Le rapport de renseignement sur les menaces publié par Anthropic le 10 septembre 2026 contient un cas encore peu repris, et c’est probablement le plus instructif. L’entreprise y décrit une opération d’influence structurée autour d’une doctrine hostile aux Frères musulmans, conduite par un opérateur unique et déployée sur un axe transatlantique et régional. Elle comptait environ 300 faux comptes d’influenceurs, une fausse organisation non gouvernementale reprenant l’identité d’une véritable organisation suisse de défense des droits humains, des rapports présentés comme indépendants, et des dossiers individualisés sur 18 membres du Parlement européen ainsi que sur des journalistes. Le vrai sujet n’est pas le volume. C’est que l’opération ne cherche pas à falsifier un message : elle cherche à falsifier l’autorité de celui qui le porte.
Ce que décrit le rapport
Le volet le plus sensible concerne les Nations unies. Selon Anthropic, l’opérateur a fait rédiger des témoignages complets destinés à être présentés devant le Conseil des droits de l’homme, en imposant que les textes ne mentionnent pas les Émirats arabes unis. L’objectif décrit est de faire apparaître comme la parole de témoins locaux indépendants des matériaux servant les intérêts d’une partie au conflit soudanais. En parallèle, l’opérateur constituait des contre-dossiers visant des rapporteurs spéciaux des Nations unies ayant critiqué l’action émiratie au Soudan. L’entreprise indique relier cette opération, avec une confiance élevée, à des responsables gouvernementaux des Émirats arabes unis, et mentionne parmi ses éléments internes un document doctrinal désignant de hauts responsables émiratis comme destinataires du travail.
Une attribution d’entreprise n’est pas une attribution d’État
La discipline s’impose d’emblée, et elle n’enlève rien à l’intérêt du cas. Ce que nous lisons est l’attribution d’un éditeur de modèles, fondée sur ce qu’il observe dans l’usage de ses propres outils : c’est une position d’observation réelle, parfois meilleure que celle d’un tiers, mais ce n’est ni une attribution gouvernementale, ni une conclusion judiciaire, ni un constat reproductible par un observateur extérieur. Nous la rapportons donc pour ce qu’elle est, avec son niveau de confiance annoncé, et nous ne la durcissons pas en fait acquis. C’est le même principe que celui exposé dans notre Doctrine d’Attribution Stricte : le niveau de preuve d’une source ne se relève jamais au passage d’une reprise. Une entreprise qui nomme un État engage sa méthode, pas la nôtre.
Le mécanisme : blanchir la source, pas le message
C’est ce qui fait la valeur du cas. La désinformation classique falsifie un contenu : un chiffre faux, une citation inventée, une image sortie de son contexte. Ici, le contenu peut être en grande partie exact, et c’est la chaîne d’autorité qui est fabriquée. L’enchaînement décrit se lit ainsi : un intérêt d’État, un opérateur intermédiaire, l’identité d’une ONG réelle reprise, une production au vocabulaire des droits humains, un témoignage présenté comme celui d’un tiers indépendant, une enceinte internationale qui lui donne sa solennité, puis l’amplification par un réseau de faux comptes. Chaque maillon emprunte sa crédibilité au précédent. Nous décrivons ce mouvement, comme label d’analyse et non comme concept déposé, dans le prolongement de ce que nous appelons le blanchiment informationnel : on ne blanchit plus seulement un récit, on blanchit la source qui le porte. La consigne de ne pas mentionner les Émirats dans les textes est le détail qui trahit le dispositif, puisqu’elle ne corrige aucun fait : elle efface seulement l’origine.
Ce que l’intelligence artificielle change, et ce qu’elle ne change pas
Elle ne crée pas le procédé. Faire parler un tiers apparemment désintéressé est une technique ancienne, et l’imitation d’organisations respectables aussi. Ce qu’elle change est le coût unitaire de chaque maillon. Rédiger un rapport crédible au vocabulaire des droits humains, produire des témoignages individualisés, constituer des dossiers sur 18 parlementaires et des journalistes, alimenter 300 comptes : chacune de ces tâches demandait auparavant des personnes, du temps et une compétence rare. L’industrialisation ne rend pas l’opération plus vraie, elle la rend plus dense et plus rapide à redéployer. C’est pourquoi la parade ne peut pas être uniquement la vérification du contenu, qui ne passe pas à l’échelle : elle doit porter sur la vérification de la chaîne.
Ce qu’ELMARQ retient
Pour une institution, une rédaction, une organisation non gouvernementale ou une direction des affaires publiques, la leçon est un déplacement de la vigilance. 3 réflexes en découlent. D’abord, vérifier l’identité avant le propos : une organisation qui vous sollicite se contrôle à son registre, à son adresse, à son historique et à son financement, avant même que l’on discute de ce qu’elle affirme, car l’imitation d’une structure réelle est le maillon le moins coûteux à casser. Ensuite, traiter le témoignage apparemment spontané comme la pièce la plus sensible d’un dossier, puisque c’est précisément là que se joue la fausse indépendance. Enfin, tenir la mesure sur l’attribution : le profilage de parlementaires n’est pas une atteinte informatique, et une opération documentée n’est pas une opération réussie. L’objectif d’un tel dispositif n’est pas de convaincre par la force du message, mais de faire tenir un intérêt particulier debout sur la crédibilité d’autrui.
Marc Lugand-Sacy, président d’ELMARQ.


