Cette semaine aura offert, en deux séances, le résumé parfait. Lundi 6 juillet, pendant la discussion d’une motion de censure, une voix lance dans l’hémicycle une phrase que le compte rendu officiel a consignée : « Il y a plus de journalistes que de députés ! » Mardi, lors du vote de la proposition de loi instaurant une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, adoptée en première lecture par 313 voix contre 199, la séance s’achève, selon la presse, dans les slogans scandés depuis les tribunes du public, une évacuation, des saisines du Bureau annoncées en série par la présidence de séance, et des images diffusées dans l’heure par des élus, chaque camp y lisant la confirmation de son propre récit, jusqu’à un élu employant le verbe consacré : « bordéliser ». Un trait d’humour de séance, une soirée de tumulte : deux illustrations de ce que le Palais Bourbon est devenu, un lieu où l’audience extérieure compte davantage que l’assistance intérieure, un studio autant qu’une chambre. Le mot qui désigne ce basculement s’est imposé dans le débat public depuis l’automne 2022 : la bordélisation. Chacun l’emploie comme une accusation, personne ne l’a décrit comme ce qu’il est : une stratégie de communication, avec des objectifs rationnels, un répertoire de techniques identifiables et des résultats mesurables. C’est ce que nous faisons ici, avec la discipline de nos décodages : lecture des mécaniques, inventaire sourcé sur les seules sanctions officielles, équité totale entre les familles politiques, et zéro procès d’intention. Car c’est la première chose à comprendre : le désordre parlementaire contemporain n’est pas une folie collective. C’est un comportement parfaitement rationnel dans une économie de l’attention, et c’est précisément pour cela qu’il est si difficile à arrêter.
La rupture est mesurable : ce que disent les sanctions
Le chahut parlementaire est vieux comme la République : les colères de la Chambre des années 1890, les pupitres claqués, les séances suspendues appartiennent au folklore national, et l’obstruction procédurale, amendements en masse, rappels au règlement, est une arme aussi ancienne que le règlement lui-même. Ce qui est nouveau se lit dans une série statistique que presque personne ne consulte : celle des sanctions disciplinaires. Sous la XVe législature, de 2017 à 2022, l’Assemblée n’a prononcé que deux rappels à l’ordre avec inscription au procès-verbal : François Ruffin pour un maillot de football porté en séance en 2017, Sébastien Nadot pour une banderole déployée en 2019. Cinq années, deux sanctions aggravées. La censure avec exclusion temporaire, sanction maximale du règlement, n’avait quant à elle été prononcée qu’une seule fois en plusieurs décennies, contre Maxime Gremetz sous la XIIIe législature. Puis vient 2022 : dès juin 2023, la chaîne parlementaire dénombrait déjà dix sanctions depuis le début de la XVIe législature, et à la mi-2024, elle constatait « un nombre record de sanctions », dont trois exclusions temporaires en deux ans. La sanction la plus rare de l’histoire parlementaire récente était devenue un événement semestriel. Une fois est un incident ; une série statistique est un régime. Quelque chose a changé dans l’usage de l’hémicycle, et ce quelque chose se photographie.
L’inventaire, aux conditions de l’équité : les sanctions officielles, toutes familles confondues
Notre inventaire suit une règle stricte : n’y figurent que des faits ayant donné lieu à sanction officielle du Bureau ou du président de séance, c’est-à-dire des décisions publiques, documentées, et qui ont touché toutes les familles politiques. Le 3 novembre 2022, le député RN Grégoire de Fournas lance « qu’il retourne en Afrique » pendant la question de son collègue Carlos Martens Bilongo : séance immédiatement suspendue, et censure avec exclusion temporaire votée le lendemain par tous les groupes à l’exception du RN. Le 10 février 2023, le député LFI Thomas Portes est exclu temporairement pour un tweet où il posait le pied sur un ballon à l’effigie du ministre du travail : première sanction de l’histoire de l’Assemblée pour un fait générateur extérieur à ses murs, jurisprudence sur laquelle nous reviendrons. Quelques jours plus tard, son collègue Aurélien Saintoul qualifie le même ministre d’« assassin » en pleine séance, avant de présenter des excuses publiques : rappel à l’ordre avec inscription. Le 13 décembre 2023, au plus fort des tensions sur la loi immigration, le Bureau sanctionne huit élus en une seule réunion, pour « troubles de l’ordre et tumulte », « outrages et provocations » ou « injure » : des députés LFI, RN, Écologistes et Démocrate, pour des faits allant de la « scène tumultueuse » aux parallèles avec le nazisme lancés depuis deux camps différents, en passant par des attaques sur l’histoire familiale d’une collègue. Le 28 mai 2024, le député LFI Sébastien Delogu brandit un drapeau palestinien pendant les questions au gouvernement : séance interrompue, exclusion temporaire, et une doctrine énoncée par la présidente de l’Assemblée qui mérite d’être citée : « Ce n’est pas la couleur du drapeau qui détermine le niveau de sanction, mais la gravité du trouble que cela provoque et le nombre de sanctions déjà prononcées contre le même député. » Depuis, la XVIIe législature issue de la dissolution a déplacé le désordre vers un autre registre : celui de l’instabilité institutionnalisée, motions de censure en série, gouvernements à l’espérance de vie comptée, et formules restées dans les comptes rendus, tel ce parti annonçant en octobre 2025 que sa « non-censure n’est en aucun cas un pacte de non-censure ». Le tumulte des débuts s’est mué en dramaturgie du sursis permanent : la forme a changé, l’économie de l’attention est la même.
La séance de mardi dernier en a fourni, à l’heure où nous publions, l’illustration la plus fraîche, et elle appelle une précision de méthode : les saisines du Bureau annoncées en séance n’étant pas encore des sanctions prononcées, l’épisode figure ici comme actualité sourcée par la presse, pas dans notre inventaire disciplinaire. Les faits rapportés : lors de l’examen puis du vote d’une proposition de loi instaurant une présomption de légitime défense pour policiers et gendarmes, adoptée en première lecture par 313 voix contre 199, la séance a connu une stratégie d’obstruction par centaines d’amendements revendiquée par ses auteurs, des invectives croisées ayant conduit la présidence de séance à annoncer plusieurs saisines du Bureau, puis, après le vote, des slogans scandés depuis les tribunes du public par des membres de collectifs militants, et l’évacuation d’au moins l’un d’entre eux. La suite s’est jouée exactement selon la séquence que cet article décrit : images diffusées dans l’heure par des élus d’un camp pour dénoncer le trouble, soutien public affiché par des élus de l’autre camp au nom de la légitimité de la cause, et le verbe « bordéliser » employé tel quel dans la bataille de qualifications. Chacun jugera le fond du texte voté et des causes défendues, ce n’est pas notre objet : ce que l’analyste retient, c’est que la scène s’est étendue des bancs aux tribunes, que le public invité est devenu un acteur du dispositif, et que la coproduction du clash a fonctionné des deux côtés, en temps réel, manuel à l’appui.
Les objectifs : cinq rationalités, aucun mystère
Pourquoi des professionnels de la politique, souvent brillants, choisissent-ils le désordre ? Parce qu’il paie, selon cinq logiques qu’il faut regarder froidement. La première est l’économie du clip : une séquence de trente secondes, une insulte, un drapeau, une suspension de séance, circule infiniment plus qu’une intervention de fond, et l’hémicycle, filmé en permanence, est devenu la meilleure usine à extraits du pays. Le compte rendu note les exclamations ; les réseaux les monétisent. La deuxième est l’existence sans majorité : dans une assemblée fragmentée où aucun groupe ne peut gouverner l’agenda législatif, l’attention est le seul butin accessible à tous, et le désordre est le moyen le moins coûteux de la capter. La troisième est la mobilisation du socle : le clash est un signal de radicalité adressé à sa base, la preuve physique qu’on ne transige pas, et la sanction qui suit se retourne en trophée, l’élu puni devenant, pour les siens, la victime d’une institution hostile. La quatrième est plus structurelle : pour les forces qui contestent le système, un hémicycle discrédité n’est pas un dommage collatéral, c’est une démonstration, chaque séance chaotique venant confirmer le récit d’institutions à bout de souffle. La cinquième est tactique : la saturation d’agenda, une séance perturbée efface le sujet prévu, un incident chasse un vote embarrassant, et le tumulte devient un instrument de pilotage de ce dont on parle. Précision d’équité essentielle : ces rationalités ne sont le monopole d’aucun camp, et le spectacle est une coproduction. L’indignation solennelle, la sanction théâtralisée, le rappel à la dignité outragée sont l’autre moitié de la séquence, et ils produisent de l’attention pour le camp d’en face avec la même efficacité. Dans l’économie du clash, il n’y a pas un émetteur et des victimes : il y a deux rôles, et ils sont complémentaires.
Le répertoire des techniques, et la séquence en trois temps
Les techniques s’inventorient comme un répertoire. Le mot calibré : l’insulte ou l’accusation dimensionnée pour la reprise, assez forte pour l’extrait, assez brève pour l’excuse. L’objet transgressif : maillot, banderole, pancarte, drapeau, l’accessoire qui fait image précisément parce qu’il est interdit, et dont la confiscation fait une image de plus. La scène tumultueuse : interruptions coordonnées, claquements de pupitres, chants, qui transforment la procédure en spectacle sonore. La tribune comme scène : l’irruption du public invité, slogans depuis les galeries, évacuations filmées, qui délocalise le trouble hors des bancs, et hors de portée du droit disciplinaire applicable aux seuls députés, la séance de mardi en ayant fourni l’illustration la plus récente. L’extension hors les murs : le cas Portes de 2023 a créé la jurisprudence, un tweet peut désormais être sanctionné par l’Assemblée, ce qui signifie symétriquement que la scène parlementaire s’étend officiellement aux réseaux, chaque élu emportant l’hémicycle dans sa poche. L’obstruction procédurale enfin, la plus ancienne : amendements en masse, rappels au règlement, motions, qui ne fait pas d’images mais fait du temps, et le temps parlementaire est la ressource que tous se disputent.
Mais la vraie sophistication n’est pas dans le geste, elle est dans la séquence, et c’est notre grille de lecture centrale : la bordélisation fonctionne en trois temps. Temps un, l’incident : le geste calibré, la séance interrompue, l’extrait qui part. Temps deux, la sanction : réunion du Bureau, vote solennel, deuxième vague d’attention, où chaque camp joue sa partition, la fermeté d’un côté, la persécution de l’autre. Temps trois, le trophée : le point presse du sanctionné, la levée de fonds symbolique, le retour en héros devant les siens, troisième vague. Un seul geste de dix secondes achète ainsi trois cycles d’attention étalés sur une semaine, un rendement qu’aucune intervention de fond ne peut approcher. Quiconque a lu nos travaux sur la fenêtre des 72 heures reconnaîtra la mécanique : la séquence est construite pour occuper exactement la fenêtre où l’attention se décide.
Ce que la stratégie coûte : la loi des rendements décroissants de la transgression
Une analyse experte doit dire aussi pourquoi cette stratégie, rationnelle à court terme, s’épuise. D’abord par inflation : la transgression est un actif qui se déprécie à l’usage, chaque clash banalisant le précédent, ce qui impose d’escalader pour maintenir le rendement, jusqu’aux gestes qui coûtent plus qu’ils ne rapportent. Ensuite par durcissement institutionnel : la jurisprudence du fait extérieur, la doctrine de la récidive énoncée en 2024, montrent une institution qui apprend et qui arme ses réponses, chaque innovation transgressive appelant une innovation disciplinaire. Enfin par le coût de nappe : la défiance envers les institutions représentatives, que les baromètres de confiance placent durablement en bas de tableau, n’épargne aucun camp, et l’abstention qu’elle nourrit rebat les cartes de tous. Il faut le dire avec la froideur du constat : la bordélisation est individuellement rationnelle et collectivement ruineuse, ce qui en fait un dilemme du prisonnier parfait, où personne n’a intérêt à désarmer le premier. C’est pourquoi les appels à la dignité ne suffisent jamais : on ne moralise pas une structure d’incitations, on la modifie ou on la subit.
Ce que les communicants doivent en retenir, et dans quel ordre
Leçon 1 : ne confondez jamais l’attention et l’autorité
La transgression achète la première et hypothèque la seconde, en politique comme en marque. Les organisations tentées par le registre du clash, la marque qui provoque, le dirigeant qui invective, doivent lire l’hémicycle comme un laboratoire grandeur nature : le rendement d’attention est réel, immédiat et mesurable, la dépréciation aussi. Notre doctrine tient en une ligne : l’attention se loue au clash, l’autorité se construit au capital, et seule la seconde se convertit en confiance durable.
Leçon 2 : apprenez la séquence en trois temps pour lire, et anticiper
Incident, sanction, trophée : cette grille transforme le spectateur en analyste. Elle permet de prévoir les deuxième et troisième vagues d’une séquence dès la première, de distinguer le dérapage sincère du geste calibré, sans avoir à sonder les coeurs : le calibrage se lit dans l’exploitation, pas dans l’intention. Pour les directions de la communication, c’est aussi un outil de veille : une organisation citée au temps un d’une séquence parlementaire doit savoir que les temps deux et trois arrivent, et préparer sa position avant qu’ils ne l’emportent.
Leçon 3 : si vous êtes auditionnés, souvenez-vous que l’hémicycle est un studio
Commissions d’enquête, auditions sectorielles, débats budgétaires : les entreprises entrent régulièrement dans cette arène, et beaucoup s’y préparent comme à une réunion technique quand elles entrent dans un plateau de télévision. Un dirigeant auditionné doit être préparé au clip et non au procès-verbal : chaque réponse peut devenir un extrait de trente secondes sorti de son contexte, chaque agacement une séquence, chaque formule un titre. La préparation d’audition parlementaire est devenue un exercice de media-training à part entière, avec ses éléments de langage, ses pièges cartographiés et sa procédure des 72 heures pour la suite. Ceux qui l’ont compris en sortent renforcés ; les autres fournissent les figurants.
ELMARQ accompagne les organisations dans la lecture des mécaniques du débat public, la préparation aux auditions et la construction du capital d’autorité qui résiste aux séquences, en stratégie et en exécution. Trente minutes de diagnostic suffisent à établir votre exposition aux arènes parlementaires et médiatiques, et votre préparation réelle.
Le chahut est vieux comme la République ; le studio est neuf. Ce qui a changé n’est pas la nature des passions parlementaires, c’est leur économie : la caméra permanente et les réseaux ont transformé chaque geste d’hémicycle en actif de communication, et les acteurs, tous les acteurs, se sont adaptés à la structure d’incitations qu’on leur a construite. C’est pourquoi l’indignation, si compréhensible soit-elle, est le plus mauvais des analystes : elle décrit un scandale là où il y a un système. À dix-huit mois d’une élection présidentielle, ce système va tourner à plein régime, et l’hémicycle en sera la bande-annonce quotidienne. Ceux qui veulent comprendre la campagne qui vient feraient bien de commencer par comprendre la salle : on y voit déjà, en modèle réduit, la bataille de l’attention qui décidera de 2027. Nous la lirons comme nous lisons tout le reste : aux mécaniques, jamais aux couleurs.


