Dans les conflits contemporains, un communiqué n’est plus nécessairement le commentaire d’une opération militaire. Il peut en être une composante. Une menace sur le détroit d’Ormuz modifie le prix du pétrole et celui de l’assurance maritime. Une multitude de versions contradictoires renchérit l’établissement des faits. Une vidéo tournée depuis une rue de Kyiv vise à empêcher une rumeur de fuite du pouvoir de s’installer. La déclassification anticipée d’un renseignement cherche à priver l’adversaire du prétexte qu’il préparait. L’Iran, la Russie, l’Ukraine, les États-Unis et Israël ne pratiquent pas la même guerre informationnelle : ils ne cherchent pas les mêmes effets, n’organisent pas la parole de la même façon et ne traitent pas la contradiction pareil. C’est cette différence d’architecture que cet article démonte, acteur par acteur.
Ouverture : le 6 août 2026, le prix d’un texte pas encore voté
Le 6 août 2026, l’agence iranienne Fars rapporte qu’une commission parlementaire examine un projet de loi préliminaire qui interdirait aux navires américains, israéliens et d’autres pays jugés hostiles de franchir le détroit d’Ormuz, avec une amende pouvant atteindre 20 % de la valeur de la cargaison. Pas une fermeture supplémentaire, pas un missile, pas même une loi votée : une possibilité mise en circulation. Ce jour-là, le Brent clôture en hausse de 3,04 dollars, soit 3,83 %, à 82,49 dollars le baril, et le WTI gagne 2,75 %, à 77,29 dollars, la presse économique attribuant la hausse aux nouvelles iraniennes sur l’accès au détroit, dans une semaine où les prix avaient perdu environ 8 % sur des déclarations américaines d’ouverture. avéré
Précision nécessaire, et elle fait toute la différence entre une analyse et un article à effets : on ne peut pas affirmer que la communication iranienne a fait monter le pétrole de trois dollars par relation causale pure, les marchés intégrant simultanément des informations militaires, politiques et logistiques. Ce que les sources établissent est plus précis et suffit largement : les nouvelles concernant l’accès au détroit ont alimenté la hausse. avéré Il n’a fallu ni torpille ni porte-avions supplémentaire. Il a suffi qu’une possibilité politique entre dans le calcul du marché.
La thèse : faire calculer autrement
Cette scène minuscule contient la thèse de l’article. Dans une guerre informationnelle moderne, la performance d’une communication ne se mesure pas d’abord à sa crédibilité ni à sa cohérence : elle se mesure à sa capacité à modifier l’environnement de décision de celui qui l’entend. possible Quatre effets distincts coexistent, et les confondre interdit de comprendre les doctrines : convaincre, obtenir l’adhésion à son récit ; contraindre, pousser l’adversaire à modifier son comportement ; désorienter, augmenter le coût nécessaire pour établir ce qui est vrai ; et mobiliser, tenir sa population et ses alliés. La suite s’interdit donc la question paresseuse, qui dit vrai, au profit de la question opérante : quelle décision chaque parole cherche-t-elle à provoquer chez sa cible ? Et elle distingue à chaque étape l’intention, le dispositif, la diffusion, la réception et l’effet, cinq choses différentes que le commentaire ordinaire écrase en une seule.
Iran : une polyphonie à effet coercitif
Le 5 août, le ministère iranien des Affaires étrangères décrit les discussions avec Oman sur un corridor maritime comme professionnelles et en progrès, tout en soulignant qu’un accord ne suffirait pas à rendre le détroit sûr tant que dureraient les actions américaines jugées hostiles. Trois jours plus tard, les Gardiens de la Révolution affirment publiquement que la réouverture d’Ormuz dépend des conditions posées aux États-Unis, pas du processus omanais. avéré Ce ne sont pas les mêmes messages. Rien ne démontre qu’ils soient parfaitement orchestrés, et cet article ne l’affirmera pas ; mais qu’elle soit pilotée ou simplement exploitée, cette polyphonie produit un effet stratégique identifiable : la diplomatie conserve une porte de sortie, l’appareil militaire maintient le coût potentiel du refus, et l’adversaire doit déterminer seul laquelle des paroles reflète le seuil réel de Téhéran. possible
La véritable arme de cette architecture n’est pas le missile, c’est le prix de l’incertitude. En mars 2026, la presse spécialisée et les courtiers documentaient des primes de risque de guerre en hausse de plus de 1 000 % pour certains navires du Golfe, atteignant plusieurs pour cent de la valeur du navire, jusqu’à environ 7,5 % selon certaines cotations, contre moins de 1 % avant le conflit, soit plusieurs millions de dollars par traversée pour un grand pétrolier ; hausse nourrie par des navires effectivement touchés et par la menace explicite contre les bâtiments tentant le passage. avéré La leçon dépasse le cas : une menace crédible n’a pas besoin d’être exécutée à chaque fois pour produire un coût, il lui suffit de modifier la probabilité que l’assureur, l’affréteur ou le trader attribue au risque. L’opération d’influence ne se termine pas sur un réseau social ; elle peut finir dans un contrat d’assurance, un taux de fret, un prix à la pompe, et de là dans la pression des opinions sur leurs gouvernements. possible
Russie : rendre la vérité coûteuse
Deuxième architecture, théorisée dès 2016 par la RAND Corporation sous le nom de lance à incendie du faux : volume élevé et multiplicité des canaux, rapidité et répétition continue, faible attachement à la réalité objective, faible attachement à la cohérence entre les récits. avéré La clé analytique est contre-intuitive : la contradiction n’y est pas une défaillance. Si cinq explications incompatibles surgissent dans les heures qui suivent un événement, l’objectif n’est pas nécessairement qu’une seule s’impose ; il peut suffire que le public conclue qu’on ne saura jamais vraiment. La RAND souligne que la rapidité donne l’avantage au premier récit disponible, la vérification sérieuse exigeant toujours plus de temps que l’invention d’une version. avéré En 2026, le rapport annuel du service diplomatique européen sur la manipulation de l’information continue d’identifier l’Ukraine comme cible centrale des opérations russes. avéré
D’où la distinction qui structure toute la comparaison, et qui manque à la plupart des commentaires : l’Iran travaille l’incertitude sur l’intention, vous ne savez pas jusqu’où nous irons ; la Russie travaille l’incertitude sur la réalité, vous ne savez plus ce qui s’est passé. Ce ne sont pas deux degrés d’une même manipulation, ce sont deux opérations cognitives différentes, qui appellent des défenses différentes. possible
Ukraine : réduire la distance entre l’événement et la parole
Face à la saturation, l’architecture ukrainienne a fait le choix inverse : l’incarnation et la latence courte. Communication présidentielle directe et physiquement située, les vidéos de Volodymyr Zelensky depuis Kyiv, dont des travaux universitaires et les analyses du Reuters Institute d’Oxford ont documenté la centralité, chaîne raccourcie entre l’événement, le témoin, l’autorité et la publication, et institutionnalisation du dispositif : un Centre de communication stratégique et de sécurité de l’information travaille avec la diplomatie ukrainienne contre la désinformation russe, et l’OTAN formait encore en 2026 des équipes de communication publique d’institutions de défense ukrainiennes. avéré
L’honnêteté analytique impose le contrepoint, et il conditionne la crédibilité de toute cette comparaison : l’Ukraine pratique elle aussi une communication stratégique de guerre, avec sélection des images, mise en scène du leadership, construction héroïque, mobilisation émotionnelle et ciblage différencié des opinions étrangères. La différence entre les architectures ne porte pas sur l’existence d’une stratégie narrative, que tous les acteurs ont, mais sur les méthodes, les contraintes institutionnelles, le rapport à la preuve et le degré de manipulation toléré. possible
États-Unis et OTAN : publier avant que l’adversaire ne parle
On prête volontiers à l’Occident un dogme de la parole unique. Le terrain de 2026 dément cette image : sur l’existence même de négociations avec Téhéran, les déclarations américaines et iraniennes se sont encore contredites publiquement début août. avéré La contribution occidentale distinctive est ailleurs : retirer à l’adversaire son récit avant qu’il ne l’utilise. Avant l’invasion de l’Ukraine en février 2022, Washington a déclassifié et publié des renseignements sur les préparatifs russes et d’éventuelles opérations sous faux drapeau ; le directeur de la CIA, William Burns, expliquera ensuite que cette transparence anticipée avait privé Moscou de certains prétextes narratifs. avéré L’OTAN inscrit aujourd’hui explicitement cette technique de préparation des publics, le pre-bunking, dans sa réponse aux menaces informationnelles. avéré C’est le miroir exact du modèle de saturation : là où l’un veut être la première version disponible, l’autre publie avant que cette première version ne puisse s’imposer.
Israël : l’autorité par la preuve, et son paradoxe
Cinquième architecture : la preuve opérationnelle à grande vitesse. Les canaux publics de l’armée israélienne produisent en continu vidéos aériennes, cartes, chronologies, images avant et après, et renseignements déclassifiés présentés comme pièces à l’appui des versions israéliennes des événements : ce sont des communications d’acteur, et c’est précisément leur intérêt analytique. probable Car cette architecture porte une vulnérabilité structurelle que les quatre autres n’ont pas au même degré : plus un État fonde son autorité narrative sur la démonstration factuelle, plus une preuve contestée, incomplète ou corrigée ultérieurement lui coûte cher. Le système de saturation peut absorber la contradiction, puisqu’il peut rechercher la confusion ; le système de preuve la supporte très mal. L’autorité par la preuve peut être l’une des architectures les plus convaincantes. Elle est aussi l’une des plus exposées : plus un acteur revendique la preuve, plus chaque preuve contestée, incomplète ou corrigée ultérieurement devient un passif informationnel. Toute organisation qui communique par la démonstration, États comme entreprises, vit sous ce même paradoxe. possible
La couche transversale : l’industrialisation par l’IA
Une sixième couche traverse désormais les cinq architectures : l’IA générative réduit le coût de la traduction, de la reformulation, de la déclinaison linguistique, de la production de commentaires et de personas. OpenAI a documenté plusieurs opérations d’influence liées à l’Iran utilisant ses modèles, dont une opération générant du contenu politique décliné par audiences ; l’éditeur relève toutefois que ces opérations ont généralement obtenu peu d’engagement réel. probable La nuance est essentielle et rejoint ce que la science de la visibilité IA établit par ailleurs : la capacité de production n’est pas la capacité d’influence. Produire mille versions d’un message est devenu trivial ; le faire recevoir, croire et agir ne l’est pas davantage qu’avant. possible
La grille de lecture comparative
| Acteur | Architecture dominante | Incertitude travaillée | Instrument principal | Cible décisive |
|---|---|---|---|---|
| Iran | Polyphonie à effet coercitif | L’intention | Menace, diplomatie, relais | Décideurs et marchés |
| Russie | Saturation contradictoire | La réalité | Volume, répétition, versions concurrentes | Opinions et décideurs |
| Ukraine | Incarnation à latence courte | Réduction de l’incertitude | Leadership incarné, réseaux, preuve | Alliés et population |
| États-Unis, OTAN | Publication anticipée (pre-bunking) | L’anticipation | Renseignement déclassifié | Alliés et médias |
| Israël | Preuve opérationnelle | L’attribution | Images, chronologies, renseignement | Audiences internationale et interne |
Ces six variables valent au-delà des États. Appliquées à une entreprise en crise, elles décrivent exactement les choix qui s’offrent à elle : parler vite ou parler prouvé, une voix ou plusieurs, un message ou des messages segmentés, et surtout, mesurer ou non ce que sa parole déplace réellement. possible
Le test du contrefactuel
Toute cette analyse porte une exigence qu’il faut nommer, sous peine de retomber dans le travers qu’elle dénonce : distinguer la guerre réelle de l’effet propre de la communication. Sur Ormuz, la prime d’assurance monte-t-elle parce que l’Iran communique, parce que des navires sont réellement touchés, ou parce que la parole modifie la perception d’un risque militaire déjà là ? La réponse n’est jamais univoque, et c’est précisément pourquoi une analyse sérieuse doit se soumettre à un contrôle avant d’attribuer un effet à un message.
Ces quatre questions rapprochent l’analyse de communication d’une logique de renseignement : elles interdisent de confondre la simultanéité avec la causalité, et l’intention avec l’effet. Appliquées au 6 août, elles donnent une réponse honnête : le mouvement du Brent est simultané et plausiblement consécutif à la nouvelle iranienne, une autre explication partielle existe, le contexte américain de la semaine, et l’effet est mesurable hors média, dans les prix. C’est assez pour parler d’un facteur, pas assez pour parler d’une cause unique. possible
Faire calculer autrement
La guerre informationnelle ne consiste plus seulement à faire croire quelque chose. Elle consiste à faire calculer autrement. Une menace iranienne modifie la prime exigée par un assureur. Une version russe oblige une rédaction à consacrer des heures à vérifier ce qui a demandé des minutes à diffuser. Une vidéo ukrainienne réduit la fenêtre pendant laquelle une rumeur de vacance du pouvoir peut devenir crédible. Un renseignement américain déclassifié cherche à rendre inutilisable un prétexte préparé. Le véritable objectif n’est donc pas toujours l’opinion : c’est parfois le processus de décision lui-même. Et c’est pour cela que la réponse aux guerres de la parole ne peut pas être uniquement du fact-checking, qui traite la croyance : elle doit aussi être de la mesure, qui traite l’effet. On ne défend pas un environnement de décision avec des démentis. On le défend en sachant, en continu, ce que les paroles y déplacent. possible
Marc Lugand-Sacy, président d’ELMARQ, cité par La Tribune Dimanche comme expert de la guerre informationnelle. Une analyse d’ELMARQ sur la riposte informationnelle française a également été citée comme source par la Fondation Jean-Jaurès. ELMARQ analyse les dispositifs d’influence et mesure ce que les paroles déplacent, dans les archives, les marchés de l’attention et les réponses des moteurs d’intelligence artificielle. À lire en regard : notre monographie du conflit d’Hormuz comme système de communication, la rubrique Guerre informationnelle et notre doctrine d’attribution.


