5 000 médecins de plus, et toujours moins de généralistes qu’en 2012 : pourquoi le compteur national ne dit rien de votre accès aux soins
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5 000 médecins de plus, et toujours moins de généralistes qu’en 2012 : pourquoi le compteur national ne dit rien de votre accès aux soins

La DREES a publié coup sur coup, en juillet, deux jeux de données que personne n’a rapprochés. Le premier annonce une bonne nouvelle spectaculaire : la France compte 242 185 médecins en activité au 1er janvier 2026, soit près de 5 000 de plus en un an et une hausse de 2,1 %, après plus d’une décennie de progression inférieure à 1 %. Le second, plus discret, mesure l’accessibilité effective aux soins de premier recours et relève un léger recul pour les médecins généralistes comme pour les infirmiers. Il serait tentant d’en tirer un paradoxe et un titre : plus de médecins, moins d’accès. Ce serait commode, spectaculaire, et statistiquement faux. Ce que ces deux publications établissent est à la fois plus solide et plus dérangeant : le compteur national de médecins, celui que reprennent tous les débats, ne prédit rien de l’accès aux soins d’un habitant donné. Voici pourquoi, et par quoi le remplacer.

Marc Lugand-Sacy29.07.2026 · MAJ 29.07.20267 min de lecture1 600 mots
§ À retenir4 points clés
  1. 01

    Deux publications de la DREES, parues à trois semaines d’intervalle en juillet 2026, méritent d’être lues ensemble, ce que personne n’a fait.

  2. 02

    La première établit que la France compte 242 185 médecins en activité au 1er janvier 2026, contre 234 971416 un an plus tôt, soit 4 971 de plus et une hausse de 2,1 % en un an.

  3. 03

    Cette accélération est réelle et récente : la progression était restée inférieure à 1 % pendant plus de dix ans.

  4. 04

    Sur quatorze ans, les effectifs ont augmenté de 12,2 % et la densité est passée de 331 à 351 médecins pour 100 000 habitants.

Trois professionnels penchés sur une carte de bassin de vie posée sur le capot d'une voiture, devant un cabinet médical où patientent des habitants et une pharmacie de l'autre côté de la rue. Illustration de l'échelle du bassin de vie, la seule opposable en matière d'accès aux soins, charte ELMARQ.
© ELMARQ · Illustration éditoriale

Deux publications de la DREES, parues à trois semaines d’intervalle en juillet 2026, méritent d’être lues ensemble, ce que personne n’a fait. La première établit que la France compte 242 185 médecins en activité au 1er janvier 2026, contre 234 971416 un an plus tôt, soit 4 971 de plus et une hausse de 2,1 % en un an. Cette accélération est réelle et récente : la progression était restée inférieure à 1 % pendant plus de dix ans. Sur quatorze ans, les effectifs ont augmenté de 12,2 % et la densité est passée de 331 à 351 médecins pour 100 000 habitants. La seconde publication mesure l’accessibilité effective aux soins de premier recours en 2024 et relève un léger recul pour les médecins généralistes comme pour les infirmiers, tandis qu’elle progresse pour les kinésithérapeutes, les sages-femmes et les chirurgiens-dentistes. La tentation est immédiate : y voir un paradoxe, plus de médecins et moins d’accès, et en faire un titre. Nous nous y refusons, et pas par prudence excessive : l’organisme producteur précise lui-même que la méthode de calcul de cet indicateur ne permet pas de comparer l’accessibilité d’une année à l’autre en tenant compte de l’évolution des besoins liée au vieillissement, et déconseille explicitement d’en analyser l’évolution. Établir une causalité que la méthode interdit serait la faute la plus facile à commettre sur ce dossier, et la plus facile à retourner contre son auteur. Ce que ces données autorisent en revanche est plus solide, et plus utile.

Le chiffre que personne n’a relevé

Il figure pourtant dans la même publication, et il défait à lui seul le récit du redressement. Au 1er janvier 2026, la France compte 100 974 médecins généralistes. En 2012, elle en comptait 101 435. Quatorze ans plus tard, après de 5 000 de plus en un an et une hausse de 2,1 %deux années consécutives de reprise, leur effectif demeure inférieur à son niveau de départ. Cette stagnation s’explique par une décrue continue entre 2018 et 2024, au rythme moyen de 0,5 % par an, que les organismes producteurs attribuent en partie à des évolutions de nomenclature liées à la création de certaines spécialités en 2017, précision d’honnêteté qui ne change pas le constat d’ensemble. Pendant ce temps, les autres spécialités progressaient de 2,9 % sur la seule dernière année, atteignant 141 211 praticiens. Rapporté à la population, l’écart se creuse encore : la densité de médecins généralistes est passée de 155,5 à 146,2 pour 100 000 habitants entre 2012 et 2026, un recul de 6 %, quand celle des autres spécialités montait de 175,5 à 204,4. La densité toutes spécialités confondues progresse, elle, de 331 à 351. C’est la raison arithmétique pour laquelle un compteur national peut monter pendant que l’accès au médecin traitant se dégrade.

Voilà le fait central : la croissance spectaculaire du nombre total de médecins est portée par les spécialités, tandis que la médecine générale, celle qui détermine l’accès quotidien aux soins pour la quasi-totalité de la population, retrouve à peine son niveau d’il y a quatorze ans. Un compteur unique qui additionne ces deux trajectoires ne décrit aucune des deux. Il produit une moyenne qui rassure et qui n’informe personne, et c’est précisément ce que reprennent la plupart des débats publics sur la démographie médicale.

Ce que mesure vraiment l’accessibilité, et pourquoi elle est plus fine que la densité

L’indicateur d’accessibilité potentielle localisée mérite d’être compris, car il constitue le meilleur outil dont dispose la statistique publique et il est presque toujours mal cité. Il ne compte pas des praticiens, il mesure une adéquation territoriale entre l’offre et la demande de soins de ville, calculée à l’échelle de la commune, en tenant compte de l’offre et de la demande des communes environnantes de façon décroissante avec la distance, et en intégrant une estimation du niveau d’activité réel des professionnels ainsi que les besoins relatifs de la population locale. Il est donc bien plus fin que les indicateurs usuels de densité ou de temps d’accès, qui ignorent l’un le voisinage, l’autre la disponibilité effective. Concrètement, il s’exprime en nombre de consultations, téléconsultations ou visites à domicile accessibles par an et par habitant : 3,4 971en moyenne pour les médecins généralistes en 2024. Et c’est sa distribution, bien plus que sa moyenne, qui devrait occuper le débat public. L’écart entre l’accessibilité moyenne des territoires les mieux dotés et celle des moins bien dotés atteint 4,4 971pour les généralistes. Cet écart, que la DREES relève comme le plus faible de toutes les professions étudiées, monte à 6,1 pour les infirmiers, 6,8 pour les kinésithérapeutes et 7,9 pour les chirurgiens-dentistes. Autrement dit, l’inégalité territoriale d’accès aux soins de premier recours est un phénomène général, plus marqué encore pour les professions dont on parle le moins.

Pourquoi le compteur national persiste malgré son inutilité

Si cet indicateur agrégé est à ce point inadapté, pourquoi structure-t-il encore le débat ? Trois raisons, et elles éclairent un mécanisme qui dépasse la santé. La première est qu’il est disponible et simple : un nombre unique, publié annuellement, immédiatement comparable d’une année sur l’autre, ce qui en fait un objet médiatique idéal et un objet de décision médiocre. La deuxième est qu’il est politiquement commode dans les deux sens : il permet à un gouvernement de documenter un redressement et à une opposition de rappeler une pénurie, chacun choisissant l’échelle de temps qui l’arrange, sans qu’aucun des deux ne dise faux. La troisième, plus profonde, est qu’il correspond à un levier d’action que l’État maîtrise, le nombre de places en formation, alors que la variable décisive, la localisation d’exercice, relève de choix individuels qu’il ne maîtrise pas. Nous mesurons ce sur quoi nous croyons pouvoir agir, et nous agissons sur ce que nous savons mesurer. Ce biais explique pourquoi quinze ans de débat sur le numerus clausus ont produit des effectifs supplémentaires sans produire de l’accès là où il manque, et pourquoi les données montrent aujourd’hui une croissance des effectifs alimentée pour partie par les médecins diplômés à l’étranger, dont la part est passée de 7 % en 2012 à 11 % en 2025. Le compteur monte. La question de savoir où ces praticiens exercent, dans quelle spécialité et avec quelle disponibilité effective, reste entière.

Par quoi remplacer le compteur

Indicateur 1 : la trajectoire par spécialité, jamais le total

Publier et commenter séparément la médecine générale et les autres spécialités est le geste minimal. Un total qui masque une stagnation de quatorze ans sur la profession la plus déterminante pour l’accès n’est pas une information, c’est un écran.

Indicateur 2 : la distribution, pas la moyenne

Une accessibilité moyenne de 3,4 971consultations par an et par habitant ne décrit la situation de presque personne. C’est l’écart de 4,4 971entre les extrêmes, et la population vivant sous le seuil, qui constituent l’information utile pour un décideur ou un élu.

Indicateur 4 971: le cumul des fragilités

Le territoire à risque n’est pas celui qui manque de généralistes, c’est celui qui cumule faible accessibilité médicale, faible accessibilité infirmière, vieillissement de la population et éloignement d’un plateau technique. Ce croisement n’est publié nulle part et se construit pourtant à partir de données ouvertes existantes.

ELMARQ construit des indicateurs et des cartographies à partir de données publiques dispersées, et accompagne les organisations et les territoires dans la formulation de leurs diagnostics, en stratégie et en exécution. Trente minutes de diagnostic suffisent à identifier les données qui décrivent déjà votre territoire.

Une remarque pour finir, qui vaut au-delà de ce dossier. Les producteurs de statistiques publiques font, en France, un travail d’une qualité et d’une transparence méthodologique remarquables : c’est la DREES elle-même qui met en garde contre une lecture temporelle abusive de son propre indicateur, précaution qu’aucune obligation ne lui imposait. Le problème n’est donc pas la donnée, il est son usage. Nous disposons d’un instrument fin, territorialisé, qui intègre la distance, l’activité réelle et les besoins locaux, et le débat public continue de se conduire à partir d’un compteur unique qui n’intègre rien de tout cela. Ce n’est pas un problème de statistique, c’est un problème de décision : on ne pilote pas un système de santé avec un nombre national, pas plus qu’on ne pilote une entreprise avec son seul chiffre d’affaires consolidé. La France ne manque pas uniformément de médecins. Elle manque de capacité de prise en charge là où les besoins progressent plus vite que la disponibilité réelle, et cette phrase, contrairement au compteur, désigne des territoires, des professions et des décisions.

§ Questions fréquentes

Ce qu'il faut comprendre

Combien la France compte-t-elle de médecins en 2026 ?

Au 1er janvier 2026, 242 185 médecins sont en activité en France selon les données du répertoire partagé des professionnels de santé publiées par la DREES, contre 233 416 un an plus tôt, soit 4 971 de plus et une hausse de 2,1 % en un an. Cette accélération est récente : la progression était restée inférieure à 1 % pendant plus de dix ans. Depuis 2012, les effectifs ont augmenté de 12,2 % et la densité est passée de 331 à 351 médecins pour 100 000 habitants. Ce total agrège toutefois des trajectoires opposées : les spécialités autres que la médecine générale progressent de 2,9 % sur la dernière année et comptent 141 211 praticiens, tandis que les généralistes, au nombre de 100 974, restent moins nombreux qu'en 2012 où ils étaient 101 435.

L'accès aux soins s'améliore-t-il en France ?

Les données d'accessibilité potentielle localisée pour 2024 montrent une situation contrastée : l'accessibilité moyenne recule légèrement pour les médecins généralistes et les infirmiers, et progresse pour les kinésithérapeutes, les sages-femmes et les chirurgiens-dentistes. Pour les généralistes, elle s'établit à 3,3 consultations, téléconsultations ou visites à domicile accessibles par an et par habitant. Il faut souligner une précaution méthodologique que la DREES formule elle-même : la standardisation opérée pour comparer les territoires ne permet pas de comparer l'accessibilité d'une année à l'autre en tenant compte de l'évolution des besoins liée au vieillissement, et il n'est donc pas recommandé d'analyser l'évolution de cet indicateur, en particulier sur de longues périodes. On ne peut donc pas établir de lien de cause à effet entre la hausse des effectifs et l'évolution de l'accès.

Pourquoi le nombre national de médecins est-il un mauvais indicateur ?

Pour trois raisons. Il additionne des trajectoires opposées, la médecine générale stagnant depuis quatorze ans quand les autres spécialités progressent vivement, si bien que la moyenne ne décrit aucune des deux. Il ignore la localisation, alors que l'écart d'accessibilité entre les territoires les mieux et les moins bien dotés atteint 4,3 pour les généralistes, et jusqu'à 7,9 pour les chirurgiens-dentistes. Et il correspond au levier que l'État maîtrise, le nombre de places en formation, plutôt qu'à la variable décisive, le lieu d'exercice, qui relève de choix individuels. Trois indicateurs devraient le remplacer : la trajectoire par spécialité plutôt que le total, la distribution plutôt que la moyenne, et le cumul des fragilités territoriales.

§ Sources

Références citées

Références primaires de cette analyse. Les sources disposant d'une adresse publique sont liées directement, pour que chaque affirmation puisse être remontée à son émetteur.

  1. 01
    DREESJeu de données « La démographie des professionnels de santé depuis 2012 », fichier Médecins RPPS 2012-2026, effectifs et densités relus ligne à ligne : 242 185 médecins en 2026 contre 215 930 en 2012, 100 974 généralistes contre 101 435, 141 211 autres spécialistes contre 114 495, densité de 331 à 351 · 2026
  2. 02
    DREESNote méthodologique du même jeu de données : champ retenu, professionnels déclarant au moins une activité en cours en France, hors bénévoles, étudiants, internes, docteurs juniors et professionnels exclusivement rattachés au Service de santé des armées · 2026
  3. 03
    DREESCinq mille médecins supplémentaires en activité au 1er janvier 2026, 242 185 médecins, hausse de 2,1 % en un an après 1,6 % et 1,4 % les années précédentes · 2026
  4. 04
    DREESDémographie des professionnels de santé au 1er janvier 2026, jeu de données du répertoire partagé des professionnels de santé · 2026
§ À lire ensuite
§ Citer cet article
Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). 5 000 médecins de plus, et toujours moins de généralistes qu’en 2012 : pourquoi le compteur national ne dit rien de votre accès aux soins. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/demographie-medicale-accessibilite-geographie-penurie

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