Le bilan publié le 22 juillet par Santé publique France a la sécheresse des documents qui font date. Entre le 17 juin et le 2 juillet 2026, la France a enregistré 5 764 décès en excès, soit une surmortalité estimée à environ 36 % sur la grande majorité des départements métropolitains. L’épisode a dépassé août 2003 par son intensité, sans que son bilan humain n’atteigne celui de 2003, tout en survenant beaucoup plus tôt dans la saison, les 24 et 25 juin ayant constitué les journées les plus chaudes jamais observées dans le pays, et plus de la moitié des décès supplémentaires (56 %) étant survenus sur les trois journées des 25, 26 et 27 juin. L’Île-de-France concentre près de 2 000 décès supplémentaires, soit une surmortalité de +81,2 %, les Pays de la Loire 553, soit une surmortalité régionale de 55,2 %. Un point mérite d’être relevé parce qu’il contredit une représentation commune : Santé publique France souligne que toutes les classes d’âge à partir de quinze ans sont concernées, même si les personnes âgées demeurent majoritaires parmi les victimes. La couverture médiatique s’est concentrée sur les équipements de rafraîchissement, les températures relevées dans les services et les appels au financement. Nous voudrions poser ici la question que personne n’a formulée en termes comptables : quel est l’écart réel entre ce que la France investit dans son patrimoine hospitalier et ce qu’il faudrait y investir, et que finance-t-on exactement avec la différence ? Précision d’usage : les chiffres de mortalité cités sont des estimations provisoires publiées par l’agence sanitaire, susceptibles d’être révisées.
L’écart, correctement posé
Beaucoup de commentaires opposent, par effet de contraste, les quelques centaines de millions d’euros débloqués en urgence aux milliards réclamés par le secteur. Cette comparaison est frappante et méthodologiquement fausse, parce qu’elle met en regard un versement ponctuel et un besoin récurrent. Posons-la correctement. Le 1er juillet, au lendemain de l’épisode, la Fédération hospitalière de France a demandé un plan d’investissement porté à 7 à 9 milliards d’euros par an, contre un niveau d’investissement annuel actuel dont l’ordre de grandeur se situe autour de 5,5 milliards d’euros selon nos observations, afin de maintenir le patrimoine, moderniser les équipements et adapter durablement hôpitaux et établissements pour personnes âgées au changement climatique. L’écart pertinent n’est donc pas entre une enveloppe d’urgence et un total mirifique, il est entre deux flux annuels : de l’ordre de plusieurs milliards d’euros manquants chaque année, tous les ans, et pas une seule fois. Cette formulation est moins spectaculaire que la précédente et infiniment plus solide, parce qu’elle est opposable. Elle change aussi la nature du débat : un manque ponctuel se comble par une décision, un manque récurrent se comble par une trajectoire, c’est-à-dire par un arbitrage budgétaire pluriannuel que personne n’a encore posé publiquement. Ajoutons pour être complet que la fédération a également formulé sa demande sous une autre forme, deux à trois milliards supplémentaires par an assortis d’un milliard immédiatement mobilisable, ce qui donne une idée de la fourchette dans laquelle se situe la discussion.
Ce que l’urgence finance, et ce qu’elle ne finance pas
La distinction décisive, pour un décideur, n’est pas entre beaucoup et pas assez, elle est entre deux natures de dépense. Les crédits mobilisés dans l’urgence après un épisode caniculaire financent principalement des équipements : brumisateurs, ventilateurs, climatiseurs mobiles, parfois des rafraîchisseurs fixes sur des zones ciblées. Ces achats sont utiles, immédiatement efficaces, et ils sauvent des vies l’été suivant. Ils ne modifient en revanche rien à ce qui produit la vulnérabilité : l’isolation thermique d’un bâtiment, son orientation, ses matériaux, sa capacité de ventilation naturelle, la végétalisation de ses abords, la conception de ses circulations. Or c’est là que se joue l’adaptation au sens propre, et ces travaux se comptent en années et en dizaines de millions par établissement. Le contexte matériel rend cet écart concret : selon la fédération hospitalière, une large part des bâtiments hospitaliers présente des signes de vétusté avancée, et une enquête menée en 2023 relevait que seuls 13 % des établissements pour personnes âgées disposaient d’un dispositif de rafraîchissement thermique adapté. La Cour des comptes a par ailleurs souligné un retard majeur d’adaptation dans le secteur médico-social. Autrement dit, la France a devant elle un patrimoine massivement conçu pour un climat qui n’existe plus, et elle le traite avec des instruments conçus pour l’urgence. Ce n’est pas une négligence, c’est une conséquence mécanique de la manière dont les crédits sont votés, annoncés et consommés : l’urgence est finançable parce qu’elle est visible, la structure ne l’est pas parce qu’elle est lente.
Les quatre indicateurs qui manquent au débat
Pour sortir de l’alternance entre indignation estivale et oubli automnal, il faut des indicateurs que personne ne publie aujourd’hui et qu’il serait possible de construire à partir de données existantes. Le besoin par lit : rapporter le besoin d’adaptation estimé au nombre de lits permet de comparer des établissements de tailles différentes et de donner un ordre de grandeur intelligible à un conseil de surveillance. La part structurelle du financement : quelle proportion des crédits mobilisés finance des équipements mobiles et quelle proportion finance des travaux sur le bâti, seule mesure qui distingue une politique d’adaptation d’une politique de secours. L’exposition territoriale croisée : superposer l’ancienneté du bâti, les températures projetées et la vulnérabilité de la population desservie identifie les établissements qui cumulent les facteurs, et ils ne sont pas nécessairement ceux qu’on croit. Le taux de couverture du besoin : quelle fraction du besoin estimé est effectivement couverte chaque année, indicateur qui transforme une revendication en trajectoire vérifiable et permet de dire, dans cinq ans, si l’écart s’est creusé ou réduit. Ces quatre indicateurs ne réclament aucune enquête nouvelle : ils s’appuient sur des données publiques dispersées, ce qui en fait exactement le type d’actif que nous recommandons de construire, et que nous construisons pour nos clients.
Ce que cela impose aux directions
Chantier 1 : distinguer, dans son propre budget, le secours de l’adaptation
Toute direction d’établissement devrait pouvoir répondre à une question simple : sur les crédits consacrés à la chaleur ces trois dernières années, quelle part a financé des équipements et quelle part a financé le bâti. La réponse est presque toujours déséquilibrée, et le simple fait de la produire change la nature des arbitrages internes.
Chantier 2 : documenter l’exposition avant de demander des moyens
Une demande de financement adossée à une cartographie de l’exposition, ancienneté des bâtiments, orientation, populations desservies, épisodes subis, est infiniment plus efficace qu’une demande adossée à un récit d’été. C’est aussi ce qui permet à une tutelle d’arbitrer entre établissements sur autre chose que la capacité de chacun à se faire entendre.
Chantier 3 : traiter l’épisode comme un test de continuité, pas comme un aléa
Une canicule met à l’épreuve les mêmes chaînes qu’une crise majeure : effectifs disponibles, capacité d’aval, coordination avec le médico-social, communication avec les familles. Chaque épisode devrait donner lieu à un retour d’expérience formalisé, comme un exercice de crise, faute de quoi le même établissement recommencera l’été suivant avec les mêmes fragilités et les mêmes improvisations.
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Reste une question qu’il faut poser sans polémique, parce qu’elle dépasse la santé. Nous savons désormais faire le bilan sanitaire d’une vague de chaleur en un mois, avec une précision remarquable, et nous ne savons toujours pas dire, à la même précision, quelle fraction du besoin d’adaptation a été couverte l’année précédente. Cette asymétrie n’est pas technique, elle est politique : nous mesurons ce que nous subissons bien mieux que ce que nous décidons. Une politique d’adaptation qui ne publie pas son taux de couverture ne peut être ni évaluée ni corrigée, et elle se réduit alors à une succession d’annonces dont chacune paraît importante et dont l’effet cumulé reste inconnu. Les 5 764 décès de juin ne seront pas les derniers, et ce n’est pas une prédiction, c’est une projection climatique documentée. La seule chose qui distinguera les prochaines années des précédentes, c’est notre capacité à savoir, chaque année, de combien nous avons réduit l’écart. Aujourd’hui, personne ne peut le dire.


