Le 15 septembre 2026, le ministère américain de la Justice a rendu publique une inculpation visant 5 personnes, poursuivies devant le tribunal fédéral du district sud de New York pour association en vue de financer le terrorisme et association en vue de commettre un meurtre rémunéré. Les 5 accusés sont en fuite. Une inculpation, le ministère le rappelle lui-même, n’est qu’une accusation : les prévenus sont présumés innocents tant que leur culpabilité n’a pas été établie au-delà du doute raisonnable devant un tribunal. Tout ce qui suit est donc décrit comme allégué. Et ce qui rend ce document remarquable n’est pas la gravité des faits reprochés, c’est la grille tarifaire qu’il expose.
La grille
Selon l’accusation, une recrue installée aux États-Unis a d’abord été payée entre 1 000 et 1 500 dollars pour photographier et filmer des lieux liés à un dissident russe. On lui a ensuite proposé 40 000 dollars pour faire disparaître cette personne. Une autre recrue avait accepté 200 dollars pour photographier une cible en Lituanie, avant de se voir offrir environ 25 000 dollars pour la tuer. Après son refus, l’accusation affirme qu’un travail présenté comme plus simple lui a été proposé : incendier un entrepôt, des stocks alimentaires ou une sous-station électrique, les cibles désignées étant les pays qui aident l’Ukraine. Le dossier cite des opérations à Prague en juin 2024 et en Lituanie en septembre 2024, et situe l’activité du réseau depuis au moins 2024, avec des épisodes en novembre 2025 puis en 2026.
Les personnes visées sont décrites ainsi : Yuri Khrameev, 63 ans, surnommé « Colonel Yuri », présenté comme un ancien colonel du renseignement russe ; son fils Kirill Khrameev, 27 ans, décrit comme officier du FSB ; et 3 intermédiaires, 2 ressortissants cubains et un Vénézuélien de 22 ans, dont l’accusation affirme qu’ils coordonnaient les opérations et recrutaient aux États-Unis.
L’unité opérationnelle n’est plus l’agent, c’est la tâche
Nous lisons d’ordinaire ces affaires sur une échelle : l’espionnage d’un côté, le sabotage plus loin, l’assassinat tout au bout, chacun supposant un degré d’engagement, de formation et de loyauté supérieur. Le document américain décrit autre chose. Il décrit un même canal de recrutement qui propose successivement une photographie, une surveillance, un incendie, puis un meurtre, avec un prix pour chaque échelon. Ce n’est pas une montée en compétence, c’est une montée en tarif. Nous employons ici l’expression de coercition fractionnée comme label d’analyse et non comme concept déposé : l’opération est découpée en tâches de risque inégal, distribuées à des exécutants qui peuvent ignorer le commanditaire final comme l’ensemble du plan.
La conséquence pratique est brutale. Un service n’a plus besoin de disposer sur place d’un officier capable de conduire une opération entière. Il lui faut un recruteur, une messagerie, de l’argent et des exécutants locaux interchangeables. L’exécutant, lui, n’a besoin ni d’adhérer à une cause, ni d’appartenir à un service, ni d’accepter le niveau maximal de violence : il peut s’arrêter à la photographie, et quelqu’un d’autre prendra l’échelon suivant. Le commanditaire conserve la continuité stratégique tout en distribuant la responsabilité opérationnelle. C’est ce qui rend l’attribution si lente, et nous avions déjà mesuré ce délai en constatant qu’environ 28 jours séparent la découverte d’un engin de son attribution publique.
Une confirmation indépendante du modèle, pas du dossier
La veille de l’inculpation, le 14 septembre, une enquête transfrontalière coordonnée par le réseau d’investigation de l’Union européenne de radio-télévision et menée avec DW, LRT, RTVE et la télévision publique tchèque a documenté le recours en Europe à des exécutants qu’elle appelle des agents jetables : des personnes souvent jeunes et financièrement vulnérables, recrutées via les réseaux sociaux et des plateformes d’emploi pour des missions de surveillance et de sabotage en Tchéquie, en Pologne, en Roumanie et en Lituanie entre mai et septembre 2024. Les autorités lituaniennes, roumaines et polonaises relient ce réseau au renseignement militaire russe.
Il faut être précis sur ce que cette enquête prouve. Elle ne nomme aucun des accusés américains, et rien de public ne relie les 2 dossiers. Les 2 documents convergent sur une ville, Prague, et sur une période, l’été 2024, sans qu’aucune pièce n’établisse qu’ils décrivent la même opération. Ce qu’elle confirme, indépendamment et par une autre voie, c’est l’existence du mode opératoire lui-même. Nous décrivions déjà ce basculement en observant que le saboteur ne ressemble plus à un espion. Le dossier américain ajoute la pièce qui manquait : le prix.
Ce qu’ELMARQ retient
Pour un opérateur d’infrastructure, une entreprise de défense ou une organisation exposée, la conséquence n’est pas de craindre un agent infiltré, elle est de cesser d’attendre qu’il ressemble à un agent. Si l’accusation dit vrai, la première étape d’une opération est indiscernable d’un fait divers : quelqu’un photographie un site, et personne ne signale une photographie. 3 réflexes en découlent. Considérer la reconnaissance banale, les prises de vue répétées et les approches d’emploi improbables comme des signaux à consigner, et non comme des anecdotes. Admettre que la ligne entre délinquance rémunérée et opération étatique alléguée n’est plus lisible sur le profil de l’exécutant, mais seulement sur la chaîne qui le paie. Et, en communication de crise, se préparer à un temps d’attribution long : entre l’incident et le moment où une autorité nomme un commanditaire, l’espace appartient à ceux qui parlent les premiers.


