L’angle mort officiel : le Sénat a écrit noir sur blanc que l’influence étrangère échappe à la sécurité économique. Deux ans plus tard, personne n’a prévenu les entreprises
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L’angle mort officiel : le Sénat a écrit noir sur blanc que l’influence étrangère échappe à la sécurité économique. Deux ans plus tard, personne n’a prévenu les entreprises

Il y a une phrase que toutes les directions d’entreprise de France devraient connaître, et qu’aucune n’a lue. Elle figure dans un rapport du Sénat : les opérations d’influence étrangères y sont qualifiées, guillemets du Sénat compris, d’« angle mort » de la politique de sécurité économique. Le service chargé de protéger les entreprises veille sur trois listes, capitalistique, technologique, scientifique, et l’informationnel n’en fait pas partie ; son propre chef explique que tout repose sur le réflexe volontaire des entreprises de venir signaler. Traduction : sur le front des récits, personne ne vous couvre. À l’approche d’une présidentielle qui va surchauffer l’espace informationnel, il est temps de déplier ce que ce constat officiel implique, et ce qu’il faut faire.

Marc Lugand-Sacy08.07.20269 min de lecture1 987 mots
§ À retenir4 points clés
  1. 01

    Auditionné le 8 avril 2024, le chef du Sisse a décrit son dispositif avec une transparence remarquable.

  2. 02

    La protection s’organise autour de trois listes : une liste d’entreprises stratégiques, qui va bien au-delà du CAC 40 et du SBF 120, une liste de technologies critiques, et une liste de laboratoires de recherche sensibles.

  3. 03

    À l’approche de la présidentielle 2027, qui va surchauffer l’espace informationnel, chaque direction doit s’organiser en conséquence.

  4. 04

    Celles qui découvriront ce terrain au moment où il s’embrase le découvriront dans les pires conditions.

angle mort securite economique
© ELMARQ · Illustration éditoriale

Il existe une phrase que toutes les directions générales et toutes les directions de la communication de France devraient avoir affichée au mur, et que presque aucune n’a lue. Elle figure dans le rapport n° 739 de la commission d’enquête du Sénat sur les influences étrangères malveillantes, déposé le 23 juillet 2024, en tête d’une section que la couverture médiatique du rapport a laissée dans l’ombre : « Les opérations d’influence étrangères : un « angle mort » de la politique de sécurité économique. » Les guillemets sont ceux du Sénat. Le rapport a été abondamment commenté sous l’angle politique, les partis, les élus, les cultes, l’université. Sa conséquence économique, elle, n’a jamais été dépliée : si l’influence étrangère est l’angle mort de la sécurité économique, alors les entreprises françaises ne sont couvertes par personne sur le front informationnel. Deux ans ont passé, rien n’a comblé l’angle, et une campagne présidentielle s’ouvre, qui va porter l’espace informationnel français à sa température maximale. Il est temps de lire ce rapport comme personne ne l’a lu : du point de vue d’un dirigeant d’entreprise.

Ce que le Sénat a écrit, exactement

Rappelons d’abord ce qu’est ce document. La commission d’enquête, présidée par Dominique de Legge avec Rachid Temal pour rapporteur, a produit l’un des états des lieux les plus complets jamais dressés en France sur les influences étrangères malveillantes, avec 47 recommandations et une doctrine en trois piliers restée célèbre dans le petit monde de la sécurité nationale : sortir de la naïveté, sortir de la passivité, sortir de l’empirisme. Le rapport chiffre l’asymétrie en citant des ordres de grandeur vertigineux, 1,1 milliard d’euros investis par la Russie dans la propagande, 2 millions d’agents dédiés en Chine à la surveillance des réseaux, et pose un principe que nous faisons nôtre depuis longtemps : la lutte contre les influences malveillantes est « l’affaire de tous », et la culture du secret qui entoure le sujet protège davantage les attaquants qu’elle ne sert les défenseurs.

Puis vient la section économique, et son diagnostic en deux temps. Premier temps : le Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques, le Sisse, « bras armé du Gouvernement » en la matière, monte en puissance sur sa mission de veille et d’alerte, mais souffre, écrit le Sénat, d’« un maillage territorial encore insuffisant ». Second temps, le constat qui donne son titre à cette analyse : les opérations d’influence étrangères constituent un « angle mort » de la politique de sécurité économique. Autrement dit, la politique qui protège les entreprises françaises contre les prédations étrangères, rachats hostiles, captation de technologies, pillage scientifique, ne couvre pas les attaques qui passent par les récits : campagnes de dénigrement, manipulation de l’information, déstabilisation réputationnelle. Ce n’est pas un lanceur d’alerte qui le dit, ni un cabinet qui prêche pour sa paroisse. C’est la chambre haute du Parlement, dans un document public que chacun peut télécharger.

Le détail que personne n’a relevé : le système repose sur votre réflexe

Le compte rendu des auditions de la commission contient un passage plus éclairant encore que le rapport lui-même, et il est passé totalement inaperçu. Auditionné le 8 avril 2024, le chef du Sisse a décrit son dispositif avec une transparence remarquable. La protection s’organise autour de trois listes : une liste d’entreprises stratégiques, qui va bien au-delà du CAC 40 et du SBF 120, une liste de technologies critiques, et une liste de laboratoires de recherche sensibles. Trois listes, trois patrimoines : le capital, la technologie, la science. Le patrimoine narratif, la réputation, l’image, le récit qui fait la valeur d’une marque et la confiance de ses clients, n’en fait pas partie. Ce n’est pas un reproche : ce n’est simplement pas le mandat historique de la sécurité économique, et c’est précisément ce que le Sénat désigne comme l’angle mort.

Mais le passage décisif est ailleurs. Le chef du service explique lui-même que le Sisse ne dispose d’aucune information « captive » : les entreprises n’ont aucune obligation, administrativement parlant, de venir voir le Sisse en cas de menace, contrairement aux mécanismes déclaratifs dont bénéficient d’autres services. Et il ajoute cette idée qui devrait faire réfléchir chaque comité exécutif : si les entreprises ont le réflexe de venir voir le service, cela élargit considérablement la surface des informations dont il dispose. Lisez bien ce que cela signifie : le dispositif national de sécurité économique dépend, pour voir la menace, du réflexe volontaire de ceux qu’il protège. La détection est déclarative, la couverture informationnelle n’existe pas, et le maillage territorial est jugé insuffisant par le Sénat lui-même. Le syllogisme se referme tout seul : sur le front des récits, l’entreprise française est son propre service de sécurité, qu’elle le sache ou non.

Le croisement qui achève la démonstration

Ce constat institutionnel ne flotte pas dans le vide : il croise deux séries de faits que nous documentons depuis des mois, et le croisement fait la démonstration complète. Première série : la menace vise bien l’économie. Comme nous l’analysions dans notre décryptage du positionnement de Viginum, le service de vigilance contre les ingérences numériques a lui-même élargi son discours au monde économique : le risque informationnel frappe l’activité, les carnets de commandes, la valeur, pas seulement le débat public. Seconde série : la vulnérabilité des organisations est mesurée. Notre analyse du baromètre Allianz Trade publié mi-juin documentait la banalisation de la fraude au dirigeant et de l’usurpation, c’est-à-dire la version la plus crapuleuse de l’attaque narrative, celle qui exploite la voix, le visage et l’autorité de vos propres dirigeants. Posez les trois faits côte à côte : la menace est avérée et vise l’économie, les organisations y sont massivement vulnérables, et l’État écrit lui-même que sa politique de sécurité économique ne couvre pas ce front. Il n’y a qu’une conclusion possible, et c’est la thèse de cet article : la sécurité narrative est, par défaut, une responsabilité privée. Non parce que l’État s’en désintéresse, le rapport prouve le contraire, mais parce que le comblement d’un angle mort institutionnel prend des années, et que les dix-huit mois qui viennent ne les attendront pas.

Car il y a le calendrier. Une campagne présidentielle est le moment où l’espace informationnel d’un pays atteint sa température maximale : volumes, émotions, ingérences documentées lors des scrutins précédents, et désormais outillage génératif à coût nul. Dans cet espace surchauffé, les entreprises ne sont pas spectatrices : elles deviennent des décors de récits qui les dépassent, délocalisations, souveraineté, salaires, écologie, des otages de controverses qu’elles n’ont pas choisies, ou des dommages collatéraux d’opérations qui visent autre chose qu’elles. Celles qui découvriront ce terrain au moment où il s’embrase le découvriront dans les pires conditions.

Vue des territoires : là où l’angle mort est le plus large

Le constat sénatorial du « maillage territorial encore insuffisant » mérite d’être lu depuis les régions, car c’est là qu’il se traduit concrètement. La sécurité économique de terrain s’appuie sur des relais régionaux réels mais peu nombreux au regard du tissu à couvrir : des dizaines de milliers d’ETI et de PME stratégiques par leur savoir-faire, leur position dans les chaînes de valeur ou leur implantation. Prenez un département comme la Manche, que nous connaissons bien : une densité exceptionnelle de sites énergétiques et industriels d’envergure nationale, un tissu d’entreprises exportatrices et de sous-traitants critiques, et, comme partout, des directions qui n’ont jamais eu l’occasion de croiser un référent de sécurité économique. Ce n’est le procès de personne : c’est l’arithmétique d’un maillage que le Sénat lui-même juge insuffisant. La conséquence pratique est la même qu’au niveau national, mais amplifiée : en région, la première ligne de la sécurité narrative, c’est l’entreprise elle-même, son dirigeant, et la qualité de sa préparation.

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : auditez votre exposition informationnelle comme vous auditez vos risques cyber

Commencez par la cartographie que presque aucune ETI n’a faite : sur quels sujets votre entreprise peut-elle devenir un décor, un otage ou une cible, souveraineté, emploi, environnement, clients sensibles, dépendances étrangères ? Que disent de vous les espaces que vous ne surveillez pas, forums, réseaux, moteurs génératifs ? Qui, dans l’organisation, verrait venir un signal faible, et en combien de temps ? Cet audit d’exposition est l’équivalent narratif du test d’intrusion : il coûte peu, il révèle beaucoup, et il transforme une menace diffuse en liste de chantiers.

Action 2 : intégrez le risque narratif à votre dispositif de gestion des risques, avec un responsable et une procédure

Le risque informationnel doit entrer dans votre cartographie des risques au même rang que le cyber et la fraude, avec un propriétaire désigné, un circuit de décision court et une procédure des premières 72 heures pré-écrite : qui qualifie, qui décide, qui parle, sur quels canaux, avec quels éléments de langage préparés. C’est la fenêtre que nous documentons depuis nos premiers cas d’école : une attaque narrative se gagne ou se perd dans ses trois premiers jours, et aucune organisation n’improvise bien en 72 heures. Ajoutez-y le réflexe que le chef du Sisse appelle de ses voeux : signaler. Aux référents de la sécurité économique, à Viginum lorsque l’ingérence numérique est en cause, aux plateformes. L’entreprise qui signale ne s’expose pas : elle élargit la surface de détection collective, et elle documente sa propre diligence.

Action 3 : construisez le capital d’entité qui rend l’attaque coûteuse

La meilleure défense narrative n’est pas réactive, elle est patrimoniale. Une entreprise dont l’identité est solidement établie, des faits publiés, datés, sourcés, une parole de dirigeant incarnée et régulière, une présence de référence dans les moteurs et les réponses d’IA, offre très peu de prise à la déformation : chaque récit hostile s’y heurte à un corpus vérifiable qui préexiste. C’est ce que nous appelons le capital d’entité, et c’est l’actif que toute notre doctrine construit. À l’inverse, l’entreprise discrète, celle qui ne dit rien d’elle-même, croit se protéger et fait l’exact contraire : elle laisse un vide, et dans une crise informationnelle, le vide est toujours rempli par quelqu’un d’autre.

ELMARQ accompagne les directions générales et les directions de la communication sur l’audit d’exposition informationnelle, la préparation aux 72 heures et la construction du capital d’entité, en stratégie et en exécution. Trente minutes de diagnostic suffisent à établir si votre organisation verrait venir une attaque narrative, et ce qui lui manque pour y répondre.

Le Sénat a appelé la nation à sortir de la naïveté, de la passivité et de l’empirisme. Ces trois injonctions ont été écrites pour les pouvoirs publics ; il est temps que les entreprises se les appliquent. Sortir de la naïveté, c’est admettre que le front informationnel existe et que personne ne vous y couvre : c’est écrit noir sur blanc dans un rapport public. Sortir de la passivité, c’est auditer, désigner, préparer, avant que le calendrier électoral ne décide à votre place. Sortir de l’empirisme, c’est cesser de traiter chaque crise comme une surprise et bâtir la doctrine, les procédures et le capital qui font les organisations résilientes. L’angle mort a été nommé par l’État lui-même il y a deux ans. Ce qui s’y trouve, désormais, relève de la responsabilité de chacun. Autant s’y installer en premier, et en position de force.

§ Questions fréquentes

Ce qu'il faut comprendre

Que dit le rapport du Sénat sur les influences étrangères et les entreprises ?

Le rapport n° 739 de la commission d'enquête sénatoriale sur les influences étrangères malveillantes, déposé le 23 juillet 2024, qualifie les opérations d'influence étrangères d'« angle mort » de la politique de sécurité économique, les guillemets figurant dans le rapport lui-même. Il relève également que le Sisse, « bras armé du Gouvernement » en matière de sécurité économique, souffre d'un « maillage territorial encore insuffisant ». En clair : la politique qui protège les entreprises contre les prédations capitalistiques, technologiques et scientifiques ne couvre pas les attaques informationnelles, campagnes de dénigrement, manipulation de l'information et déstabilisation réputationnelle.

Les entreprises françaises sont-elles protégées contre les attaques informationnelles ?

Pas par un dispositif dédié. L'audition du chef du Sisse devant la commission d'enquête (8 avril 2024) décrit une protection organisée autour de trois listes, entreprises stratégiques, technologies critiques et laboratoires de recherche sensibles, dont le patrimoine narratif ne fait pas partie, et précise que les entreprises n'ont aucune obligation de signalement : le dispositif repose sur leur réflexe volontaire. La conclusion opérationnelle : la sécurité narrative est, par défaut, une responsabilité privée, ce qui impose aux directions d'auditer leur exposition, d'intégrer le risque informationnel à leur cartographie des risques et de construire le capital d'entité qui rend la manipulation coûteuse.

Comment une entreprise peut-elle se préparer au risque informationnel avant 2027 ?

En trois chantiers. Un audit d'exposition informationnelle : sur quels sujets l'entreprise peut devenir décor, otage ou cible de récits, et qui verrait venir un signal faible. L'intégration du risque narratif au dispositif de gestion des risques, avec un responsable désigné et une procédure des premières 72 heures pré-écrite, complétée par le réflexe de signalement aux référents de la sécurité économique et à Viginum le cas échéant. Et la construction patrimoniale du capital d'entité : des faits publiés, datés et sourcés, une parole de dirigeant incarnée, une présence de référence dans les moteurs et les réponses d'IA, qui laissent très peu de prise à la déformation. La campagne présidentielle qui s'ouvre rend ces chantiers urgents.

§ Sources

Références citées

Chaque analyse ELMARQ s'appuie sur des données primaires vérifiables. Transparence totale sur les sources.

  1. 01
    Sénat, rapport n° 739 (2023-2024) de la commission d'enquête sur les influences étrangères malveillantes, « Lutte contre les influences étrangères malveillantes. Pour une mobilisation de toute la Nation face à la néo-guerre froide », déposé le 23 juillet 2024, président Dominique de Legge, rapporteur Rachid Temal (senat.fr).
  2. 02
    Verbatims du rapport : intitulé de section « Les opérations d'influence étrangères : un angle mort de la politique de sécurité économique » (guillemets du Sénat) ; le Sisse (Service de l'information stratégique et de la sécurité économiques) qualifié de « bras armé du Gouvernement », au « maillage territorial encore insuffisant » ; doctrine des trois piliers (sortir de la naïveté, de la passivité, de l'empirisme) ; la lutte est « l'affaire de tous » ; 47 recommandations. Ordres de grandeur cités par le rapport : 1,1 milliard d'euros investis par la Russie dans la propagande, 2 millions d'agents en Chine.
  3. 03
    Compte rendu de l'audition du chef du Sisse devant la commission d'enquête, 8 avril 2024 (senat.fr) : protection organisée autour de trois listes (entreprises stratégiques, technologies critiques, laboratoires de recherche sensibles) ; absence d'obligation de signalement pour les entreprises ; dispositif fondé sur leur réflexe volontaire de signaler.
  4. 04
    Analyses de contexte ELMARQ (maillage interne) : positionnement de Viginum sur le risque informationnel des entreprises ; baromètre Allianz Trade de juin 2026 sur la fraude au dirigeant et l'usurpation.
§ À lire ensuite
§ Citer cet article
Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). L’angle mort officiel : le Sénat a écrit noir sur blanc que l’influence étrangère échappe à la sécurité économique. Deux ans plus tard, personne n’a prévenu les entreprises. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/influence-etrangere-angle-mort-securite-economique-entreprises

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