Pharma : faire passer le médicament de la dépense à l’infrastructure
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Pharma : faire passer le médicament de la dépense à l’infrastructure

Neuf présidents de laboratoires demandent que le médicament soit traité comme la défense ou l’énergie. Ce n’est pas seulement une demande d’argent, c’est une demande de catégorie, et les chiffres viennent de la fédération du secteur.

Marc Lugand-Sacy23.09.2026 · MAJ 23.09.20269 min de lecture1 936 mots
§ À retenir4 points clés
  1. 01

    Ce n’est pas seulement une demande d’argent, mais c’en est une.

  2. 02

    Les signataires demandent aux gouvernements de sécuriser la « souveraineté sanitaire » européenne et écrivent que, « tout comme la défense ou l’énergie, les médicaments modernes devraient être traités comme une infrastructure vitale ».

  3. 03

    C’est un changement de guichet et de vocabulaire, qui déplacerait le médicament de la colonne des coûts vers celle des actifs stratégiques.

  4. 04

    Autrement dit : l’essentiel de l’appareil probatoire vient de la profession elle-même.

Sur une terrasse face au siège de la Commission européenne à Bruxelles au crépuscule, un homme en manteau regarde l'horizon tandis qu'une main lui tend une lettre ouverte signée par plusieurs laboratoires
© ELMARQ · Illustration éditoriale

Le 22 septembre 2026, les présidents de 9 groupes pharmaceutiques ont cosigné une lettre ouverte aux gouvernements européens. AstraZeneca, Boehringer Ingelheim, Chiesi, Ipsen, GSK, Novo Nordisk, Novartis, Roche et Sanofi.

La demande est budgétaire, et il faut le dire d’emblée : les signataires réclament davantage d’investissement, une latitude budgétaire accrue, des essais plus rapides et une meilleure valorisation de l’innovation. Ce n’est pas seulement une demande d’argent, mais c’en est une.

Ce qui la distingue d’un plaidoyer ordinaire est ailleurs.

La partie intéressante tient en une phrase du texte. Les signataires demandent aux gouvernements de sécuriser la « souveraineté sanitaire » européenne et écrivent que, « tout comme la défense ou l’énergie, les médicaments modernes devraient être traités comme une infrastructure vitale ».

Ce qui se joue n’est pas un montant, c’est une catégorie

Une dépense de santé et une infrastructure vitale ne sont pas soumises aux mêmes règles de décision publique.

Une dépense se maîtrise, se plafonne, s’arbitre contre d’autres dépenses, et se discute chaque année dans une loi de financement. Une infrastructure vitale se sécurise, se planifie sur une décennie, et sa dépendance extérieure se traite comme un risque et non comme une économie.

Ce que demandent ces 9 présidents ne se limite donc pas à un montant. C’est un changement de guichet et de vocabulaire, qui déplacerait le médicament de la colonne des coûts vers celle des actifs stratégiques.

Les chiffres avancés, et d’où ils viennent

La lettre mobilise 5 données principales : plus de 600 milliards de dollars d’investissements pharmaceutiques annoncés aux États-Unis et en Chine en 2 ans, une part européenne de la recherche mondiale passée de 43 % en 1990 à 31 % aujourd’hui, une part des essais cliniques commerciaux ramenée à 9 %, environ 40 % des nouvelles thérapies approuvées qui n’atteindraient jamais les patients européens, et près de 600 jours d’attente moyenne pour celles qui y parviennent.

Ces chiffres sont sourcés dans le texte, et c’est ce qui permet de les situer. Les parts de recherche et le délai d’attente proviennent de l’EFPIA, la fédération européenne du secteur. La proportion de thérapies inaccessibles provient d’une prise de position de cette même fédération. La part des essais commerciaux renvoie à un discours de la Commission.

Autrement dit : l’essentiel de l’appareil probatoire vient de la profession elle-même. Ce n’est ni un scandale ni un disqualifiant, c’est la règle du genre. Un document d’influence assemble les données qui servent sa thèse, et le lecteur attentif regarde d’abord la signature au bas des tableaux.

Nous avons cherché une contre-mesure indépendante, et c’est là que le dossier devient intéressant. Les chiffres publics disponibles sur l’attractivité française en recherche clinique proviennent eux aussi, pour l’essentiel, des fédérations du secteur, reprises ensuite par la presse et par des travaux parlementaires.

Le décrochage lui-même n’est pas contesté et il est probablement réel. Mais il n’existe pas, à notre connaissance, de mesure publique indépendante permettant de le trancher contradictoirement. C’est un fait sur le débat plus que sur le médicament : quand la seule source chiffrée est la partie qui demande, la discussion se déplace du constat vers la confiance.

Pourquoi défense et énergie ont obtenu ce régime

La comparaison n’a de force que si l’on regarde ce que ces 2 secteurs ont réellement démontré pour l’obtenir. Ils ne l’ont pas reçu parce qu’ils étaient importants. L’éducation est importante.

Ils l’ont reçu parce que 4 conditions se sont trouvées réunies au même moment.

  • Une dépendance mesurable et concentrée. Pas une vulnérabilité diffuse, une part de fournisseur que l’on peut écrire en pourcentage et pointer sur une carte.
  • Une rupture déjà survenue. Pas redoutée, constatée. L’énergie a eu 2022, la défense a eu la démonstration qu’un stock de munitions se vide plus vite qu’il ne se reconstitue.
  • Un coût payé par tout le monde en même temps. Une facture qui monte pour chaque foyer le même hiver rend un argument politique lisible en une phrase.
  • Un instrument d’État déjà disponible. Requalifier ne sert à rien si personne ne peut agir ensuite. Les 2 secteurs disposaient de leviers publics anciens, programmation pluriannuelle, opérateurs sous contrôle, capacités de réquisition.

Le médicament remplit ces conditions inégalement. La dépendance est réelle sur certains principes actifs et documentée. La rupture existe, mais sous forme de pénuries dispersées dans le temps plutôt que d’un choc unique et daté. Le coût est supporté par des patients successifs, pas par tout le monde le même mois. Et l’instrument d’État reste largement à construire.

C’est ce qui rend cette lettre intéressante plutôt que faible. On ne demande pas une catégorie quand on a fini de la démontrer. On la demande pour que les démonstrations à venir y soient rangées. La requalification est une opération d’anticipation : elle vise le cadre dans lequel le prochain incident sera lu.

Une infrastructure n’est pas un compliment, c’est un régime

Le mot « stratégique » est agréable à recevoir. Il faut regarder ce qu’il fait réellement dans les 2 secteurs invoqués.

Dans la défense, il produit des obligations très concrètes : sécurisation des chaînes d’approvisionnement, constitution et entretien de stocks, réduction documentée des dépendances, et jusqu’à la possibilité de réserver des capacités de production activables en crise. Ce ne sont pas des contreparties négociées après coup, c’est le contenu même du régime.

Dans l’énergie, le même statut s’accompagne d’obligations de continuité de fourniture, de niveaux de stockage réglementés et d’un droit de regard public sur des décisions d’investissement qui relevaient auparavant de la seule stratégie d’entreprise.

La question posée aux 9 signataires est donc symétrique de celle qu’ils posent aux gouvernements. Vous voulez le régime de la défense et de l’énergie : acceptez-vous les contreparties de la défense et de l’énergie ?

Disponibilité garantie sur des molécules peu rentables, stocks imposés, capacités de production maintenues en France ou en Europe même sous-utilisées, transparence sur les chaînes d’approvisionnement jusqu’aux principes actifs. La lettre ne les mentionne pas. Ce n’est pas nécessairement une omission tactique : c’est que la demande a été écrite du point de vue des moyens, pas du régime.

Or un statut ne se découpe pas. On n’obtient jamais la colonne du budget sans la colonne des obligations, et la seconde arrive toujours plus tard que la première.

Si la requalification passe, qui perd

C’est la question que les documents d’influence ne posent jamais, et c’est la seule qui mesure ce qui est réellement demandé. Une requalification ne supprime pas l’arbitrage. Elle le déplace, et ce déplacement a des perdants identifiables.

Le payeur, d’abord. L’argument « ce prix est trop élevé » se défend correctement contre un argument de coût. Il se défend très mal contre un argument de dépendance. Dans une négociation de prix, passer du registre de la dépense à celui de la souveraineté ne change pas le montant discuté, il change la charge de la preuve : c’est désormais à celui qui refuse d’expliquer le risque qu’il accepte.

Les autres candidats à la même enveloppe, ensuite. La souveraineté n’est pas un budget illimité, c’est une file d’attente. Chaque secteur qui y entre affaiblit l’argument du suivant, parce que l’exception cesse d’être exceptionnelle. L’agroalimentaire, les matériaux critiques et l’infrastructure numérique regardent ce dossier pour cette raison.

La fréquence du contrôle, enfin. Une dépense se vote chaque année et se rediscute chaque année. Une infrastructure se planifie sur une décennie. Ce que l’industriel gagne en prévisibilité, une assemblée le perd en occasions de trancher. C’est le même mécanisme que celui d’un accord sans date de fin : la stabilité s’achète avec des rendez-vous.

Aucun de ces 3 déplacements ne disparaît si la requalification aboutit. Le budget contraint ne s’évapore pas : selon le dispositif retenu, l’arbitrage se reporte sur d’autres dépenses de santé, sur la fiscalité, sur les cotisations ou sur le déficit.

D’où les 4 questions que personne ne pose encore, et qui décideront de tout.

Qui supporte le risque ? Une infrastructure dont la rentabilité n’est pas garantie a besoin d’un porteur de dernier ressort. L’État, l’assurance maladie, l’industriel ou le patient : le choix n’est pas technique.

Qui garantit la demande ? Un engagement de capacité ne vaut que s’il est adossé à un engagement d’achat. C’est ce qui distingue une commande publique d’une déclaration d’intention.

Qui accepte les obligations de production ? Maintenir une ligne peu rentable en Europe a un coût, et il faut dire qui le porte avant, pas pendant la pénurie suivante.

Qui décide de ce qui est stratégique ? C’est la question maîtresse. Une liste de molécules critiques est un instrument de puissance : celui qui tient la plume décide de ce qui bénéficie du régime, donc de qui est protégé de l’arbitrage ordinaire.

Demander à être traité comme une infrastructure vitale, c’est demander à être financé comme telle et contrôlé comme telle. Le second terme arrive toujours, et rarement au moment choisi.

Ce que cette lettre ne démontre pas

Elle ne démontre pas que le décrochage européen soit causé par les politiques de prix. La corrélation entre une part de recherche qui baisse et des contraintes budgétaires qui montent est avancée par les signataires, elle n’est pas établie par une contre-expertise indépendante dans ce document.

Elle ne démontre pas davantage que les chiffres soient faux. Une donnée produite par une fédération professionnelle n’est pas fausse par construction ; elle est simplement non indépendante, et doit être présentée comme telle.

Elle ne démontre enfin rien sur ce que les gouvernements feront. Une lettre ouverte mesure une demande et le moment choisi pour la formuler, pas un résultat.

Le détail de gouvernance que personne ne relèvera

Ce ne sont pas les directions générales qui signent. Ce sont les présidents de conseil.

Une direction générale qui écrit aux gouvernements engage une trajectoire commerciale. Un président de conseil qui écrit aux gouvernements engage la position institutionnelle de l’entreprise, celle qui survit aux mandats de ses dirigeants opérationnels.

Le choix du signataire est donc un élément du message, et il indique que le secteur ne joue pas un arbitrage de l’année mais un cadrage de la décennie.

Ce que toute organisation peut en retirer

La mécanique est transposable à n’importe quel secteur qui subit un arbitrage budgétaire défavorable, et elle est bien plus efficace qu’une plainte.

Dans quelle catégorie votre activité est-elle rangée ? Dépense, investissement, risque, infrastructure. La catégorie détermine qui décide, sur quel horizon, et contre quoi votre budget est mis en balance.

Le précédent que vous invoquez, l’avez-vous vraiment lu ? Une analogie ne vaut que si l’on sait ce que le secteur comparé a dû démontrer, et ce qu’il a accepté en échange.

Vos preuves survivent-elles à l’examen de leur origine ? Une donnée produite par votre propre fédération affaiblit une démonstration au moment précis où elle devient décisive. Il vaut mieux l’assumer d’emblée que de la voir relevée par un contradicteur.

Qui signe ? La fonction du signataire dit l’horizon de la demande, et elle est lue avant le texte.

La bataille visible porte sur le prix du médicament. La bataille réelle porte sur la colonne du tableau dans laquelle on l’inscrit, et celle-là se gagne des années avant l’arbitrage qu’elle détermine.

Enrichissement du 23 septembre 2026. Quatre sections ont été ajoutées après la première mise en ligne : « Pourquoi défense et énergie ont obtenu ce régime », « Une infrastructure n’est pas un compliment, c’est un régime », « Si la requalification passe, qui perd » et les 4 questions d’arbitrage qui la concluent. Une phrase du chapô a par ailleurs été corrigée : la lettre demande bien davantage de moyens, en plus d’un changement de catégorie. Ni le titre ni l’adresse n’ont changé.

§ Questions fréquentes

Ce qu'il faut comprendre

Que demandent exactement les 9 signataires ?

De revoir l'environnement d'investissement, les essais cliniques, la propriété intellectuelle et les dépenses de santé, mais surtout de sécuriser la souveraineté sanitaire européenne et de traiter les médicaments modernes comme une infrastructure vitale, au même titre que la défense ou l'énergie.

Pourquoi la comparaison avec la défense et l'énergie compte-t-elle ?

Parce qu'une dépense et une infrastructure vitale ne relèvent pas des mêmes règles de décision publique. La première se plafonne et s'arbitre chaque année, la seconde se planifie sur une décennie et sa dépendance extérieure se traite comme un risque.

Les chiffres cités sont-ils indépendants ?

Majoritairement non. Les parts de recherche, le délai d'attente et la proportion de thérapies inaccessibles proviennent de l'EFPIA, la fédération européenne du secteur ; la part des essais commerciaux renvoie à un discours de la Commission. Ce n'est pas un disqualifiant, c'est une donnée de lecture.

Qui a signé, et est-ce un détail ?

Ce sont des présidents de conseil, pas des directions générales. Une direction générale engage une trajectoire commerciale, un président de conseil engage la position institutionnelle de l'entreprise. Le choix du signataire indique un cadrage de longue durée, pas un arbitrage de l'année.

Que peut en retirer un autre secteur ?

Que la catégorie dans laquelle une activité est rangée détermine qui décide, sur quel horizon et contre quoi son budget est mis en balance. Une demande de requalification s'argumente par analogie avec un régime déjà accordé à un secteur voisin.

§ Sources

Références citées

Références primaires de cette analyse. Les sources disposant d'une adresse publique sont liées directement, pour que chaque affirmation puisse être remontée à son émetteur.

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Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). Pharma : faire passer le médicament de la dépense à l’infrastructure. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/pharma-requalification-medicament-infrastructure-souverainete

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