciemment après la première étape. C’est ce qui rend le dispositif efficace, et presque impossible à démentir par un communiqué.
Pendant ce temps, la même semaine, la même méthode sur un autre théâtre
Le hasard des calendriers a fourni la contre-épreuve. Le même 25 août, sur un terrain sans rapport, OpenAI révélait une opération d’influence liée à des opérateurs russes bâtie autour d’un pseudo-institut de recherche présenté comme israélien, avec des chercheurs affichés, des travaux universitaires et un indice propriétaire de souveraineté. Sur trente-six articles attribués à ces experts, trente-quatre étaient copiés ailleurs. Nous l’avons documenté dès le 26 août dans notre décryptage sur la fabrication des sources, en notant déjà que l’intérêt du dispositif tenait moins à son audience qu’à l’infrastructure de crédibilité qu’il construisait.
Deux opérations distinctes, deux continents, deux méthodes techniques, publiées le même jour, avec la même cible : non plus l’opinion, mais les objets qui permettent à une affirmation d’être reprise sans être vérifiée. probable C’est cette convergence qui fait l’événement, et elle est passée largement inaperçue parce que chaque enquête a été lue séparément.
Ce n’est ni nouveau ni lointain
La méthode n’est pas née cette semaine, et le rappeler protège contre l’effet de sidération. Dès mars 2025, l’unité d’investigation d’Al Jazeera identifiait plus de quinze auteurs inexistants et au moins deux cents articles publiés depuis le début de 2021, diffusant un sentiment anti-France en Afrique de l’Ouest et centrale. avéré L’enquête avait établi un détail qui dit tout du procédé : les photographies utilisées pour l’un de ces personas étaient celles de Jean Claude Sendeoli, enseignant et arbitre de football centrafricain mort en 2020, dont l’image a servi à faire vivre un expert géopolitique publié dans plus d’une douzaine de pays. Ce qui a changé en dix-huit mois n’est donc pas la technique, c’est le passage de l’artisanat à l’échelle industrielle, et le déplacement du rôle, de l’auteur vers la source citée.
Quant à la distance géographique, elle est trompeuse pour une raison technique. Les moteurs de réponse ingèrent le web tel qu’il est, y compris ces articles. Nous avons documenté dans notre enquête sur la crise de la citation qu’une part significative des citations produites par les modèles déforme sa source, et qu’une fraction des pages récupérées présente elle-même des indices de génération automatique. probable Une source fabriquée, une fois citée par un vrai média, entre dans le corpus qui alimente les réponses des machines. La boucle se referme sans qu’aucune rédaction française n’ait eu à publier quoi que ce soit.
Ce que cela change pour une entreprise, qui n’est ni un État ni un média
La tentation serait de classer ce dossier en géopolitique et de passer à autre chose. Trois expositions concrètes l’en empêchent, et aucune ne suppose d’être une cible d’intérêt stratégique.
| Exposition | Signal observable | Geste à poser avant l’incident |
|---|---|---|
| Votre marque est citée par un expert fabriqué | Une mention flatteuse ou hostile signée d’un nom sans historique professionnel vérifiable | Vérifier l’identité de toute source qui vous cite avant de la relayer, y compris quand elle vous est favorable |
| Votre secteur est attaqué par une voix inexistante | Un même argument technique repris par plusieurs signatures sans employeur ni antériorité | Documenter la chaîne de reprise plutôt que répondre à l’argument |
| Votre communication s’appuie sur des experts non vérifiés | Une tribune, un verbatim ou une étude tierce dont vous ne pouvez pas nommer l’auteur réel | Exiger de vos agences la traçabilité des sources citées, au même titre que les droits d’image |
La troisième ligne est celle que les directions sous-estiment le plus. Une marque qui relaie une étude non vérifiée ou cite un expert introuvable ne diffuse pas seulement une erreur : elle prête son crédit à une source, et ce crédit ne se reprend pas. C’est la version commerciale du même mécanisme, et nous l’avions décrite sur un terrain plus banal en analysant la fabrique d’experts sur les réseaux professionnels. La différence entre les deux dossiers n’est pas la méthode, elle est l’intention.
Pourquoi de vrais journalistes citent de faux experts
Il faut écarter tout de suite l’explication paresseuse, celle de la négligence. Un dispositif de ce type ne prospère pas sur l’incompétence, il prospère sur trois contraintes ordinaires du métier. La première est le bouclage : une citation manquante à deux heures de la publication vaut mieux qu’un article repoussé. La deuxième est la rareté des voix disponibles sur des sujets difficiles à sourcer, sécurité régionale, logistique militaire, économie informelle, où un expert local joignable et disponible relève presque du service rendu. La troisième est l’apparence de spécialisation : un profil étroit, cohérent, avec deux ou trois articles antérieurs déjà publiés ailleurs, franchit tous les contrôles rapides. probable Le dispositif ne trompe pas la vigilance, il exploite la vitesse.
C’est pour cette raison que le contrôle utile est court, sinon personne ne le fera. Il tient en cinq gestes, et une direction de la communication peut les imposer à ses équipes comme à ses agences. Chercher le portrait en recherche d’image inversée, car une photographie réutilisée est le point de rupture le plus fréquent. Chercher un historique d’emploi vérifiable ailleurs que sur la page qui cite la personne, une trace institutionnelle, universitaire ou professionnelle. Dater la première apparition publique de la signature, un expert reconnu qui apparaît pour la première fois il y a onze mois mérite une question. Vérifier si le même nom publie dans des médias sans rapport géographique ou thématique, marqueur classique d’un persona distribué. Et, quand la citation vous concerne, écrire au journaliste qui l’a publiée pour lui demander comment il a joint la source, ce qui règle le cas en une heure et vaut mieux qu’un droit de réponse.
Aucun de ces gestes ne relève de l’enquête. Ils relèvent de l’hygiène, exactement comme la vérification d’un IBAN avant un virement, et ils coûtent quelques minutes contre des semaines de rattrapage. possible Le jour où une source fabriquée aura cité votre entreprise dans un article repris trois fois, la question posée ne sera pas de savoir qui l’a fabriquée, mais pourquoi personne chez vous ne l’a regardée.
Pourquoi nous n’écrivons pas « la Russie a fabriqué ces experts »
Le titre facile était disponible, et la plupart des reprises le prendront. Nous ne le prenons pas, et l’explication est une méthode, pas une pudeur. La Doctrine d’Attribution Stricte est le cadre ELMARQ qui décrit précisément ce que ce dossier exige. Elle impose de distinguer quatre niveaux que la conversation publique confond en permanence : ce qui est constaté, une identité fabriquée ; ce qui est caractérisé, un contenu favorable à des intérêts identifiés ; ce qui est relié, une infrastructure technique commune ; et ce qui est imputé, une commande par un acteur nommé. Nous l’avons posée en détail en juin, en analysant ce que coûte le fait de nommer un adversaire trop tôt.
Appliquée ici, elle produit une phrase publiable et une phrase à refuser. Publiable : deux organisations de recherche ont établi, avec un haut niveau de confiance pour trente-huit cas, que des identités de journalistes et d’experts étaient fabriquées, et que leurs contenus servaient des narratifs pro-russes et anti-France. À refuser : l’État russe a payé quarante-quatre faux experts pour attaquer la France. La seconde est plus vendeuse, plus partageable, et elle vous détruit le jour où un avocat, un journaliste ou un service de l’État vous demande la pièce. possible Une entreprise qui durcit une attribution dans un communiqué de crise perd deux fois : elle donne prise à un démenti technique, et elle apprend au reste du monde à relire ses affirmations passées avec méfiance.
Cette rigueur a un bénéfice direct, et il est mesurable dans notre métier. Une organisation qui balise ses affirmations reste citable quand les autres deviennent invérifiables, et les moteurs de réponse comme les rédactions reprennent en priorité ce qu’ils peuvent recouper. Dans un environnement où la source elle-même devient un objet de contrefaçon, la traçabilité cesse d’être une contrainte déontologique pour devenir un avantage de diffusion. probable Nous avions montré ce que le risque informationnel coûtait déjà aux entreprises en analysant la bascule de la menace vers le terrain économique : ce rapport en documente l’étage supérieur.
Savez-vous qui vous cite, et pouvez-vous nommer les auteurs des sources que vous relayez ? C’est le premier contrôle d’un dispositif de veille sérieux : réserver un diagnostic de 30 minutes.


