Deux publications de la DREES, parues à trois semaines d’intervalle en juillet 2026, méritent d’être lues ensemble, ce que personne n’a fait. La première établit que la France compte 242 185 médecins en activité au 1er janvier 2026, contre 234 971416 un an plus tôt, soit 4 971 de plus et une hausse de 2,1 % en un an. Cette accélération est réelle et récente : la progression était restée inférieure à 1 % pendant plus de dix ans. Sur quatorze ans, les effectifs ont augmenté de 12,2 % et la densité est passée de 331 à 351 médecins pour 100 000 habitants. La seconde publication mesure l’accessibilité effective aux soins de premier recours en 2024 et relève un léger recul pour les médecins généralistes comme pour les infirmiers, tandis qu’elle progresse pour les kinésithérapeutes, les sages-femmes et les chirurgiens-dentistes. La tentation est immédiate : y voir un paradoxe, plus de médecins et moins d’accès, et en faire un titre. Nous nous y refusons, et pas par prudence excessive : l’organisme producteur précise lui-même que la méthode de calcul de cet indicateur ne permet pas de comparer l’accessibilité d’une année à l’autre en tenant compte de l’évolution des besoins liée au vieillissement, et déconseille explicitement d’en analyser l’évolution. Établir une causalité que la méthode interdit serait la faute la plus facile à commettre sur ce dossier, et la plus facile à retourner contre son auteur. Ce que ces données autorisent en revanche est plus solide, et plus utile.
Le chiffre que personne n’a relevé
Il figure pourtant dans la même publication, et il défait à lui seul le récit du redressement. Au 1er janvier 2026, la France compte 100 974 médecins généralistes. En 2012, elle en comptait 101 435. Quatorze ans plus tard, après de 5 000 de plus en un an et une hausse de 2,1 %deux années consécutives de reprise, leur effectif demeure inférieur à son niveau de départ. Cette stagnation s’explique par une décrue continue entre 2018 et 2024, au rythme moyen de 0,5 % par an, que les organismes producteurs attribuent en partie à des évolutions de nomenclature liées à la création de certaines spécialités en 2017, précision d’honnêteté qui ne change pas le constat d’ensemble. Pendant ce temps, les autres spécialités progressaient de 2,9 % sur la seule dernière année, atteignant 141 211 praticiens. Rapporté à la population, l’écart se creuse encore : la densité de médecins généralistes est passée de 155,5 à 146,2 pour 100 000 habitants entre 2012 et 2026, un recul de 6 %, quand celle des autres spécialités montait de 175,5 à 204,4. La densité toutes spécialités confondues progresse, elle, de 331 à 351. C’est la raison arithmétique pour laquelle un compteur national peut monter pendant que l’accès au médecin traitant se dégrade.
Voilà le fait central : la croissance spectaculaire du nombre total de médecins est portée par les spécialités, tandis que la médecine générale, celle qui détermine l’accès quotidien aux soins pour la quasi-totalité de la population, retrouve à peine son niveau d’il y a quatorze ans. Un compteur unique qui additionne ces deux trajectoires ne décrit aucune des deux. Il produit une moyenne qui rassure et qui n’informe personne, et c’est précisément ce que reprennent la plupart des débats publics sur la démographie médicale.
Ce que mesure vraiment l’accessibilité, et pourquoi elle est plus fine que la densité
L’indicateur d’accessibilité potentielle localisée mérite d’être compris, car il constitue le meilleur outil dont dispose la statistique publique et il est presque toujours mal cité. Il ne compte pas des praticiens, il mesure une adéquation territoriale entre l’offre et la demande de soins de ville, calculée à l’échelle de la commune, en tenant compte de l’offre et de la demande des communes environnantes de façon décroissante avec la distance, et en intégrant une estimation du niveau d’activité réel des professionnels ainsi que les besoins relatifs de la population locale. Il est donc bien plus fin que les indicateurs usuels de densité ou de temps d’accès, qui ignorent l’un le voisinage, l’autre la disponibilité effective. Concrètement, il s’exprime en nombre de consultations, téléconsultations ou visites à domicile accessibles par an et par habitant : 3,4 971en moyenne pour les médecins généralistes en 2024. Et c’est sa distribution, bien plus que sa moyenne, qui devrait occuper le débat public. L’écart entre l’accessibilité moyenne des territoires les mieux dotés et celle des moins bien dotés atteint 4,4 971pour les généralistes. Cet écart, que la DREES relève comme le plus faible de toutes les professions étudiées, monte à 6,1 pour les infirmiers, 6,8 pour les kinésithérapeutes et 7,9 pour les chirurgiens-dentistes. Autrement dit, l’inégalité territoriale d’accès aux soins de premier recours est un phénomène général, plus marqué encore pour les professions dont on parle le moins.
Pourquoi le compteur national persiste malgré son inutilité
Si cet indicateur agrégé est à ce point inadapté, pourquoi structure-t-il encore le débat ? Trois raisons, et elles éclairent un mécanisme qui dépasse la santé. La première est qu’il est disponible et simple : un nombre unique, publié annuellement, immédiatement comparable d’une année sur l’autre, ce qui en fait un objet médiatique idéal et un objet de décision médiocre. La deuxième est qu’il est politiquement commode dans les deux sens : il permet à un gouvernement de documenter un redressement et à une opposition de rappeler une pénurie, chacun choisissant l’échelle de temps qui l’arrange, sans qu’aucun des deux ne dise faux. La troisième, plus profonde, est qu’il correspond à un levier d’action que l’État maîtrise, le nombre de places en formation, alors que la variable décisive, la localisation d’exercice, relève de choix individuels qu’il ne maîtrise pas. Nous mesurons ce sur quoi nous croyons pouvoir agir, et nous agissons sur ce que nous savons mesurer. Ce biais explique pourquoi quinze ans de débat sur le numerus clausus ont produit des effectifs supplémentaires sans produire de l’accès là où il manque, et pourquoi les données montrent aujourd’hui une croissance des effectifs alimentée pour partie par les médecins diplômés à l’étranger, dont la part est passée de 7 % en 2012 à 11 % en 2025. Le compteur monte. La question de savoir où ces praticiens exercent, dans quelle spécialité et avec quelle disponibilité effective, reste entière.
Par quoi remplacer le compteur
Indicateur 1 : la trajectoire par spécialité, jamais le total
Publier et commenter séparément la médecine générale et les autres spécialités est le geste minimal. Un total qui masque une stagnation de quatorze ans sur la profession la plus déterminante pour l’accès n’est pas une information, c’est un écran.
Indicateur 2 : la distribution, pas la moyenne
Une accessibilité moyenne de 3,4 971consultations par an et par habitant ne décrit la situation de presque personne. C’est l’écart de 4,4 971entre les extrêmes, et la population vivant sous le seuil, qui constituent l’information utile pour un décideur ou un élu.
Indicateur 4 971: le cumul des fragilités
Le territoire à risque n’est pas celui qui manque de généralistes, c’est celui qui cumule faible accessibilité médicale, faible accessibilité infirmière, vieillissement de la population et éloignement d’un plateau technique. Ce croisement n’est publié nulle part et se construit pourtant à partir de données ouvertes existantes.
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Une remarque pour finir, qui vaut au-delà de ce dossier. Les producteurs de statistiques publiques font, en France, un travail d’une qualité et d’une transparence méthodologique remarquables : c’est la DREES elle-même qui met en garde contre une lecture temporelle abusive de son propre indicateur, précaution qu’aucune obligation ne lui imposait. Le problème n’est donc pas la donnée, il est son usage. Nous disposons d’un instrument fin, territorialisé, qui intègre la distance, l’activité réelle et les besoins locaux, et le débat public continue de se conduire à partir d’un compteur unique qui n’intègre rien de tout cela. Ce n’est pas un problème de statistique, c’est un problème de décision : on ne pilote pas un système de santé avec un nombre national, pas plus qu’on ne pilote une entreprise avec son seul chiffre d’affaires consolidé. La France ne manque pas uniformément de médecins. Elle manque de capacité de prise en charge là où les besoins progressent plus vite que la disponibilité réelle, et cette phrase, contrairement au compteur, désigne des territoires, des professions et des décisions.


