
L'assaut européen
Sept groupements ont franchi le cap du milliard d'euros, la croissance moyenne frôle 15 %, et tous regardent désormais au-delà des Pyrénées. La conquête européenne n'est pas qu'une stratégie de croissance, c'est devenu le récit dominant du secteur. Décryptage.
L'Europe est devenue le nouveau récit de puissance des groupements
Le mot d'ordre de la rentrée tient en une image : la conquête. Sept groupements français ont désormais franchi le cap du milliard d'euros de chiffre d'affaires, le secteur affiche une croissance moyenne de l'ordre de 15 % sur 2025, et les trois premiers, Giphar, Elsie Santé et Aprium, pèsent chacun plus de deux milliards. La taille est là, et avec elle, l'appétit.
Cette puissance cherche un théâtre, et elle l'a trouvé : l'Espagne d'abord, l'Italie ensuite. La presse professionnelle parle déjà de ruée vers l'Espagne, un marché jugé sous-exploité où les groupements français transposent leur modèle d'enseigne. Le mouvement est réel, mais ce qui nous intéresse ici, c'est qu'il est d'abord raconté.
Car la conquête européenne n'est pas qu'une opération financière, c'est un récit de puissance adressé au marché intérieur. Dire qu'on s'exporte, c'est dire qu'on gagne. Et dans une profession inquiète de la fermeture des officines et de la pression sur les marges, le récit du champion qui franchit les frontières est un puissant antidote au doute.
Pharmabest plante son drapeau à Madrid, et chiffre sa conquête
La manœuvre de la quinzaine est signée Pharmabest, qui a bouclé une année record à 1,5 milliard d'euros. Le groupe a ouvert sa première pharmacie pilote à Madrid en juin 2025, en a intégré seize depuis, et affiche une trajectoire datée : une trentaine d'officines espagnoles fin 2026, soixante-dix d'ici 2030. La même grammaire que Lafayette en Italie : un cap, des chiffres, une échéance.
Lue à la grille ELMARQ, cette communication est un manifeste de méthode autant qu'une annonce. Le cadre : un modèle français qui s'exporte parce qu'il se croit supérieur. La posture : le pionnier méthodique, qui teste, mesure, puis déploie. Le chiffre n'est pas qu'une information, c'est une preuve de sérieux, une façon de dire que la conquête est pilotée, pas improvisée.
La cible réelle reste française. Le titulaire hexagonal qui hésite à rejoindre une enseigne lit, en creux, un argument décisif : rejoignez un réseau qui ne subit pas le marché, qui l'ouvre. Quand un acteur transforme une ouverture de pharmacie à l'étranger en jalon stratégique communiqué, il ne vend pas l'Espagne, il vend sa propre marche en avant.
Le signal à retenir : la course à l'Europe est aussi une course au récit le plus crédible. Le groupement qui chiffre, date et documente sa conquête prend une longueur d'avance narrative sur celui qui se contente de la promettre. La preuve a remplacé la promesse.
Ce décodage appliqué à votre groupement : l'audit de positionnement
Il ne vend pas l'Espagne, il vend sa propre marche en avant.
Ce que la ruée vers l'Espagne ne dit pas à voix haute
Premier angle mort : la conquête sert aussi à peser plus lourd face aux laboratoires. Les groupements s'internationalisent en partie pour augmenter leur pouvoir de négociation et élargir leur offre de marques étrangères. Le récit du champion masque une logique d'achat : plus de volume, plus de levier. Ce n'est pas un reproche, c'est une grille que le titulaire devrait avoir en tête avant d'adhérer à l'imaginaire.
Second angle mort : pendant que les états-majors regardent vers Madrid et Milan, la France perd des officines. Le récit de l'expansion extérieure et la réalité de la contraction intérieure cohabitent sans se parler. Or un groupement qui raconte sa conquête européenne sans raconter ce qu'il fait pour la pharmacie de la rue voisine s'expose à un décalage que ses adhérents finiront par sentir.
Le détail qui compte : la conquête est un récit puissant, mais c'est un récit de sommet. Il fédère les dirigeants, il ne réchauffe pas forcément le comptoir. Le camp qui saura raconter, en même temps, la conquête et la proximité, tiendra les deux bouts de la profession.
Conquête au sommet, proximité au comptoir : à vous de tenir les deux
- 01
Le récit de conquête de votre groupement est un atout, à condition de le traduire dans votre rue. Personne, à Saint-Lô ou à Quimper, n'entre dans une officine parce qu'elle ouvre à Madrid. Mais on y entre plus volontiers si l'enseigne inspire la solidité. Votre travail cette quinzaine : convertir la puissance affichée en haut en confiance ressentie en bas.
- 02
Concrètement : empruntez à votre groupement sa preuve, pas son vocabulaire. Plutôt que de répéter conquête et croissance, dites ce que cette solidité vous permet d'offrir localement, un service, une disponibilité, un conseil. Le patient n'achète pas un milliard d'euros de chiffre d'affaires, il achète une certitude au moment où il pousse votre porte.
- 03
Le piège : se draper dans le récit du grand groupe et oublier que votre vitrine parle d'abord de vous. La conquête européenne est leur histoire. La proximité est la vôtre, et elle ne se sous-traite pas.
Dans la pharmacie française, on a remplacé la promesse par la preuve : celui qui chiffre, date et documente sa conquête a déjà gagné la bataille du récit, avant même d'avoir gagné celle du marché.
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