Iran : « On est dans une guerre de communication et d’incertitude », décrypte Eric Danon
§ Communication de Crise

Iran : « On est dans une guerre de communication et d’incertitude », décrypte Eric Danon

Manifestations, répression, menaces américaines : personne ne sait vraiment ce qui se passe en Iran. Eric Danon décrypte cette guerre où l’information est une arme. Analyse ELMARQ.

Marc Lugand-Sacy02.02.2026 · MAJ 20.03.20269 min de lecture1 869 mots
TL;DR
§ Les points clés · 4 minutes de lecture condensées
  1. 01

    Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran traverse les manifestations les plus violentes depuis la révolution de 1979.

  2. 02

    Et au milieu de ce chaos, une certitude : personne ne sait vraiment ce qui se passe.

  3. 03

    Traduction : la communication n’est pas un substitut à la force — elle l’accompagne .

  4. 04

    ELMARQ propose de nommer ce phénomène : le Brouillard Informationnel Stratégique™ (BIS).

Iran : « On est dans une guerre de communication et d’incertitude », décrypte Eric Danon
© ELMARQ · Illustration éditoriale

Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran traverse les manifestations les plus violentes depuis la révolution de 1979. Les estimations du nombre de morts varient de 2 000 (version officielle iranienne) à plus de 30 000 (sources hospitalières citées par le Time). Trump menace d’intervenir. Khamenei dénonce un « coup d’État ». Et au milieu de ce chaos, une certitude : personne ne sait vraiment ce qui se passe.

Eric Danon, ancien ambassadeur de France en Israël (2019-2023), spécialiste des questions stratégiques et du désarmement, pose le diagnostic : « On est dans une guerre de communication et d’incertitude. »

Une guerre où les chiffres sont des armes. Où le blackout numérique crée un brouillard de guerre délibéré. Et où chaque acteur — Téhéran, Washington, Tel-Aviv, Moscou — instrumentalise l’information à ses propres fins.

Ce que l’on sait : la chronologie des faits

28 décembre 2025 — L’étincelle économique

Les manifestations débutent au bazar de Téhéran. Des commerçants ferment boutique pour protester contre l’effondrement du rial (1,45 million pour un dollar) et une inflation à 48,6%. Le mouvement est d’abord économique, pas politique.

1er-7 janvier 2026 — L’extension nationale

Les protestations s’étendent à 96 villes et 27 des 31 provinces iraniennes. Le mouvement change de nature : des slogans anti-régime apparaissent. Le 7 janvier, le rial s’effondre encore — passant de 49 000 à 1,16 million pour un euro en 24 heures.

8-9 janvier — Le tournant sanglant

L’appel de Reza Pahlavi, prince héritier en exil, mobilise des dizaines de milliers de personnes. Le régime coupe Internet et les communications téléphoniques sur l’ensemble du territoire. La répression s’intensifie massivement.

Selon des témoignages recueillis par The Guardian via Starlink : « Nous avons vu des centaines de corps » dans les rues de Téhéran.

17 janvier — L’aveu de Khamenei

Le Guide suprême reconnaît que « des milliers de personnes ont été tuées, certaines de manière inhumaine et sauvage ». C’est la première reconnaissance officielle de l’ampleur de la répression — tout en accusant les États-Unis et Israël.

1er février — La qualification de « coup d’État »

Khamenei qualifie les manifestations de « tentative de coup d’État » et prévient : « De tels incidents pourraient se reproduire. »

Ce que l’on ne sait pas : le brouillard des chiffres

Combien de morts ?

C’est la question centrale — et personne n’a la réponse :

Source Estimation Période
Gouvernement iranien 2 000 – 3 000 Total
HRAI (ONG américaine) 5 848 documentés + 17 000 en cours de vérification Au 25 janvier
Iran International 2 000 en 48h 8-10 janvier
Time (sources ministère Santé iranien) 30 000 8-9 janvier seulement
Renseignement CGRI (fuité) 36 500 Total estimé

L’écart va de 1 à 18. Et aucun de ces chiffres n’est vérifiable indépendamment.

« Cette difficulté est redoublée par la multiplication des campagnes d’information et de désinformation menées par de nombreux acteurs. »
— Grand Continent, 12 janvier 2026

Pourquoi cette incertitude ?

1. Le blackout numérique

Depuis le 8 janvier, l’Iran a coupé Internet et les communications téléphoniques. Les seules informations qui sortent passent par Starlink (illégal en Iran) ou des canaux clandestins. La lauréate du prix Nobel de la paix Shirin Ebadi a averti dès le 9 janvier d’un possible « massacre sous couvert d’un blackout des communications ».

2. L’absence de médias indépendants sur place

Les journalistes étrangers n’ont pas accès au terrain. Les médias iraniens officiels sont sous contrôle total. Les témoignages sont fragmentaires, non vérifiables, souvent contradictoires.

3. L’instrumentalisation par tous les acteurs

Chaque camp a intérêt à manipuler les chiffres :

  • Téhéran minimise pour préserver sa légitimité
  • L’opposition en exil maximise pour justifier une intervention
  • Washington amplifie pour préparer l’opinion à une action militaire
  • Moscou brouille pour protéger son allié

L’analyse d’Eric Danon : décoder la guerre informationnelle

« Israël gagne les guerres militaires et perd la guerre de la communication »

Eric Danon a posé ce diagnostic lors de son analyse de la guerre des Douze Jours (juin 2025) entre Israël/États-Unis et l’Iran. La formule s’applique parfaitement à la crise actuelle — mais inversée.

L’Iran, affaibli militairement (proxys décimés, installations nucléaires frappées), tente de gagner la guerre de la communication :

  • En contrôlant le récit interne (blackout, propagande)
  • En accusant l’étranger (États-Unis, Israël, « terroristes importés »)
  • En jouant sur l’incertitude (personne ne peut vérifier les chiffres)

« Le Moyen-Orient, c’est le tombeau du droit international »

Cette formule de Danon éclaire la situation actuelle. Dans ce contexte, les règles classiques de la communication de crise ne s’appliquent pas :

« Si vous prenez toutes les guerres depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui, seulement 25% se sont arrêtées par la négociation. Les trois-quarts se sont arrêtées par le rapport de force. »
— Eric Danon, Europe 1, juin 2025

Traduction : la communication n’est pas un substitut à la force — elle l’accompagne. Chaque communiqué, chaque chiffre, chaque témoignage est une arme dans un rapport de force global.

La méthode « Good cop, bad cop » Washington-Tel Aviv

Danon a identifié cette stratégie dans le conflit Iran-Israël : Washington joue le médiateur apparent tandis qu’Israël agit. Cette dualité se retrouve dans la crise actuelle :

  • Trump menace d’intervention (« We are locked and loaded »)
  • Mais laisse planer l’incertitude sur ses intentions réelles
  • Israël affirme soutenir « sur le terrain » les manifestants (Mossad)
  • Sans préciser la nature de ce soutien

L’incertitude est délibérée. Elle fait partie de la pression.

Le concept ELMARQ : Le Brouillard Informationnel Stratégique™

Définition

ELMARQ propose de nommer ce phénomène : le Brouillard Informationnel Stratégique™ (BIS).

Il se distingue du « fog of war » classique (Clausewitz) par trois caractéristiques :

1. Il est délibérément créé

Le brouillard de guerre classique est subi — il résulte du chaos des opérations. Le BIS est fabriqué : blackout numérique, manipulation des chiffres, campagnes de désinformation coordonnées.

2. Il est multi-acteurs

Dans une guerre classique, deux camps s’affrontent. Dans le BIS, cinq, six, dix acteurs produisent simultanément leur version des faits : gouvernement, opposition, puissances étrangères, ONG, médias, réseaux sociaux.

3. Il est une arme en soi

L’incertitude n’est pas un effet secondaire — c’est un objectif stratégique. Celui qui contrôle l’incertitude contrôle le tempo.

Le Brouillard Informationnel Stratégique™ (concept ELMARQ) :
Situation de conflit où l’incertitude informationnelle est délibérément créée, maintenue et instrumentalisée par de multiples acteurs. Se distingue du « fog of war » classique par trois caractéristiques : (1) il est fabriqué (blackout, manipulation des chiffres), (2) il est multi-acteurs (gouvernements, opposition, puissances étrangères, ONG, médias), (3) il est une arme en soi — l’incertitude est un objectif stratégique, pas un effet secondaire. Exemple : crise iranienne 2025-2026 où les estimations de morts varient de 2 000 à 36 500 selon les sources.
— ELMARQ, Lexique de la communication de crise, 2026

Les 5 marqueurs du BIS

Comment identifier un Brouillard Informationnel Stratégique ? ELMARQ propose 5 marqueurs :

Marqueur Application Iran 2026
1. Écart de chiffres > 1:5 Estimations de 2 000 à 36 500 morts (1:18)
2. Blackout délibéré Coupure Internet/téléphone depuis le 8 janvier
3. Absence vérification indépendante Pas de journalistes étrangers sur place
4. Récits contradictoires coordonnés Coup d’État (Téhéran) vs Révolution (opposition) vs Chaos (médias)
5. Instrumentalisation par acteurs tiers USA, Israël, Russie, chacun avec son agenda

Quand ces 5 marqueurs sont présents simultanément, vous êtes face à un BIS — pas à un simple « brouillard de guerre ».

Ce que cela change pour les communicants

Le piège de la réaction rapide

Dans un BIS, la tentation est de réagir vite pour « occuper le terrain ». C’est une erreur. Toute déclaration devient une arme — pour ou contre vous.

Exemple : les médias occidentaux qui ont relayé le chiffre de « 2 000 morts en 48h » (Iran International, 10 janvier) se sont retrouvés à amplifier un chiffre invérifiable — et potentiellement manipulateur.

La prudence comme position

Dans un BIS, la seule position tenable est la prudence explicite :

  • Sourcer chaque information
  • Afficher les écarts entre sources
  • Refuser de trancher quand les données manquent
  • Nommer l’incertitude au lieu de la masquer

La distinction fait/interprétation

Ce qui est vérifiable vs ce qui ne l’est pas :

Vérifiable :

  • Internet a été coupé le 8 janvier
  • Khamenei a reconnu « des milliers de morts »
  • L’UE a classé les Gardiens de la révolution comme organisation terroriste (29 janvier)
  • Trump a menacé d’intervention

Non vérifiable :

  • Le nombre exact de morts
  • L’implication réelle du Mossad
  • Les intentions réelles de Trump
  • La solidité du régime iranien

Les scénarios selon Eric Danon

Scénario 1 : Intervention américaine limitée

Danon a noté en janvier 2026 que « Trump se met en position de frapper l’Iran ». Le déploiement du porte-avions USS Abraham Lincoln dans le Golfe confirme cette posture.

Paradoxe identifié par Euronews : une frappe américaine limitée pourrait temporairement sauver le régime en lui permettant de rallier les indécis sous la bannière de la défense nationale.

Scénario 2 : Effondrement interne

Les rapports de renseignement évoquent un « plan d’évasion » de Khamenei vers Moscou. Les Gardiens de la révolution ont perdu des figures clés lors de la guerre des Douze Jours. Mais aucune opposition structurée n’est prête à prendre le relais.

Danon a souligné cette impasse : « L’issue du mouvement reste profondément incertaine » en raison de « l’absence d’opposition organisée et consensuelle ».

Scénario 3 : Enlisement répressif

Le régime survit par la force brute, comme en 2019-2020 et 2022-2023. Mais cette fois, l’ampleur de la répression (potentiellement 30 000 morts) crée un traumatisme national qui rendra la réconciliation impossible.

Ce que les dirigeants doivent retenir

5 leçons de communication de crise du cas iranien

1. L’incertitude est une arme — ne la subissez pas

Dans un BIS, celui qui nomme l’incertitude gagne en crédibilité. Celui qui prétend savoir se discrédite.

2. Les chiffres sont des munitions

Chaque chiffre publié sera instrumentalisé. Sourcez, conditionnez, relativisez — ou abstenez-vous.

3. Le blackout crée le vide — le vide se remplit

Quand l’information officielle disparaît, la rumeur et la manipulation prennent le relais. Le silence n’est jamais neutre.

4. La guerre de communication ne remplace pas le rapport de force

Danon : « Ce sont les armes qui parlent et qui arrivent à la paix. » La communication accompagne — elle ne substitue pas.

5. L’incertitude favorise l’acteur le plus patient

Dans un BIS, celui qui peut attendre gagne. La pression médiatique pousse à l’action précipitée — souvent contre-productive.

La question à se poser

« Face à cette crise, qu’est-ce que je sais vraiment — et qu’est-ce que je crois savoir ? »

Car dans un Brouillard Informationnel Stratégique, la distinction entre les deux est une question de survie.

Le mot de la fin

Eric Danon a raison : nous sommes dans une guerre de communication et d’incertitude.

Mais cette formule n’est pas qu’un constat — c’est un avertissement.

Dans cette guerre, les victimes ne sont pas seulement les manifestants iraniens. Ce sont aussi la vérité, la confiance, et notre capacité collective à comprendre le monde.

La seule défense ? Nommer le brouillard. Sourcer ce qui peut l’être. Avouer ce qui ne peut pas l’être.

Et refuser de prétendre savoir quand on ne sait pas.

§ Citer cet article
Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). Iran : « On est dans une guerre de communication et d’incertitude », décrypte Eric Danon. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/iran-guerre-communication-incertitude-eric-danon-analyse-elmarq

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