Quand une IA cite une source, l’utilisateur y voit une preuve, et ne vérifie presque jamais la page citée. La recherche publiée en 2025 et 2026 vient de démonter cette confiance maillon par maillon : une part substantielle des réponses n’a déclenché aucune recherche réelle, les pages consultées ne sont pas celles qui sont citées, près d’un tiers des citations déforment le contenu de leur source, une fraction des URL citées n’existe tout simplement pas, des dizaines de milliers de références fantômes ont déjà été publiées dans la littérature elle-même, et, découverte la plus troublante du corpus, une citation fabriquée rend le modèle plus crédule, pas moins. Être cité par une IA ne prouve ni d’avoir été lu, ni d’avoir été compris, ni même d’exister. Voici la chaîne complète, chiffres et périmètres à l’appui.
Premier maillon : la recherche n’a pas toujours eu lieu
Tout commence avant la citation. Une analyse d’environ 14 000 réponses réelles de modèles dotés de recherche, publiée sous le titre explicite de crise de l’attribution, relève qu’environ 34 % des réponses de Gemini étudiées et 24 % de celles de GPT-4o n’activent pas explicitement de recherche ; que dans ce corpus, Gemini n’affiche aucune citation cliquable dans 92 % des réponses ; et que Perplexity Sonar consulte environ dix pages pertinentes pour n’en citer généralement que trois ou quatre, selon un travail également paru dans la revue Data and Policy de Cambridge. probable
Trois conséquences tiennent dans ces chiffres. Une réponse peut parler de vous sans avoir rien consulté du tout, sur la seule mémoire du modèle. Une page peut avoir été lue, utilisée, et jamais créditée. Et le taux de citation d’un contenu dépend autant de l’économie interne du moteur que de la qualité du contenu. Source citée, source utilisée et source causale sont trois choses différentes, et les confondre est l’erreur fondatrice de tous les compteurs de mentions. possible
Deuxième maillon : la citation déforme ce qu’elle cite
Le travail le plus massif du corpus s’appelle CITETRACE (arXiv 2605.28565) : 11 200 requêtes réelles issues de 28 communautés, 112 000 réponses, dix modèles de cinq fournisseurs, 761 495 paires citation-source évaluées sur trois dimensions, l’alignement à l’intention, l’adéquation de la source et la fidélité de la citation. Verdict : 30,6 % des citations analysées déforment le contenu de leur source, 27,1 % proviennent de sources inadéquates au domaine, et selon les systèmes, jusqu’à 96 % des utilisateurs rencontrent au moins une citation structurellement trompeuse. probable
Les auteurs nomment le phénomène verified misguidance, l’égarement vérifié : la source est réelle, accessible, parfois fidèlement citée, et la réponse induit quand même en erreur. Ils documentent un arbitrage cruel : les modèles qui citent fidèlement tendent à choisir des sources inadéquates, et ceux qui choisissent des sources adéquates tendent à en déformer le contenu. Et le facteur dominant n’est pas la requête : 88 à 96 % de la variance de qualité observée s’explique par le fournisseur. probable Choisir le moteur qu’on utilise, ou celui qu’on mesure, c’est choisir une qualité de citation.
Troisième maillon : la source citée peut ne pas exister
Descendons encore. Un audit portant sur plus de 220 000 URL citées par une dizaine de modèles et d’agents de recherche estime que 3 à 13 % des URL citées sont probablement hallucinées, sans trace dans les archives du web, et que 5 à 18 % ne se résolvent pas ; un simple contrôle externe d’existence des URL réduit les liens non résolubles de 6 à 79 fois selon les configurations (arXiv 2604.03173). probable La phrase qui figure sur les outils sérieux du marché, une URL déclarée par le modèle peut ne pas exister, n’est pas une précaution rhétorique : elle est empiriquement fondée, et le remède est connu et peu coûteux.
Le plus inquiétant est que ces fantômes ne restent pas dans les conversations. Une analyse de 111 millions de références dans 2,5 millions de publications scientifiques estime, de façon conservatrice, à 146 932 le nombre de références inexistantes publiées en 2025, en lien avec la montée de l’écriture assistée (arXiv 2605.07723). probable Une étude de cas a par ailleurs identifié une centaine de citations fabriquées dans 53 papiers acceptés à une grande conférence d’IA, la conférence NeurIPS 2025, passées au travers de trois à cinq relecteurs experts chacun (arXiv 2607.00738). probable Ajoutez le résultat déjà documenté dans le premier volet de cette série, environ 16 % des sources citées par quatre moteurs présentant des indices de génération par IA, et la boucle se referme : l’hallucination est publiée, indexée, puis réingérée. Ce n’est plus un bug de conversation, c’est une pollution de corpus, et elle est cumulative. possible
Quatrième maillon, le plus dérangeant : le costume de preuve rend crédule
On pourrait croire que les citations, même imparfaites, tirent la qualité vers le haut. Un banc d’essai de 220 564 prompts sur sept modèles et quatre domaines démontre le contraire : la présence de citations, qu’elles soient réelles ou fabriquées de toutes pièces, augmente de façon constante le taux d’hallucination du modèle par rapport à une réponse sans citation (arXiv 2606.13104). probable
La conclusion honnête n’est pas une recette : c’est un principe. Une source qui ressemble à une preuve fonctionne comme un signal d’autorité, même lorsqu’elle est fausse ; et les signaux d’autorité modifient le comportement des modèles. Pour les fabricants de désinformation, c’est un mode d’emploi. Pour tous les autres, c’est la raison pour laquelle la vérification de la chaîne, pas son apparence, est devenue le seul étalon. possible
Ce que cela change pour une marque, un média, une institution
Ramenons la chaîne à ce qu’elle signifie pour quiconque veut exister proprement dans les réponses des IA. D’abord, un compteur de mentions ne mesure presque rien : il additionne des citations sans recherche, des citations infidèles, des sources inadéquates et des URL mortes dans le même total. Les quatre questions qui comptent sont distinctes : suis-je présent, la citation est-elle fidèle à ce que je publie, la source retenue est-elle adéquate, et existe-t-elle seulement. possible
Ensuite, la réputation dans les IA est un système d’autorité distribuée : une cartographie de 167 551 citations sur 128 marques, 12 marchés et 13 langues rapporte que 85,7 % des citations pointent vers des sites tiers et 14,3 % seulement vers les domaines des marques, avec une forte concentration sur un petit nombre de domaines et Wikipédia en tête dans 11 langues sur 12 (arXiv 2606.25787). Ce travail repose sur les données d’un fournisseur commercial de mesure, le même auteur que notre volet 2 : nous le classons signal à répliquer, pas preuve centrale. probable S’il se confirme, il signifie que votre réputation IA s’écrit très majoritairement chez les autres, presse, encyclopédies, comparateurs, forums, et que le levier principal n’est pas votre site : ce sont vos sources tierces. C’est, par une autre voie, ce que la revue critique du GEO concluait déjà. Enfin, la langue est une variable de mesure à part entière : à architecture égale, l’exactitude d’un modèle peut être sensiblement moindre hors anglais. Une visibilité internationale sans mention du marché et de la langue est une phrase, pas une mesure. possible
La réponse : mesurer la chaîne, pas le compteur
La direction que ce corpus impose à la mesure est claire, et elle est exigeante : compter ne suffit plus, il faut tracer. Tracer la recherche, a-t-elle eu lieu ; la provenance, qui fabrique réellement la réputation ; la fidélité, que fait la citation de la source ; et l’existence, le lien vit-il. C’est le programme de travail qu’ELMARQ ouvre sur le marché français : répliquer, avec AI COMMAND et sur des marques et institutions françaises, les protocoles de ce corpus, en publiant à chaque fois la méthode, les répétitions et les limites, à commencer par la question la plus simple et la moins posée, qui fabrique réellement la réputation IA des entreprises françaises. Sans promesse de résultat, et c’est précisément le point : dans un domaine où 30,6 % des citations trahissent leur source, la seule autorité qui vaille est celle qui montre sa chaîne. possible
Marc Lugand-Sacy, président d’ELMARQ, cité par La Tribune Dimanche comme expert de la guerre informationnelle. Une analyse d’ELMARQ sur la riposte informationnelle française a également été citée comme source par la Fondation Jean-Jaurès. ELMARQ mesure la présence, les citations et la provenance de la réputation des marques dans les moteurs d’IA selon un protocole publié. Volets précédents de la série : ce que 45 études établissent sur le référencement IA, qui possède la recommandation IA et le passeport des marques. Voir aussi le SOM Checker.


