Le 16 septembre 2026, dans son discours sur l’état de l’Union à Strasbourg, Ursula von der Leyen a dit une phrase qui vaut mieux que les annonces qui l’entourent : « notre doctrine, nos institutions et notre processus de décision n’ont pas suivi la nouvelle réalité ». Elle a proposé dans la foulée un manuel européen de réponse aux menaces hybrides, un protocole d’urgence de sécurité activable par un seul État membre, et un futur Conseil européen de sécurité associant des partenaires comme le Canada, la Norvège, l’Ukraine et le Royaume-Uni. La couverture a retenu le Conseil. C’est le protocole qui compte, et pour une raison précise : il cherche à répondre à la question que l’Europe n’a jamais su trancher collectivement.
La zone que personne ne gouverne
La présidente de la Commission a nommé exactement l’espace visé : les incidents « qui restent en deçà de l’agression armée mais menacent clairement notre sécurité nationale ». Et elle a décrit la fonction du dispositif sans détour, comme un mécanisme destiné à flanquer l’article 4 de l’OTAN. Activé par un État membre, il réunirait tous les autres pour coordonner une réponse européenne et dissuader une escalade. C’est la reconnaissance publique d’un trou : entre l’incident de sécurité traité nationalement et l’agression armée qui déclenche la défense collective, il existe une bande large où l’Europe sait constater, parfois attribuer, rarement décider ensemble.
Cette bande, nous la documentons depuis des semaines sans jamais pouvoir la fermer. Un drone sur un aéroport, un câble sous-marin sectionné, un incendie d’entrepôt, une reconnaissance photographique, une intrusion aérienne, un sabotage ferroviaire dont l’auteur reste inconnu. Chaque dossier pose un problème différent : ici l’effet est fort mais l’attribution faible, là l’attribution est solide mais l’effet dérisoire, ailleurs chaque fait pris isolément est mineur et c’est leur répétition qui inquiète. Von der Leyen a résumé ce basculement d’une formule qui mérite d’être citée telle quelle : les menaces hybrides deviennent « de moins en moins hybrides et de moins en moins des menaces ». Autrement dit, elles ressemblent de plus en plus à ce qu’elles sont.
Le vrai sujet n’est pas l’organe, c’est le déclencheur
Créer une enceinte est un problème d’organigramme. Définir le moment où l’on s’y réunit est un problème de doctrine, et c’est celui-là qui décide de tout. Nous décrivons ce point comme le seuil de réponse collective, label d’analyse et non concept déposé : la ligne à partir de laquelle une série d’actes restant individuellement sous le niveau de l’agression armée devient assez grave pour appeler une réaction de tous. Placez ce seuil trop haut, et l’adversaire apprend qu’il peut accumuler indéfiniment des actes hostiles sans jamais déclencher de conséquence commune. Placez-le trop bas, et une attribution erronée, un fait divers mal lu ou une opération opportuniste suffisent à provoquer une escalade disproportionnée. Il n’existe aucun réglage confortable entre les 2.
4 variables décident en pratique de ce franchissement, et aucune ne se suffit à elle-même : le niveau de preuve de l’attribution, la gravité de l’effet, la répétition qui transforme une anomalie en schéma, et l’intention stratégique que l’on prête à l’auteur. Un dossier peut être solide sur 3 d’entre elles et inexploitable sur la quatrième. C’est précisément ce qui rend la décision politique et non technique.
La difficulté que personne n’aime nommer
Une réponse collective doit être expliquée publiquement. C’est là que la sécurité rencontre la communication, et que le problème devient celui d’ELMARQ autant que celui des chancelleries. Un service de renseignement peut détenir une conviction de haut niveau sur un dossier classifié tout en ne disposant d’aucune preuve publiable. Les 27 peuvent alors être certains entre eux et muets devant leurs opinions. Or une réponse européenne qui ne peut pas être justifiée devant les citoyens est une réponse fragile : elle offre à l’adversaire un terrain de contestation gratuit, et elle expose l’Union au reproche d’agir sur des motifs qu’elle refuse d’exposer.
S’y ajoute le temps. Nous avons mesuré qu’environ 28 jours séparent la découverte d’un engin de son attribution publique. Un mécanisme collectif qui attendrait l’attribution formelle arriverait donc toujours après la séquence médiatique, et souvent après que le récit adverse s’est installé. Un mécanisme qui n’attendrait pas se condamnerait à réagir sur une base contestable. Cette tension entre vitesse et solidité est le vrai coût de la zone grise, et aucun organigramme ne la résout.
Ce qu’ELMARQ retient
Pour un opérateur d’infrastructure, une entreprise exposée ou une direction des affaires publiques, l’annonce de Strasbourg change moins les règles que les attentes. 3 conséquences s’en déduisent. La première est probatoire : si l’Union se dote un jour d’un déclencheur, il faudra bien que quelqu’un documente ce qui l’a franchi, et cette charge descendra vers les opérateurs avant d’être écrite dans un texte. La deuxième est chronologique : l’incident isolé cessera d’être traité comme une anomalie locale dès lors qu’il pourra compter dans une série, ce qui suppose de consigner ce que l’on classait jusqu’ici sans suite. La troisième est réputationnelle : dans la fenêtre qui sépare l’incident de l’attribution, personne ne parlera à votre place, et ceux qui auront préparé cette fenêtre y tiendront le terrain. C’est le même déplacement que nous observions en constatant que le saboteur ne ressemble plus à un espion : la menace a changé de forme avant que nos catégories ne changent de nom.
Marc Lugand-Sacy, président d’ELMARQ.


