Le 15 septembre 2026, le gouvernement britannique a publié sa stratégie de lutte contre le blanchiment et de recouvrement des avoirs pour la période 2026 à 2029. L’annonce chiffrée est simple : 500 enquêteurs supplémentaires répartis entre les forces de police, l’agence nationale de lutte contre la criminalité et le service des poursuites, financés par 500 millions de livres sur 3 ans prélevés sur la taxe sur la criminalité économique. Rien, dans ces chiffres, ne relève de la contre-ingérence. C’est la façon dont Londres justifie la dépense qui mérite d’être lue.
La phrase qui déplace le sujet
Le gouvernement estime que plus de 100 milliards de livres sont blanchis chaque année via le Royaume-Uni ou via des structures d’entreprises britanniques. Jusque-là, nous sommes dans le registre attendu de la criminalité financière. Puis le texte ajoute que ces réseaux financiers aident des acteurs hostiles et des élites à déplacer des richesses illicites dans le système financier international. Ce membre de phrase fait entrer dans un document de politique anti-blanchiment une catégorie qui n’en relève pas : l’acteur hostile, c’est-à-dire l’État ou son mandataire. La stratégie prolonge par ailleurs l’opération conduite par l’agence nationale contre des réseaux de blanchiment russes, dont le gouvernement indique qu’elle a conduit à l’arrestation de 119 blanchisseurs présumés et à la saisie de plus de 25 millions de livres en espèces et en cryptoactifs en moins de 12 mois.
Le prestataire plutôt que le commanditaire
La logique qui se dessine est celle d’une cible déplacée. La contre-ingérence classique cherche le commanditaire : le service, l’officier, l’agent. Elle se heurte alors au problème qui domine tous les dossiers récents, l’attribution, et à son coût en temps. En visant l’intermédiaire financier, Londres change de prise. Le blanchisseur, lui, n’a pas besoin d’être attribué à un État pour être poursuivi : il est poursuivable pour ce qu’il fait, indépendamment de qui le paie. Le résultat recherché est pourtant le même, puisque c’est la fonction de paiement, de dissimulation, de conversion et de déplacement d’actifs qui disparaît.
Cette infrastructure est par nature à double usage. Le même circuit peut transporter de l’argent de la drogue, une rançon de rançongiciel, le produit d’une corruption, les avoirs d’une élite sous pression et, selon le gouvernement britannique, des fonds utiles à des acteurs hostiles. C’est précisément ce qui la rend attaquable : on n’a pas besoin de démontrer l’intention étatique pour démanteler le tuyau. Nous décrivions le même raisonnement, appliqué cette fois aux sanctions, en observant qu’sanctionner un seul nœud bancaire peut suffire à dissuader tout un secteur. Et nous en avons vu la version empilée avec une même banque relevant désormais de 2 architectures de sanctions. La stratégie britannique ajoute un troisième étage : ne plus seulement désigner l’établissement, mais financer les effectifs qui remontent les circuits.
La nuance qui doit tenir
Il faut résister à la lecture facile, parce qu’elle est fausse et parce qu’elle coûtera cher à qui l’adopte. Un réseau de blanchiment russe n’est pas un réseau du Kremlin. Le document britannique affirme que certains réseaux permettent à des acteurs hostiles de déplacer des fonds ; il n’en déduit pas, et nous ne devons pas en déduire, que chaque personne interpellée dans ce cadre agit pour un État. La différence n’est pas théorique : elle sépare une infraction financière, jugée comme telle, d’une accusation d’agir pour une puissance étrangère, qui appelle un tout autre niveau de preuve. Confondre les 2 registres, c’est exactement ce que la doctrine d’attribution stricte interdit, et c’est la manière la plus rapide de rendre une affaire indéfendable.
Ce qu’ELMARQ retient
Pour une banque, un cabinet, une fiduciaire, une plateforme de cryptoactifs ou tout prestataire de services aux entreprises, l’effet pratique arrivera avant tout changement de texte. Quand 500 enquêteurs supplémentaires sont financés pour remonter des circuits, la pression se déplace vers ceux qui tiennent les registres : la charge probatoire descend vers l’intermédiaire. 2 conséquences en découlent. La première est opérationnelle : la question posée à un prestataire ne sera plus seulement de savoir s’il a respecté ses obligations de vigilance, mais s’il peut reconstituer, pièces à l’appui, la chaîne réelle d’un bénéficiaire. La seconde est réputationnelle, et elle est la plus mal anticipée : dans une affaire où le mot hostile apparaît, la qualification médiatique précède toujours la qualification judiciaire. Une entreprise mise en cause dans un dossier de blanchiment présenté sous l’angle de la sécurité nationale ne se défend pas comme dans un dossier financier ordinaire. Cela se prépare avant, avec les mots justes, ou cela ne se répare pas.
Marc Lugand-Sacy, président d’ELMARQ.


