Le 28 février 2026, les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran ont commencé en matinée, heure de Téhéran. Donald Trump les a annoncées dans une vidéo publiée sur Truth Social, où il répète que l’Iran « ne pourra jamais avoir l’arme nucléaire », appelle les Iraniens à « prendre le contrôle de [leur] gouvernement » et prévient que « des héros américains pourraient perdre la vie ». Le 9 mars, la bataille des récits autour de cette guerre produit une masse de chiffres, d’images et d’accusations. Une partie est vérifiable mot pour mot, une autre repose sur des attributions plus prudentes, à la source, que ce qu’on en répète.
La communication de guerre des 2 États se joue en effet sur 2 registres qui n’ont pas le même statut de preuve : un registre public, fait de déclarations datées que chacun peut retrouver, et un registre d’influence non revendiqué, attribué par des chercheurs et des journalistes nommés, avec leurs réserves. Le risque, pour qui analyse ou relaie, est de prêter au second la certitude du premier.
La voix présidentielle, déclaration par déclaration
Entre la mi-janvier et le 28 février, les déclarations de Trump sur l’Iran se lisent ainsi :
| Date | Déclaration | Canal et source |
|---|---|---|
| 13 janvier | « Continuez à manifester, prenez le contrôle de vos institutions », « l’aide arrive » | Truth Social (Al Jazeera, 13 janvier) |
| 28 janvier | « Une immense armada se dirige vers l’Iran », prête à agir « avec rapidité et violence, si nécessaire » | Truth Social (CNBC, 28 janvier) |
| 13 février | Un changement de pouvoir en Iran « semble être la meilleure chose qui puisse arriver » | Échange avec la presse à Fort Bragg (PBS, 13 février) |
| 20 février | « 32 000 personnes » tuées pendant les manifestations, sans source indiquée | Point presse (CBS News, 20 février) |
| 24 février | L’Iran aurait relancé son programme nucléaire | Discours sur l’état de l’Union (Straits Times, 25 février) |
| 28 février | Annonce des frappes, objectif de changement de régime, appel aux Iraniens | Vidéo sur Truth Social (CBS News, 28 février) |
La succession est établie ; le plan qui la relierait ne l’est pas. On peut y lire une escalade construite, mais rien dans les pièces publiques ne montre que la séquence ait été écrite d’avance, et des négociations nucléaires se tenaient pendant la même période. Le tableau montre en revanche que le président a fixé lui-même, sur son propre réseau, le cadre dans lequel les frappes ont été reçues.
Le chiffre du 20 février porte sur la répression des manifestations de janvier, pas sur la guerre. Le gouvernement iranien avait publié le 21 janvier un bilan de 3 117 morts, que l’Associated Press accompagnait d’un rappel : ce gouvernement a l’habitude de sous-compter les morts lors des manifestations. L’ONG HRANA, basée aux États-Unis, avait confirmé 7 015 décès au 5 février, et examinait 11 744 autres cas. Les 3 nombres ne mesurent pas la même chose, et aucun ne vaut pour les victimes des frappes.
Minab, ou la chronologie d’une attribution publique
Le même 28 février, une frappe touche l’école primaire Shajareh Tayyebeh, à Minab, dans le Hormozgan. Les médias d’État iraniens avancent 165 morts dès le 1er mars, selon le Guardian ; CBS News relaie le 7 mars un bilan de plus de 170. Aucun de ces comptages n’a été vérifié de façon indépendante à ce jour.
La suite des énoncés officiels, elle, se reconstitue avec précision. Le 1er mars, le Commandement central américain (CENTCOM) se dit « au courant d’informations faisant état de dommages civils » et indique les « examiner » ; il annonce le même jour la mort de 3 militaires américains. Le 2 mars, PolitiFact qualifie de faux un message viral selon lequel l’Iran aurait reconnu une erreur de tir de ses Gardiens de la révolution : la source était une chaîne Telegram. Le 4 mars, Misbar établit qu’une photo présentée comme celle du missile iranien défaillant avait été prise à Zanjan, à plus de 1 000 kilomètres ; le même jour, Marco Rubio et Pete Hegseth disent que l’enquête est en cours, et le porte-parole de l’armée israélienne déclare ne connaître aucune opération israélienne dans cette zone. Le 5 mars, Reuters rapporte que 2 personnes associées à l’enquête interne américaine jugent probable une responsabilité américaine. Le 7 mars, Trump déclare : « D’après ce que j’ai vu, c’est l’Iran », sans produire d’élément.
Cette chronologie montre une attribution publique qui devance l’enquête de l’administration qui la formule, et va dans le sens inverse de ce que ses propres enquêteurs laissent filtrer. Elle ne montre pas d’intention : rien ne dit si la déclaration du 7 mars relève d’une conviction, d’un calcul ou d’une information que nous n’avons pas. Le constat suffit : une voix officielle a désigné un responsable avant que la procédure prévue pour le désigner ait conclu.
Le registre non revendiqué, lu à la source
La version initiale de cet article affirmait qu’un réseau de 16 186 comptes, « directement liés à des structures proches du gouvernement israélien », avait généré 2,5 milliards d’interactions, selon Le Figaro du 30 janvier. Nous avons remonté la chaîne.
L’enquête existe : « Faux comptes, « likes » et chah d’Iran : dans l’ombre, la guerre numérique d’Israël contre la République islamique », par Stanislas Poyet, correspondant à Jérusalem, réservée aux abonnés. Nous n’en avons lu que le début accessible, où « chercheurs et spécialistes de la désinformation » pointent l’État israélien. Les chiffres détaillés nous sont connus par des reprises, qui les attribuent à la société d’analyse Social Forensics : d’un côté 4 765 comptes ayant publié 843 millions de messages sur X, de l’autre 11 421 comptes ayant distribué 1,7 milliard de « likes ». Son fondateur, Geoff Goldberg, y juge que l’ampleur des manipulations observées dans l’espace persanophone révèle l’implication d’un acteur étatique. Nous n’avons trouvé aucune publication de Social Forensics exposant sa méthode.
Le total de 16 186 additionne donc 2 ensembles mesurés sur des comportements différents, et les 2,5 milliards additionnent des messages et des « likes ». L’article d’origine en avait fait un seul réseau, puis avait relevé son niveau d’attribution. Nous ignorons si les 2 ensembles se recoupent.
La pièce la plus solide est antérieure. Le rapport n° 189 du Citizen Lab de l’université de Toronto, publié le 2 octobre 2025, décrit un réseau baptisé PRISONBREAK, de plus de 50 profils inauthentiques sur X, recourant à des contenus générés par IA et synchronisé en partie avec les frappes israéliennes de juin 2025. Sa conclusion est pesée : « l’hypothèse la plus cohérente avec les éléments disponibles » est celle d’une agence non identifiée du gouvernement israélien ou d’un sous-traitant sous sa supervision étroite. Les auteurs précisent qu’ils ne peuvent « pas attribuer de façon concluante » l’opération faute d’accès aux métadonnées des plateformes, jugent une implication du gouvernement américain de probabilité « moyenne à élevée », et notent un engagement organique « limité ». Haaretz et TheMarker ont publié le lendemain une enquête sur une campagne en persan menée depuis Israël et financée, selon les reprises que nous avons lues, par une entité privée soutenue par le gouvernement israélien ; nous n’avons pas eu accès à l’article complet.
Même glissement pour l’image : la photo retouchée que l’article d’origine prêtait au ministère israélien des Affaires étrangères, démasquée par « trois journalistes de Reuters », reste introuvable. Le Times of Israel documente en revanche, début janvier, le partage par le ministre de la Diaspora, Amichai Chikli, d’une image de manifestation « apparemment générée par IA ».
Le mécanisme, et ce qu’il fait perdre
Les 2 registres ne s’usent pas de la même façon. Une déclaration présidentielle peut être démentie, mais elle reste attribuable : on sait qui a parlé, quand, et ce qu’il a dit. Une opération d’influence non revendiquée ne devient attribuable que par un travail de chercheurs, qui publie des probabilités. À chaque reprise, la probabilité tend à se durcir en fait et les mesures distinctes à s’additionner.
Ce glissement coûte à l’analyste, dont la critique devient contestable dès qu’un chiffre se révèle agrégé, et aux chercheurs, dont la prudence disparaît dans les reprises. Notre doctrine d’attribution stricte sert à nommer, pour chaque accusation contre un État, qui l’affirme et sur quelle pièce.
Pour une direction de la communication publique, la règle qui en découle est simple à énoncer : ne reprendre aucune accusation d’influence étrangère sans citer l’auteur de l’attribution, sa formulation exacte et sa pièce. Elle incombe au directeur de la communication et s’applique à tout contenu qui nomme un État. Son coût est réel, on publie moins vite et moins fort que ceux qui simplifient. Une attribution publiée par une plateforme à partir de ses propres métadonnées fournirait la pièce qui manque, et justifierait de réviser ce niveau de prudence.
Ce qui permettrait de vérifier cette lecture
À surveiller, 2 faits. Le premier est la conclusion de l’enquête américaine sur Minab : si elle établit une responsabilité américaine, la déclaration du 7 mars deviendra un cas documenté d’attribution publique contredite par l’administration qui l’a prononcée. Le second serait la publication, par X ou Meta, d’un démantèlement de réseaux persanophones avec une attribution nominative, qui confirmerait ou contredirait les travaux du Citizen Lab et de Social Forensics.
Mise à jour du 25 septembre 2026
Le 11 mars 2026, le New York Times a rapporté que l’enquête préliminaire concluait à la responsabilité des États-Unis dans la frappe de Minab, liée à des coordonnées de ciblage périmées. Le 13 mars, selon le Washington Post, Pete Hegseth a promis une enquête approfondie sur une frappe « que Trump avait imputée à l’Iran ». Le parquet de Minab a annoncé le 9 avril un bilan de 156 morts, dont 120 enfants. Au 21 septembre, le rapport du Pentagone n’avait pas été rendu public. Aucune attribution nominative des réseaux persanophones par une plateforme ne figure dans les sources consultées. Sur les niveaux de preuve d’une opération d’influence, voir notre analyse du dossier qatarien, publiée le 25 septembre 2026.
Réécriture du 25 septembre 2026. La thèse d’origine, 7 « mécaniques » présentées comme une stratégie délibérée, reposait sur des faits introuvables ; elle cède la place à une lecture des niveaux de preuve. Retirés faute de source : la citation « JPME », la photo retouchée du ministère israélien vérifiée par Reuters, les briefings du département d’État, la citation Politico, l’audience de Radio Farda, le personnage fictif et l’encart commercial. Rectifiés : les 16 186 comptes (addition de 2 mesures de Social Forensics), l’enquête Haaretz (une cinquantaine de comptes, octobre 2025), l’image IA (partagée par un ministre), les bilans de janvier (HRANA) et celui de Minab (148, non retrouvé).




